22 prisonnières politiques en Turquie : La révolution est la femelle du volcan

« La vie ressemble à une blessure
dont on ressent la douleur quand elle refroidit… »
Qui ne peut voir que cette phrase
que le procureur a extraite de mon Journal du Fascisme
n’est que littérature,
n’est que monologue intérieur ?

Plaidoirie d’Asli Erdoğan, le 29 décembre 2016,
dans le palais de justice d’Istanbul.
Traduit du turc par Naz Oke,
adaptation de Ricardo Montserrat.

C’était un texte de treize pages manuscrites qu’Asli Erdoğan a lu le matin du 29 décembre 2016, debout face à ses juges. Elle avait eu du mal à l’écrire, le seul texte qu’elle soit parvenue à achever en 136 jours de prison.

Au tribunal, elle a lu ces treize pages d’une voix calme, une voix assez grave, sa voix de fumeuse. Son avocat n’a pas pris la parole. Lui aussi écoutait ce que la romancière voulait dire à ses juges, et par-delà ses juges, au gouvernement d’Ankara. Je ne sais pas ce qu’il pensait, je me souviens seulement qu’il souriait.

Le temps de lire ces treize pages, Asli a été interrompue à trois reprises par le juge et par des protestations dans la salle trop petite. Plusieurs fois, le juge a menacé de faire évacuer la salle, et ça s’est apaisé. Asli a pu continuer de dire au juge et au procureur ce qu’elle avait eu tant de mal à écrire.

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Valérie Manteau et Laurence Loutre Barbier au palais de justice d’Istanbul, le 29 décembre 2016

Nous étions quatre écrivains et un journaliste français à avoir fait le voyage pour ce procès. Un peu partout, en Europe et au Canada, il y avait eu des lectures des textes d’Asli Erdoğan. Dans les théâtres et les librairies, dans les cafés et certaines médiathèques, des comédiennes et des lecteurs avaient lu à voix haute ses chroniques et des extraits de ses livres. Le 12 décembre, après avoir rencontré la maman d’Asli à la Maison de la Poésie, nous avions pensé qu’il était important d’être présents au tribunal d’Istanbul. Important qu’Asli et Necmiye, sa co-détenue âgée de 70 ans, sachent que nous étions venus pour les soutenir, pour apporter les messages et les poèmes qu’une soixantaine d’écrivains nous avaient envoyés depuis trois continents.

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Asli Erdogan à la barre, le 29 décembre 2016

L’audience a duré toute la journée. Vers 16 heures, le procureur a pris la parole et demandé la liberté conditionnelle pour les cinq inculpés du journal Ozgür Gündem. Nous avons dû sortir de la salle, étonnés de la demande du procureur. Vingt minutes plus tard, un député est allé voir le juge dans la salle. J’ai oublié son nom, le parti auquel il appartenait mais c’est lui qui nous a annoncé que la liberté conditionnelle avait été prononcée pour les cinq inculpés. Il y a eu un cri de joie. Deux cent personnes qui crient de joie dans le couloir d’un tribunal, c’est impossible à oublier. Et puis des embrassades. On a serré la maman d’Asli dans nos bras, et son sourire aussi on ne peut pas l’oublier. Puis la police nous a poussés vers la sortie.

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Laurence Loutre-Barbier et Yigit Bener avec Mine Aydoslu, la maman d’Asli Erdogan

Mais ce que je veux raconter avant tout, c’est ce qu’Asli m’a raconté, elle, de sa libération. C’était le premier soir où nous avons parlé, en anglais, dans un salon de thé de la rive asiatique d’Istanbul. Le soir du nouvel an, le 31 décembre, un jour de neige. Au téléphone elle m’avait dit « We have to talk ! ».  Il faut qu’on parle !  Alors, avec Ricardo Montserrat et Ahmet Ergül, l’ami d’Asli qui est devenu son attaché de presse depuis son arrestation, nous avons pris le premier taxi qui acceptait de traverser le Bosphore malgré la neige.

