Annie Ernaux, Littérature et politique

C’est un texte qu’Annie Ernaux a écrit durant l’été 1989, LITTÉRATURE ET POLITIQUE. Il a d’abord été publié dans Nouvelles nouvelles n°15, avant d’être intégré dans le Quarto Gallimard, Écrire la vie, paru en 2011. Un texte important, écrit après la parution d’Une femme, alors qu’elle travaillait à Passion simple et Journal du dehors. Annie Ernaux y précisait, aussi clairement que possible, ses convictions sur la façon dont la littérature peut « engager » son auteur.  

Plus de vingt ans après, c’est encore Annie Ernaux qui monte au créneau face à Richard Millet et son hagiographie d’Anders Breivik , en publiant « Le pamphlet fasciste de Richard Millet déshonore la littérature » dans Le Monde, en septembre 2012. Son texte est sans appel, aussitôt contresigné par des écrivains aussi divers qu’Eric Pessan et Arno Bertina, Geneviève Brisac, Valérie Zenatti ou Boualem Sansal, et même par des poètes comme Bernard Noël ou Franck Venaille.

A l’inverse, c’est un écrivain aussi intégré à l’industrie du spectacle que Frédéric Beigbeder qui s’en prend à Annie Ernaux, jalousant une reconnaissance et une stature d’écrivain officiel qu’elle n’a pourtant jamais cherché à endosser : « Seul Maxime Gorki, accuse-t-il, a connu une gloire comparable, dans l’URSS des années 30. Il est permis de se méfier d’une telle sanctification collective. » Seule, Annie Ernaux suit patiemment un chemin d’écriture qui l’oblige au courage. Dans Mémoire de fille, une demi-phrase suffit à rabrouer l’histrion des plateaux­ télévisés  : « Peut-être aussi mettre en jeu la figure d’écrivain qu’on me renvoie, la ravager, m’acharner à dénoncer une imposture…». J’avais aussi noté une de ses réponses, dans un entretien paru en 2011. Rien qu’une phrase en passant, mais revenant à la position de Jean Genet qui écrivait dans la langue de l’ennemi :  « C’est comme si écrire devait être quelque chose de dangereux, qui suppose qu’on me réclame des comptes. »

LITTÉRATURE ET POLITIQUE  

640_ernaux-gallimardL’une des idées les plus répandues en ces années quatre-vingt – et rien n’annonce son extinction, tant elle a  force d’évidence pour la majorité des écrivains et du public – est celle-ci : la littérature n’a rien à voir avec la politique. Elle doit s’en préserver comme de la peste pour mériter d’être de la « vraie littérature ». Elle n’a pas à renvoyer à un sens politique, non plus que social, au réel en général, seulement à l’imagination de son auteur (qui – c’est devenu un cliché – n’écrit que pour lui), un imaginaire curieusement vide de représentations politico-sociales. Ce qui a été longtemps un sujet de débat, le rôle de l’écrivain dans la société, est devenu impensable, voire incongru. La frontière entre la politique et la littérature est plus solide qu’elle l’a jamais été dans les siècles précédents. Le livre que Claude Simon a écrit après son voyage en URSS, L’Invitation, et la plupart des commentaires qu’il a suscités, sont assez significatifs des relations de la littérature au politique. Voici un texte qui évoque visiblement (encore faut-il au lecteur certaines informations «extérieures» pour se repérer, comprendre de quel pays il s’agit) l’Union soviétique et Gorbatchev, mais en des termes tellement allusifs, une vision si «artiste» que le seul sens politique qu’on puisse en tirer, est justement que la politique est dérision, farce cruelle, ne concernant pas le narrateur. Les critiques ont vu là une manifestation de l’univers et du style de Claude Simon : le déni de rôle politique, de participation du livre à une interrogation sur la vie des gens en URSS, est égal des deux côtés, celui de l’écrivain et celui de ceux qui rendent compte de l’œuvre. Tout se passe – il y a certes de bonnes raisons historiques à cela – comme si on ne pouvait concevoir la relation de l’écriture à la politique que sous la forme d’une subordination : « être au service d’une cause ou d’un parti ». L’esthétisme, avec le livre ne débouchant sur rien de réel, apparaît alors comme une valeur éthique : il serait la liberté, l’indépendance.

Rien n’est moins sûr. L’écriture, quoi qu’on fasse, « engage », véhiculant, de manière très complexe, au travers de la fiction, une vision consentant plutôt à l’ordre social ou au contraire le dénonçant. Si l’écrivain et ses lecteurs n’en ont pas conscience, la postérité ne s’y trompe pas. Il n’y a pas d’apolitisme au regard de l’histoire littéraire. Roland Barthes a eu un jour cette formule sur l’écriture : « c’est le choix de l’aire sociale au sein de laquelle l’écrivain décide de situer la Nature de son langage ». Elle est sans doute plus juste que toutes les affirmations sur l’innocence de l’art et de l’artiste.

