★ Dans l’attente d’une visitation des oiseaux

★ Vasilica & Ayan

Ce que les arbres nous enseignent dans l’hiver, c’est l’importance du ciel grand ouvert, la visitation des oiseaux qu’elle appelle sous nos yeux. En février les ramures sont mille perches destinées à attendre qu’un geai en cavale ou qu’une jeune corneille puisse s’y reposer, reprendre son souffle juste avant de plonger en plein ciel. Cimes d’arbres qui sont une aire de jeu pour les alouettes, les pouillots véloces et les merles sans attaches. Les chats n’y peuvent rien et il y en a beaucoup sur le campement, qui se contentent d’éloigner les rongeurs pendant que fument les marmites sous l’auvent, devant la caravane où les enfants se rassemblent.

On le sait, les plafonds des maisons qu’on habite sont un instrument pour insensibiliser aux ciels grand ouverts au-dessus de nos pauvres existences. Je viens de retrouver Tibishane et Maria, j’ai pu les serrer dans mes bras et saluer leurs petits-enfants. C’était le premier des bonheurs, d’aller les retrouver aux puces de Fos-sur-mer dans le vent, où ils viennent vendre le dimanche tout ce qu’ils ont trouvé dans les poubelles d’Arles du lundi au samedi. Des chaussures et des livres, des manteaux et des bijoux de pacotille. C’est Pepe qui  leur sert de chauffeur pour trimballer la marchandise, et Pepe est un jeune prince qui vient d’épouser Carla, jeune romni de Marseille avec qui il a eu un enfant, le prince Ayan de Roumanie, à l’est du vieux continent que ses parents avaient traversé dans l’enfance.

Élise Bergamini, Alouette piquée, broderie sur satin et aquarelle, 2026.
Élise Bergamini, Alouette piquée, broderie sur satin et aquarelle, 2026.

Ce n’est pas un conte de fée. Rappelez-vous : sur le perron de l’Élysée, le président de notre vieille république avait déclaré la guerre aux Roms en 2010. La saloperie de Sarkozy, bien avantles mises en examen. Aujourd’hui, c’est l’ancien président qui doit aller en prison, comme son premier secrétaire qui y a passé des mois pour apprendre la vie loin des protocoles. Quant à Pepe, il m’a montré son permis pour conduire des engins de levage. Il vient d’obtenir le CACES 5, il embauche à 5 heures du matin sur une plate-forme de logistique. À19 ans Pepe est un sage et un vrai travailleur. Il a déjà tout compris de ce que les arbres et les  tsiganes nous enseignent. La puissance des racines pour que les branches soient plus libres d’aller vers le ciel, dans l’attente – une attente d’une infinie patience – de la visitation des oiseaux.

«Ayan» tatoué sur le bras de Pepe
«Ayan» tatoué sur le bras de Pepe

Si Matéo Maximoff pouvait continuer d’écrire ses histoires de tsiganes, il raconterait le roman d’Ayan et des siens, tribu venue d’Urziceni, dans le județ d’Ilomița en Roumanie jusqu’à une cité d’Arles, aux portes des Alpilles que Van Gogh avait peintes. Et si Matéo Maximoff n’écrit plus, il faudra trouver les mots pour écrire cette histoire à sa manière, celle d’un romancier qui aime ses personnages comme des frères.

Qui est l’écrivain rom Matéo Maximoff ? Les oubliés de l’histoire.

Je suis tsigane

Je suis tsigane, Rajko Djuric

Je suis tsigane, Rajko Djuric

Rajko Đurić est un écrivain tsigane de Serbie. À Sarajevo, en fouillant dans l’ancienne bibliothèque du Centre André Malraux, je suis tombé sur un de ses textes, paru dans le numéro 1 des Carnets de Sarajevo, en 2001. Ces Carnets ont une histoire, liés aux  premières Rencontres européennes du livre de Sarajevo, qui eurent lieu en septembre 2000 et 2001, à l’initiative du Centre André Malraux de Sarajevo, du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo et du Collège international des traducteurs d’Arles.
Le lien entre ces trois villes n’est pas sans importance. Et les Carnets sont passionnants à lire. Mais à ma connaissance, il n’y eut jamais de numéro 2.