Et puis on a parlé. Pendant des heures malgré le froid, sur la terrasse du salon de thé, pour pouvoir fumer en même temps. Et quand la nuit est tombée, on a failli mourir de froid. Ricardo avait de la fièvre, alors on est rentré au chaud. A l’intérieur, Asli est devenue plus nerveuse. Elle était sur ses gardes et soupçonnait les deux jeunes couples des tables voisines d’appartenir au MIT, les services secrets turcs. Et elle ne se trompait pas, on l’a compris plus tard, quand ils nous ont suivi jusqu’au taxi du retour.

Asli était nerveuse, elle buvait des litres de thé et elle avait besoin de raconter ses histoires de prison. J’ai découvert qu’Asli parlait vraiment comme une conteuse. Elle sait qu’elle fascine ceux qui l’écoutent. À cause de sa voix, de ses mains, de sa beauté et des histoires qu’elle a déjà construites, en pensée, à la manière d’un conte. Ça a duré des heures et en l’écoutant on voyait les images. Des images venues d’un film russe ou géorgien. Un film de Paradjanov. Je veux dire que ce qu’Asli racontait, c’était chargé d’une poésie secrète arrachée au monde de la prison des femmes, et qu’elle était déjà en train de métamorphoser cette poésie en récit, comme Jean Genet l’avait fait dans Un Chant d’amour.

Alors je vous raconte son histoire. C’est le soir de sa libération, juste après le tribunal, un soir de déluge. Le fourgon cellulaire ramène Asli et Necmiye à la prison des femmes de Bakirköy. Elles sont trempées toutes les deux, elles ont dix minutes pour rassembler leurs affaires et les milliers de lettres qu’elles ont reçues. Devant la prison, deux cent personnes les attendent dans une tempête qui tord les parapluies, au milieu d’une armada de caméras et de micros.

À l’intérieur, à l’étage des prisonnières politiques, elles sont 22. Il y a Necmiye, 70 ans, Asli, 49 ans, deux Turques blanches, comme on dit là-bas. Toutes les autres détenues sont kurdes et ont plutôt entre seize et trente ans. Toutes, ce sont des femmes qui ont pris les armes et rallié les forces clandestines du PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, ou l’armée du YPG, les Unités de Protection du Peuple qui combattent Daesh dans le Rojava, en Syrie. Vingt jeunes femmes et toutes des résistantes, des combattantes, des prisonnières de guerre.

Au moment des adieux, les vingt jeunes femmes forment deux rangs de chaque côté du couloir. Asli et Necmiye les serrent une par une dans leurs bras. Elles sont en larmes. Elles savent ce qui va arriver. Et les vingt détenues entonnent le cri de guerre des femmes kurdes. Trois mots qu’elles répètent : FEMMES – VIE – LIBERTÉ ! En Kurde, ça fait JINAN – JÎYAN – AZADΠ! Et les voix des vingt femmes montent en intensité. Maintenant, elles sont plusieurs à frapper du poing sur les grilles en métal du couloir. Elles savent ce qu’elles veulent. Elles attendent qu’Asli danse.

Asli le sait. Elle pose ses sacs et commence à danser au milieu des jeunes kurdes. JINAN – JÎYAN – AZADΠ! Et peut-être que vous ne le savez pas, mais Asli est une vraie danseuse. Le corps un peu cabossé, mais des années de danse classique pendant l’enfance, l’adolescence. Alors elle danse dans la prison, elle danse en pleurant, seule au milieu des combattantes emprisonnées qui répètent les trois mots en criant : FEMMES – VIE – LIBERTÉ !

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29 décembre 2016, sortie de prison pour Asli Erdogan

C’est un rituel de femmes en lutte et c’est un conte pour nous qui luttons aujourd’hui. En Turquie, un décret-loi de septembre 2016 a interdit la musique et les chants dans l’enceinte des prisons. Les détenus de droit commun ont été relâchés, remplacés par des opposants à qui on interdit même de chanter. Si bien que danser et marteler un rythme à coups de poing devient une résistance et une insoumission.

Pendant les 136 jours de détention d’Asli et Necmiye, les prisonnières politiques kurdes de la prison des femmes ont souvent entonné leur chant de vie pour qu’Asli monte sur la table et danse au milieu d’elles. Asli donneuse de joie, comme une image d’incantation à l’intérieur d’un film du vieux Paradjanov. Joie pure et collective qu’aucun cachot n’enfermera. Défiance de femmes debout malgré la dictature. La révolution est la femelle du volcan.