La conception d’une littérature miroir d’elle-même, s’écartant des phénomènes historiques et sociaux qui constituent « le politique », ou les déréalisant, si bien qu’ils ne peuvent plus toucher ou déranger, je ne la comprends pas, elle m’est presque douloureuse. Sans doute parce que, à l’adolescence, si la littérature a contribué à me séparer de mon milieu social d’origine, où on ne lisait pas, elle a été aussi prise de conscience, ouverture sur des problèmes insoupçonnés. C’était Les Raisins de la colère, La Peste, La Condition humaine, bien d’autres  livres encore. Des choses difficiles à vivre, sans nom, pas seulement dans le domaine social, devenaient moins lourdes d’être décrites et nommées. La littérature me changeait. Quand j’ai commencé de vouloir écrire, à vingt ans, j’espérais, certes, comme on dit « faire œuvre d’art » (comment aurais-je pu penser autrement quand j’étais nourrie de ce dogme à l’université ?), mais ce n’est pas cela que j’ai noté spontanément, naïvement – c’est à dire naturellement – sur une page de cahier. C’est « J’écrirai pour venger ma race » (la substitution de «race» à «classe» n’étant pas un hasard, une étourderie). Ce lien entre l’exercice de l’écriture et l’injustice du monde, je n’ai jamais cessé de le ressentir et je crois que la littérature peut contribuer à modifier la société, comme l’action politique, bien que différemment. Elle ne peut arrêter une guerre, donner du travail aux chômeurs, faire que les enfants de La Courneuve aient un avenir aussi ouvert que ceux de Neuilly, elle n’a jamais d’efficacité immédiate. Elle peut, sur le long terme, imprégnait l’imaginaire du lecteur, rendre celui-ci sensible à des réalités qu’il ignorait, ou l’amener à voir autrement ce qu’il considérait toujours sous le même angle. Lui permettre de dire (et d’abord de se dire) ce qu’il n’avait jamais dit. Elle est révolution lente et silencieuse dans un premier temps, celui de la lecture, secrète : qui verrait, du dehors qu’on est «habité» par un livre qu’on vient de lire ? Parfois, elle devient révolution effectivement réalisée, mais ne se confondant pas avec elle, la dépassant : « L’homme est né libre, et partout il vit dans les fers », la phrase de Rousseau continue de brûler, pour un certain nombre. Phrase dont l’extrême beauté est inséparable du sens. Qui n’apparaît pas comme de la littérature et qui en est, toutefois, dans sa visée la plus haute : mettre toutes les ressources de l’art dans le désir de dire et transformer le monde.

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★ VIVRE EST UNE ŒUVRE COLLECTIVE

Valentine Goby, Kinderzimmer

Valentine Goby, Kinderzimmer

C’est un livre que Jane m’a prêté. Elle me le tend en me disant Lis-le, tu verras. C’est un roman de Valentine Goby, Kinderzimmer. Depuis août, il est posé sur ma table. J’attends septembre, à cause du titre en allemand, de l’image sur la couverture qui annonce un monde sombre où je n’ai pas envie d’aller. Pas avant d’avoir rassemblé mes forces. Et puis un soir je commence, je lis la première phrase et puis les autres. Toute une soirée et la moitié d’une nuit, je continue d’avancer dans l’histoire de Mina, jeune résistante déportée à Ravensbrück. C’est parce qu’elle attend un enfant, je veux savoir si l’enfant survivra. Je lis 218 pages pour savoir si l’enfant va traverser l’enfer des camps nazis, c’est une question que je me pose, assez tenace pour aller tout au bout d’une histoire, cœur battant. Avant la fin ‘écris à Jane un SMS, je veux la remercier : Kinderzimmer m’a emporté dans son récit, je veux que Jane le sache. Le livre donne assez de force pour affronter la mort nazie déployée à travers les chapitres, racontée avec des mots qui ne cachent rien de toute la machinerie vouée à la destruction des prisonnières, je veux l’écrire à Jane et puis ici, à l’intérieur d’Un cahier rouge. Parce qu’en lisant, à partir de la page 20 ou 25 je le devine que ça va être un livre important dans ma vision du malheur, en lisant je comprends. Comme pour Être sans destin, c’est un livre qu’on n’oublie pas. Un roman qui m’ébranle dans ce que j’ai appris des vivants et des morts. Je le sais au bout de quinze ou vingt pages et quand j’abandonne le livre, le temps de préparer un repas, de le partager avec femme et enfants je ne pense qu’au moment de reprendre le livre, quand ils seront couchés.