Sans autorisation, je recopie ce texte de Rajko Đurić qui vaut la peine d’être diffusé et mémorisé. Que ses éditeurs me pardonnent, mais je sais que Rajko Đurić ne m’en voudra pas.

Je suis tsigane

Ceija Stojka, peinture, 2011

Ceija Stojka, peinture, 2011

Je suis tsigane. Mon peuple et moi partageons la destinée d’Ulysse, qu’Homère a décrite il y a bien longtemps. Nous vivons dans le neuvième cercle de l’enfer, dont Dante Alighieri a donné une description pittoresque. Nous pendons encore sur la croix, à l’instar de Jésus autrefois, comme l’a exprimé le poète espagnol Antonio Machado, lui même rom.

Je suis tsigane. Mon peuple et moi pouvons comprendre ce que disent les cloches de vos églises, ainsi que l’a écrit dans un de ses poèmes Guillaume Apollinaire. Je sais rester fidèle à l’amitié même lorsque le cœur de mon peuple saigne comme l’a noté, dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo à propos d’Esmaralda. Je m’efforce de demeurer humain en dépit du fait que l’inhumanité a un bel avenir devant elle, selon votre poète Paul Valéry qui s’est, en l’occurence, avéré prophète.

Je suis tsigane. Mon peuple et moi comprenons très bien le sens du mot «prophétique» dont Baudelaire a qualifié ma tribu. Vos ancêtres, vos rois, vos États ont déterminé le destin de mon peuple, l’obligeant à vivre sur vos décharges, à respirer l’air de vos geôles, à tester la solidité de vos potences et l’efficacité de vos guillotines.

Je suis tsigane. Votre peintre Delacroix a incarné mon peuple sur un de ses tableaux. Et en tant que Tsigane, j’entends fort bien le message de Jean-Paul Sartre, quand il dit que la vérité est toujours du côté des plus défavorisés et que les racistes et les antisémites sont des tueurs dans l’âme.

Je suis tsigane. Avec mon peuple et les Juifs, nos frères par l’histoire et la destinée, je n’oublierai jamais le poème de Paul Celan, Fugue de mort, et ses vers qui évoquent le «lait noir» qu’à Auschwitz on buvait le matin, à midi et la nuit.

 Ceija Stojka, Ohne Titel, 42 x 29.5 cm

Ceija Stojka, Ohne Titel, 42 x 29.5 cm

Je suis tsigane. Moi et mon peuple savons très bien ce que signifient la haine raciale, les persécutions et le génocide. Depuis l’arrivée de Hitler au pouvoir, nous avons connu trois holocaustes. Le premier, à l’époque du nazisme, le deuxième sous la dictature communiste — surtout en Russie sous Staline, en Roumanie sous Ceaucescu, et en Tchécoslovaquie avant Václav Havel —, et le troisième — je veux croire avec vous que ce sera le dernier — en ex-Yougoslavie, pendant les guerres de Bosnie et du Kosovo. Des 300 000 Roms qui vivaient en Bosnie, il n’en reste que 15 000 et leur nombre est au Kosovo passé de 264 000 à 8 600 !

Je suis tsigane. Depuis le XIIIe siècle, mon peuple a démontré ce que pourrait être une Europe sans frontières. Il le paie encore aujourd’hui, jour et nuit, de sa souffrance, de son sang et parfois de sa vie. L’Europe sans frontières que l’on veut instituer ne saurait être uniquement celle des plus puissants, à savoir des Allemands et des Français, elle ne doit pas se transformer en un nouvel État. Cette Europe sans frontières ne peut avoir de sens que si elle devient une vaste communauté de peuples et de citoyens libres et égaux.