C’est cette histoire d’Asli que je voulais vous raconter. Un conte incarné par une femme qui écrit pour un monde détraqué. « Détraqué », c’est un mot qui appartient à Franz Kafka. Et Asli aime les nouvelles de Kafka. Je sais qu’elle connaît par cœur des phrases de lui. Et peut-être aussi celle-là, écrite quelques années après la première guerre mondiale : « Nous ne vivons plus dans un monde détruit, nous vivons dans un monde détraqué. »

Et puis je voulais vous faire passer un message d’Asli. Un message important pour elle. Une fois libérée, quand elle a pu mesurer l’ampleur de la mobilisation qui s’était faite autour de son nom, elle nous a demandé d’élargir ce mouvement aux autres écrivains et journalistes emprisonnés. Aujourd’hui, ils sont 141 journalistes derrière les barreaux. Il y a aussi dix-sept écrivains, dont nous avons essayé de rassembler les noms depuis deux mois.

Alors je recopie leurs noms, si difficiles à prononcer et à garder en mémoire. Des prénoms et des noms de famille turcs, parfois kurdes et arméniens. Nous sommes trois à essayer de traduire leurs textes, leurs poèmes et leurs articles. C’est un travail lent et difficile mais bientôt, nous pourrons les lire eux aussi à voix haute, comme nous l’avons fait pour Asli en novembre 2016.

Ils s’appellent Arzu Demir, Ayşe Nazlı Ilıcak, Pınar Selek, Necmiye Alpay, Sevan Nişanyan, Aslı Erdoğan, Turhan Günay, Ahmet Altan, Mehmet Altan, Sara Aktaş, İlhan Sami Çomak, Murat Uyurkulak, Yıldırım Türker, Nadire Mater, Ömer Ağın, İmam Canpolat et İlham Bakır.

Dix-sept écrivains. Tous emprisonnés ou menacés de prison pour des années.

17016929_296394467445763_6278907651944465154_oArzu Demir a été condamnée à six ans de prison pour avoir écrit deux livres d’entretiens et de reportages sur des citoyens kurdes.

Ayşe Nazlı Ilıcak est écrivaine et journaliste, musulmane et femme politique. Elle est détenue depuis juillet 2016 à la prison pour femmes de Bakırköy.

Pınar Selek est sociologue, écrivaine et féministe. Pour échapper au harcèlement judiciaire qui dure depuis juillet 1998, presque vingt ans, elle a trouvé refuge en Allemagne puis en France. Elle a été torturée avant de se résoudre à l’exil. Quatre fois condamnée à la prison à vie, quatre fois acquittée, elle est dans l’attente d’une cinquième condamnation.

Necmiye Alpay est linguiste et traductrice. Âgée de 70 ans, elle a été emprisonnée 136 jours en 2016 et demeure menacée de prison à vie pour sa collaboration avec le journal Ozgür Gündem, aujourd’hui interdit.

Sevan Nişanyan est en prison depuis trois ans pour son livre « La fausse République ». Plusieurs peines de prison prennent le prétexte d’irrégularités sur le plan immobilier.

Asli Erdoğan est poète et romancière en liberté conditionnelle, menacée de prison à vie pour ses chroniques dans un journal aujourd’hui interdit.

Turhan Günay est critique littéraire et directeur éditorial du supplément littéraire de Cumhuriyet depuis février 1990. Âgé de 70 ans lui aussi.

Ahmet Altan est romancier et journaliste, arrêté en septembre 2016. En prison depuis, il a subi auparavant plus d’une vingtaine de procédures judiciaires en trente ans, et a porté l’une d’elle devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme, qui lui a donné raison contre l’État turc. Deux de ses romans ont été publiés aux éditions Actes Sud.

Son frère, Mehmet Altan, est journaliste et universitaire, emprisonné lui aussi depuis septembre 2016.

Sara Aktaş est une jeune poète, membre du Congrès des Femmes Libres et arrêtée en novembre 2016.

İlhan Sami Çomak était encore étudiant lorsqu’il a été arrêté, à l’âge de 22 ans. Kurde, accusé d’incendie volontaire, il est emprisonné depuis 23 ans et a publié sept recueils de poèmes.