Avant Kinderzimmer je n’ai pas lu les romans de Valentine Goby. Son nom ne me dit rien mais j’ai du mal avec les noms. Je ne mémorise pas. C’est chez Gallimard puis en folio, les titres m’attirent mais je n’ai pas lu Petit éloge des grandes villes. Pas lu Qui touche à mon corps je le tue. Je les lirai maintenant j’en suis sûr. Peut-être que je lirai chacun des livres de Valentine Goby. Comme pour Savitzkaya. Comme pour Morgiève. Comme pour Rouzeau et Kertész, une fidélité volontaire à travers les années. Et dans Kinderzimmer, sur la page des œuvres parues, je découvre que Valentine Goby a écrit pour les enfants ce livre acheté pour Lyuba, quelques semaines avant sa naissance, Lyuba ou la tête dans les étoiles, les Roms de la Roumanie à l’Île de France.

Ce livre a été important. Parce qu’en Arles mon meilleur ami est rom, venu de Roumanie lui aussi. Parce qu’il a sept enfants et que j’en ai six. Parce que ma Lyuba est née 15 jours après son Gabriel, au mois de mai, qu’il deviendra le parrain de Lyuba et que je serai bientôt le parrain de Gabriel.

Bénédicte est libraire. Elle aussi a lu Kinderzimmer. Quand on en parle elle me passe ce journal, Lire, le numéro de septembre où Baptiste Liger a écrit une petite saloperie pour avoir l’air intelligent. Bénédicte est en colère, je lis les phrases de Liger dans Lire et je comprends. Il y a trop d’excellentes revues littéraires en France pour perdre son temps avec Lire. Mais les arguments de Liger sont quand même ceux d’une langue de pute et ça m’énerve. Je cherche un peu sur le net. La langue de pute préfère Yann Moix du Figaro Magazine, ou bien faire de la pub à Richard Millet ou à Alain Delon, à n’importe quelle ordure pourvu qu’elle ait juste un peu d’audimat. Logique, on commence à comprendre l’enjeu des saloperies qu’il peut écrire un peu partout. Liger préfère commenter la liste du Goncourt que s’emmerder à lire un vrai livre. Chacun son rayon. À propos de Kinderzimmer il écrit par exemple : « Mêlez en effet une période tragique de l’Histoire (la Seconde Guerre mondiale) qui cartonne en librairies, une thématique (la question féminine et, plus particulièrement, la maternité) qui cible facilement le lectorat dominant des dames et une narration lacrymale célébrant une solidarité entre quelques victimes et vous obtiendrez un pur produit calibré pour la rentrée, inattaquable sur le fond, susceptible de recevoir un vaste succès public et, allez savoir, des lauriers automnaux. » Décidément, Baptiste Liger semble obsédé par les prix littéraires, préférant se pavaner à la remise du prix Rive gauche que de lire un roman pour de bon. Prêt à assassiner un grand livre pourvu qu’on le paye. Prêt à raconter qu’un écrivain fabrique un produit calibré, un « blockbuster hollywoodien » quand l’émotion, la pudeur et la gorge nouée semblent avoir dépouillé chaque phrase de Valentine Goby. Pour lancer sa petite saloperie, le pauvre Liger va entasser virgules et parenthèses pour insulter bien comme il faut, prenant ça pour du style ou pour du journalisme, fier de son coup. De quoi parle Liger finalement ? Pas d’écriture, pas de narration. Il nous parle d’industrie culturelle, de stratégie commerciale, de foire aux livres et de coups médiatiques. Chacun son monde, c’est sa vision de la littérature, prêt à écrire pour Figaro Madame oupour Valeurs Actuelles pendant que Valentine Goby raconte l’histoire du ventre des femmes dans la guerre. Chacun son envergure, et tant pis si l’étriqué doit mordre pour exister un peu.