Murat Uyurkulak est l’auteur d’un roman important, Tol, qui a été traduit en français et publié aux éditions Galaade. Menacé de prison pour son soutien au journal Ozgür Gündem,, il a été condamné le 7 mars à une peine de quinze mois avec sursis pour propagande terroriste.

Scénariste, réalisateur et écrivain, Yıldırım Türker a été condamné le 7 mars à une peine de prison avec sursis d’un an, dix mois et quinze jours.

Nadire Mater est journaliste et auteur. Elle vient d’être condamnée à quinze mois de prison avec sursis et à une amende de 6000 lires turques (1500 euros) pour sa participation à la campagne de solidarité avec le journal Özgür Gündem. En vertu de l’article 7/2 de la loi antiterroriste sur la «propagande pour une organisation terroriste».

Ömer Ağın est l’auteur d’un livre sur les relations entre Kurdes, Kémalistes et partisans de l’AKP . Il est aussi journaliste à Demokrasi, où il dénonce régulièrement le génocide kurde. La sentence a été repoussée au 4 juillet 2017 a été condamné lui aussi au cours du procès Özgür Gündem à une peine de quinze mois avec sursis.

İmam Canpolat est auteur et journaliste lui aussi. Il a été condamné dans le cadre de l’affaire Ozgür Gündem.

İlham Bakır est auteur de théâtre, scénariste et documentariste. Sa condamnation sera prononcée le 28 mars 2017, repoussée grâce à son avocat qui a réussi à faire valoir que l’acte d’accusation était anticonstitutionnel.

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Ce texte a été lu lors d’une soirée de solidarité avec Asli Erdoğan, le vendredi 24 mars 2017, à Accueil, dans les locaux d’Anis Gras. Choix de textes et mise en scène de Barbara Bouley et de la Compagnie Un Excursus. Les textes et poèmes d’Andrée Chedid, Nazim Kikmet, Marina Tsvetaïeva, ont été lus par Anne Alvaro, Arlette Bonnard, Barbara Bouley, Rebecca Deriems, Marie Desgranges, Catherine Fourty, Nathan Gabily, Raffaella Gardon, Claudie Guillot, Dominique Journet, Eric Louis, Ana Karina Lombardi, Ege Olgaç, Mirabelle Rousseau, dans une scénographie d’Eric Fassa.

Une soirée au coin du feu…
Celui sacré de la parole et de la poésie.
Celui qui brûle dans le courage de cette femme qui écrit, sans relâche, prisonnière d’un pays en flamme: La Turquie d’aujourd’hui. C’est un moment à partager, en assemblée chaleureuse, que nous vous proposons ce soir. A travers les textes choisis (par et pour elle) et les témoignages, nous avons eu le désir de rappeler qu’Asli Erdogan doit demeurer forte de nos actions poétiques afin de continuer à faire face à un procès à l’issue incertaine.
Forte de nos voix conjuguées pour continuer à se redresser avec la vitalité flamboyante de son verbe, au milieu d’un univers d’estropiés, d’humiliés et de morts…
Au milieu d’étouffantes fumées.

Barbara Bouley

 

Journal de lutte, jour 27 : 115 jours de prison pour Asli Erdoğan

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Clotilde Hesme lisant Le Bâtiment de pierre, d’Asli Erdogan, au théâtre de la Bastille. 

À force, compter les jours d’emprisonnement dans ce journal de lutte devient de plus en plus comme une brûlure qui ne veut pas cicatriser. Le rappel que c’est intolérable, cette déchirure dans nos journées, ce lent travail de pourrissement par les nouveaux fascismes qui encerclent l’Europe. Compter les jours est devenu le plus simple des partages. Ce décompte que fait l’épouse d’un prisonnier, la mère dont on a condamné le fils aîné, jour après jour. Je veux m’arrêter de compter, vite.

Samedi 10 décembre 2016, c’était le cent-quinzième jour de prison pour Asli Erdoğan et à Paris, sur le plateau du théâtre de la Bastille, une femme venait pour lire Le Bâtiment de pierre. Quand nous avions lancé cet appel, Ricardo et moi, nous n’imaginions pas qu’un mois après, de Montréal à Tunis et de Lausanne à Brest, les lectures allaient se multiplier à travers les continents. Personne n’a pris le temps de compter ces gestes de solidarité. Personne ne veut compter les jours, les lieux où désormais résonnent les mots de celle qu’on a jetée en prison.

Et Clotilde Hesme est venue dans la lumière du théâtre. Un livre à la main, un petit livre jaune d’Actes Sud. Elle n’a rien dit. Elle s’est avancée devant nous, seule, silencieuse en attendant le silence. Elle a ouvert le livre à la première page, et nous a lu les premières lignes d’un livre qui porte en lui un danger, celui de ces prisons dont l’ombre nous menace. C’est aussi simple. Et parce que Clotilde Hesme est comédienne, et parce qu’il y a une magie dans le dispositif d’un théâtre, dans la présence d’un corps debout qui va parler, les mots d’Asli  Erdoğan ont pris la parole. Dans la bouche de Clotilde Hesme, un par un comme s’ils étaient des pierres, les mots du Bâtiment de pierre se sont mis à peser de tout leur poids devant nous.

Combien sommes-nous à croire au sortilège du théâtre quand un seul corps est venu l’incarner sous nos yeux ? Cernée des ombres noires de la scène, le corps de l’écrivaine emprisonnée à Istanbul venait renforcer le corps de la comédienne debout dans sa parole, au milieu de Paris devant nous. Je ne sais pas comment opère le sortilège. Je regardais le fin visage de Clotilde Hesme, taillé dans la matière de la lumière, je regardais les lèvres de Clotilde Hesme prononcer les mots d’abord écrits en turc, les mots qu’il a fallu traduire en français pour qu’ils nous parlent, et dans cette suite d’opérations où l’écriture se transforme en parole, c’était le corps d’une comédienne qui nous donnait le résultat de tout ce processus.

Les lèvres et les poumons de Clotilde Hesme, la comédienne, nous apportaient le sang vif d’Asli Erdoğan, l’écrivaine emprisonnée. Son art du récit était pour nous, qu’elle déposait sur le plateau nu d’un théâtre où nous faisions silence. Presque une cérémonie pour conjurer l’emprisonnement. La dignité d’un corps de femme debout dans la lumière, tendu à l’intérieur d’une voix si claire, d’une parole simple et humaine qui nous donnait les mots d’une parole menacée.

C’est difficile de raconter un sortilège. Il faut tout l’art du romancier ou du conteur. Je ne sais pas comment faire, pour raconter la voix humaine de Clotilde Hesme, quand elle apporte à nos pieds la parole menacée d’Asli Erdoğan. Le corps solaire de la comédienne venu porter le corps fragile et souffrant d’une écrivaine aux prises avec les prisons de l’Etat turc où elle essaie de vivre. L’étrange métamorphose de la langue turque venue couler entre les lèvres de Clotilde Hesme.

Au moins puis-je raconter un secret. Celui que la comédienne n’a pas livré à ceux qui l’écoutaient, ce soir de décembre à Paris. Les mots d’Asli Erdoğan, Clotilde Hesme les a reçus de Patrice Chéreau, l’année de sa mort en 2013. Un peu comme une offrande qu’on fait quand on s’en va. Lui voulait que ce soit ses lèvres à elle qui viennent lui lire les mots d’Asli, sur le plateau nu d’un théâtre où tous deux travaillaient d’arrache-pied. Parce que Chéreau travaillait d’arrache-pied. Parce que la voix de Clotilde Hesme avait la force de dire un si beau texte, qui nous raconte l’ombre des prisons dans nos vies.

Comment remercier celle qui dans Paris nous a porté les mots de celle qu’on emprisonne ? L’art du théâtre a cette puissance. Et dans cet art habite le corps debout d’une comédienne miraculeuse, celle qui lisait les mots d’Asli à Chéreau, dans l’année de sa disparition.

Journal d’une lutte, jour 2 : 90 jours d’emprisonnement pour Aslı Erdoğan

15136011_1328425733856199_5315840743658459752_nMardi c’était jour d’émerveille et de lutte. Parce qu’à radio Nova, très tôt, les paroles de Pierre Astier et Françoise Nyssen avaient décuplé l’énergie de se battre. Et que toute la journée les messages affluaient par SMS, messages téléphoniques, mails, publications Facebook ou twitter. Ça allait très vite, Ricardo et moi avions du mal à suivre et à répondre.