Kinderzimmer, détail

Kinderzimmer, détail

Mais revenons à la littérature, c’est-à-dire à l’écriture d’un texte par un écrivain qui s’obstine, avec les mots de plusieurs langues – ici le français s’est chargé de mots allemands, polonais, espagnols qui appartiennent aux déportées et aux SS de Ravenbrück – à approcher ce qu’on renonce d’habitude à énoncer à partir du langage. « Georgette sait révéler l’invisible », est-il écrit page 94 du Kinderzimmer. Et Valentine Goby sait comment faire elle aussi. L’invisible est partout dans ce livre, très fine électricité liant les corps morts ou mourants à ceux des obstinées qui veulent survivre à la déportation. Le texte est dense, chargé du poids des femmes tuées, mortes de froid ou du typhus, chargé de l’implacable logique nazie et des terreurs à l’intérieur des ventres. Il y a très peu d’images, c’est vrai. Les barbelés cernent les corps, la faim empêche d’imaginer. Mais chaque image est précise et s’imprime en profondeur dans la rétine du lecteur. Ça peut faire mal un peu, à la manière d’un soleil au zénith qu’on a fixé trop longtemps. Citons-en au moins une : « Dans le mur il y a une fissure ramifiée sur le haut en fines veinules tremblées. On dirait un delta. Le delta du Rhône, pense Mila, son corps tressaille et son manuel de géographie s’ouvre mentalement sur la Camargue, une leçon deux trois ans en arrière, elle voit les ailes d’oiseaux déployées sur la page, le sable, le sel, les chevaux. Schnell ! Lisette prend la main de Lisa et se place dans la file. » C’est sûr, ça sent le blockbuster à plein nez, a décrété Liger. D’ailleurs ici, au sud d’Arles on vit dans un décor de blockbuster, c’est bien connu. Dans le grand style de Liger, il y a les mots américains qu’il prend à TF1 et Europe 1. C’est bien plus classe dans ses papiers. Pour multiplier les petites saloperies, Liger se veut number one. Et les virgules sont comme ces clous qu’un terroriste rajoute à sa bombe pour faire plus de blessures autour de l’explosion. Logique d’ordure jouissant de la terreur, peut-être est-ce l’empathie pour les nazis qui l’empêche de saisir la plongée du livre, son avancée risquée jusqu’à l’extrême nudité des victimes ?

Dans Kinderzimmer, c’est vrai, le texte peut devenir brutal. « Hormis la merde, l’urine, le pus, le corps s’économise : il stocke le sang. Lisette n’a pas ses règles, Georgette n’a pas ses règles, ni aucune des Françaises du Block. Ni les Polonaises, ni les Tchèques, les anciennes le disent, au bout d’un moment personne n’a plus ses règles au camp : la muqueuse est sèche. Tout le sang va aux fonctions vitales, artères, veinules, veines irriguant le coeur, chaque goutte utile. » L’écriture a plus à voir avec la langue de Guyotat dans Tombeau pour 500 000 soldats qu’avec « un pur produit calibré pour la rentrée », pour reprendre les mots HEC du pauvre Liger, vite à court d’arguments. Mais Liger ne sait décidément pas lire.

Kinderzimmer, citation

Kinderzimmer, citation

La construction du récit est néanmoins assez savante, fragile, difficile à édifier tant l’après-guerre semble hermétique à l’inhumanité des camps de déportées. Il faut donc raconter, face aux classes de lycée incrédules, trouver les mots qui transmettront l’horreur vécue jusqu’à la moelle où venait naître le sang qu’il a fallu pour survivre. L’un des tours de force du roman, c’est ce retour à la réalité contemporaine. Le travail de mémoire à partir de quelques dates notées sur plusieurs feuilles de papier gris.

Au cœur du récit, il y a l’enfant dans le ventre de Mila. Le mystère du petit corps qu’on porte niché dans l’utérus. Profond, invisible à cause de la maigreur des mères squelettiques. Mila ne sait rien des mots qui expliquent ce mystère d’une grossesse. Elle les apprendra de Georgette « qui a cinq enfants, des cheveux blancs, des petits-enfants sûrement ». (…) « Elle parle d’utérus, de cocon creusé par l’enfant parmi les viscères dans un abri rouge et concave, du renflement de cette poche provisoire, c’est ce qu’elle a connu, elle dit, cinq fois ». Cet apprentissage est fondamental. Il va insuffler l’envie de vivre, la force de résister. « Alors il faut l’attendre dans ta tête cet enfant, dit Georgette; l’attendre quelque part, il a besoin d’être attendu. » La force et la beauté commencent avec ces mots d’une femme cinq fois mère. Elles peuvent ébranler quand on lit phrase après phrase, c’est violent et c’est beau comme un fleuve après l’orage. « D’une pointe de bâton, Georgette dessine dans la poussière le tube du vagin, les ovaires, la courbe de l’utérus. Une langue nouvelle encore. » La maternité est aussi un langage, et je sais que je n’oublierai pas l’étrange langue maternelle qu’a façonnée Valentine Goby pour raconter le combat de Mila, un combat pour la survie d’un enfant dans un haut-lieu de mort industrielle.

Et puis remercier Jane à nouveau. Prendre le temps de lire le récit et les huit romans que Valentine Goby a publiés chez Gallimard ou d’autres. Partir en quête des neuf albums de la collection « Français d’ailleurs » qu’elle a écrits pour Autrement jeunesse. Et rajouter ici un autre extrait, au sujet des bébés nés dans le camp de Ravensbrück :
« — Où est-ce qu’ils vont après trois mois ?
— Ils meurent. »

T.

  • Valentine Goby, Kinderzimmer, Actes Sud, août 2013
  • Valentine Goby, Lyuba ou la tête dans les étoiles, les Roms de la Roumanie à l’Île de France, Autrement Jeunesse, 2012

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