Je reprends les mots de Pierre Astier, au micro de Plus près de toi, la matinale de radio Nova. « Ça concerne les journalistes, les écrivains, les traducteurs, les éditeurs qui sont par dizaines en prison. Ces métiers que nous connaissons bien, qui sont les nôtres.  Pour nous tous, il est absolument inacceptable… on ne peut pas ne rien faire. Et nous voudrions tous que les pouvoirs publics, non seulement français mais européens, et pour certains c’est déjà le cas, en Allemagne qui est très mobilisée. On ne peut pas accepter qu’à 1500 km de la France, on jette en prison de cette façon des créateurs.» Je retranscris sa parole mot à mot, parce que chacun d’eux est précis et pèse lourd en même temps. Juste après une mauvaise nuit d’insomnie, l’argumentaire de Pierre Astier me rend mes forces pour la journée. Alors on fonce. Je sais que Ricardo Montserrat, mon compañero dans cette lutte, est déjà sur le pont, dans sa lointaine Bretagne. Qu’il ira nager dans la mer pour y puiser l’énergie qu’il nous faudra aujourd’hui.

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L’ensemble Lire ici – Dire là, à la Distillerie de Montrouge, mardi 15 novembre 2016

Pour commencer, il y a l’appel au téléphone d’une comédienne. Barbara Bouley. Dans sa voix, une colère que je reconnais aux premiers échanges, une colère partagée. Je lui envoie le premier recueil des écrits qu’elle lira dès ce soir, avec l’ensemble Lire ici – Dire là, à la Distillerie de Montrouge. Un orchestre de voix, me dit-elle. Et l’expression me donne envie. Je voudrais être à Montrouge, assis dans un coin pour écouter leurs neuf voix raconter les images du Bâtiment de pierre.

Je reprends ses mots à elle quand elle raconte : « Dire. Parler. Agir pour la libération d’Aslı Erdoğan, romanciére actuellement emprisonnée en Turquie. Sa lettre de prison ainsi qu’un extrait du Bâtiment de pierres, son dernier roman publié chez Actes sud – traduit du truc par Jean Descat – ont été lus par un orchestre de lecteurs très émus. Les portes de la Distillerie de Montrouge étaient grandes ouvertes afin que les mots d’Asli puissent voyager, circuler. Afin qu’ils résonnent partout jusqu’au jour de sa libération. Silence. Puissance du verbe. Silence de nouveau. C’était beau. »

Un peu comme l’acte I de la libération d’Aslı Erdoğan. La beauté simple des mots écrits par une autre, à l’intérieur d’une autre langue et le passage des voix jusqu’à nous, accusant sans cesse l’inhumanité, de plus en plus démesurée maintenant, d’un tyran ottoman qui utilise l’islam pour asservir les peuples turc et kurde à l’intérieur d’un même étau.

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Asli, par Kajan – Dessin du 15 novembre 2016

Ensuite viennent le texte et le dessin de Kajan, dont j’aime et suis le blog depuis plusieurs mois. Journal du dessin rencontre. Je reprends les mots qui y sont publiés, écrits en majuscules rouges, juste avant les écrits d’Asli.

« Dessinée dans l’urgence, tous demandent de lire ses textes, tous demandent de dire son nom… je la croise et croise encore sur la toile… elle me touche… plus que le président américain ou la lune nouvelle… elle me touche… je veux la dessiner… je cherche des images d’elle… elle a un regard droit et fier… je la dessine les yeux fermés… comme une lionne en cage… sans raison… elle a les yeux fermés… elle attend dans la prison que les nôtres soient ouverts… »

Les jours d’émerveille et de lutte emmêlées sont difficiles à raconter. Je continue. L’un des premiers messages vient de Laure-Marie Legay : «Je travaille dans une librairie, nous allons bien évidemment mettre ses livres en avant (ce que nous avions pensé déjà) mais comme nous avons de nombreuses rencontres cette semaine nous pourrons lire certains passages. » Laure-Marie est aussi auteur et metteur en scène. Je lui envoie notre premier recueil, heureux que ça rejoigne l’appel de Kedistan, le petit magazine qui ne se laisse pas caresser dans le sens du poil. Le 12 novembre 2016, ils avaient lancé un premier appel : Aslı Erdoğan, trois jours en décembre seraient un bon début… J’avais trouvé leur analyse remarquable, et il faut dire que leur travail porte essentiellement sur les luttes kurdes, que ce soit en Turquie, en Irak ou en Syrie, au Rojava. Leurs convictions sont proches de celles d’Aslı Erdoğan, et face aux silences et aux aveuglements de la presse française, leur travail d’investigation est nécessaire à qui veut comprendre ce qui se joue là-bas, au milieu du chaos. Ne serait-ce que comprendre pourquoi l’épopée et les combats du peuple kurde sont devenus une solution pour le conflit syrien, pourquoi les avancées démocratiques au Rojava dessinent une solution de paix pour la Syrie, la seule qui soit visible.

Je cite l’appel de Kedistan : « Il arrive qu’une personnalité, un nom, au milieu de beaucoup d’autres, fasse l’unanimité pour un « soutien ». Et la personnalité comme le talent de cette femme y incitent. Elle n’a par ailleurs eu de cesse elle-même, avant son arrestation, de soutenir celles et ceux, qui dans l’océan de répression, subissaient les pires des oppressions, discrimination, voir meurtres programmés. L’année qui vient de s’écouler en Turquie en regorge.

kedistan-profil-logo-230x230Elle avait choisi de conseiller un journal catalogué comme “pro-kurde“, Özgür Gündem, et qui avait dû renaître de ses cendres plusieurs fois dans son existence. Il est à nouveau interdit, et ses auteur(E)s emprisonné(E)s attendent les peines qui seront prononcées, bien sûr sous l’accusation “d’apologie du terrorisme”, entre autres.

Cette solidarité des milieux intellectuels, qui ont réagi à la publication d’une de ses lettres d’appel au secours que nous avions traduite, fait chaud au coeur.

« Nous attendrions effectivement un mouvement plus résolu de la part des médias européens, qui, en d’autres circonstances, n’hésitaient pas à établir des comptes à rebours sur leurs 20h, lorsque des otages étaient détenu(E)s. » écrivions-nous. Même si les télévisions restent encore sourdes…»

13775739_1062307030525119_8476112360439445463_nBeaucoup d’autres choses à raconter. La mobilisation, ce mardi 15, a dépassé de loin nos espérances. Nous sommes nombreux à refuser la démocrature qui se construit en Turquie. A refuser qu’on enferme un écrivain pour ses écrits. Mais je voudrais citer d’abord l’engagement de Diacritik. Chaque jour depuis lundi 14, ils publient un des écrits d’Asli. Quoi de plus efficace ? La beauté des textes d’Aslı Erdoğan est sa meilleure défense. On peut les lire ici : Aslı Erdoğan : on n’enfermera pas sa voix. Et attendre, les prochains jours, d’autres écrits qui résonneront avec nos prises de parole, nos lectures partout des mots d’Asli. Au départ, c’est Johan Faerber, l’un des trois fondateurs de Diacritik, qui m’a proposé de publier un premier texte sur Asli. J’avais accepté, et ma tribune avait rassemblé plusieurs amis qui refusaient de ne rien faire, comme disait Pierre Astier. C’était parti. Nos colères s’épaulaient maintenant, et ça amplifiait ce cauchemar qu’Asli vivait dans la prison des femmes.

 Je continuerai tout à l’heure ce journal. Il est 7h30 du matin, l’heure du quatorzième café et d’aller voir mon boulanger, avant de réveiller Anne qui écrivait, hier soir : « 16 aout-16 novembre. Cela fait trois mois qu’Asli Erdoğan est emprisonnée. L’univers carcéral, elle le connaissait, elle qui le décrit si bien dans Le bâtiment de pierre. Elle n’a rien à faire entre ces murs. Ni elle, ni la traductrice et linguiste Necmiye Alpay, ni toutes les autres, ni tous les autres, jetés en prison sous de faux chefs d’accusation…»