Ceija Stojka Die Peitsche knallt von Frau Pinz 34.5 x 42 cm

Ceija Stojka, Die Peitsche knallt von Frau Pinz, 34.5 x 42 cm

Je sais que pour le moment il ne me sert à rien d’en être conscient. Car depuis des siècles en Europe, les grandes vérités ont été énoncées dans les geôles ou sur le bûcher. Certes, Hitler est mort. Mais son ombre, tel le spectre du Hamlet de Shakespeare, hante toujours certains pays européens. Elle s’est incarnée en quelques-uns de leurs dirigeants — Slobodan Milošević en Serbie, Franjo Tudjman en Croatie, Heider en Autriche — et même en quelques hommes politiques allemands (d’aucuns ont brigué la Chancellerie)/ Elle va et vient de la Russie au sud de la France, en passant par les pays baltes et l’Italie.

Les hommes d’aujourd’hui, perdus dans la masse, sont «anesthésiés». À la différence des contemporains d’Auschwitz qui, comme l’a montré le film Shoah, prétendaient ne pas savoir ce qui se passait derrière les barbelés, ce qu’on brûlait dans les chambres à gaz, ils essaient de se dédouaner par la sacro-sainte formule : «Je ne comprends pas.»

Je suis tsigane. C’est pourquoi je me permets d’évoquer devant vous l’expérience de mon peuple. Pensez et agissez de façon à ce que l’inhumanité ait le moins d’avenir possible en Europe. (Le prix Nobel Günter Grass et l’écrivain italien Antonio Tabucchi sont aujourd’hui les premiers à élever la voix contre l’injustice que subissent les Roms en Europe. Leurs paroles sont un baume sur les plaies de mon peuple.)

En tant que Tsigane, je vous le dis : vous aurez beau être un grand écrivain, un brillant journaliste ou un bon politicien, si vous faites taire votre conscience, si vous ne dites pas non à l’injustice et au mal qui pèsent plus particulièrement sur ce peuple de douze millions d’habitants, vous n’aurez pas contribué suffisamment à rendre l’Europe et le monde plus humains.

Traduit du serbo-croate par Mireille Robin.

Les peintures qui illustrent le texte de Rajko Đurić sont de Ceija Stojka, peintre tsigane d’Autriche qui a connu les camps nazis dans son enfance, où elle a perdu une grande partie de sa famille.

Strada Zambila, apprendre à voir les fleurs tsiganes de Bucarest

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La couverture du livre vue par Maria, une enfant rom de 4 ans

C’est la couverture qu’on aperçoit en premier. Le dessin d’une enfant habillée en Tsigane, une grande fleur rouge dans ses cheveux défaits, et l’envie de connaître son histoire. Il s’agit d’Ilinca, la grande sœur de Zoé et la narratrice du premier roman de Fanny Chartres, qui écrit en français et vit en Roumanie, à Bucarest. J’ai aimé ce livre, que j’ai lu et relu sur les routes de Bretagne, très loin de Bucarest où avaient lieu d’iportantes manifestations.

À l’autre bout de l’Europe, les Roumains ont la vie dure, les salaires restent bas et la img_5205corruption est devenue une plaie impossible à soigner. Le jour où des ministres ont voulu faire passer une loi pour amnistier les élus corrompus, les familles roumaines sont descendues par centaines de millers dans les rues pour demander leur démission. Le roman de Fanny Chartres parle précisément de cette maladie sociale, et des ravages qu’elle ne cesse pas de provoquer à l’intérieur des hôpitaux et administrations.

Le récit commence par le portrait de deux sœurs. C’est la plus grande qui raconte la plus jeune : « Zoé est comme ça : en joie perpétuelle. Elle voit en chaque matin une promesse de bonheur ; dans chaque crépuscule, un rêve nouveau à découvrir ; dans chaque attente une surprise en perspective. » La romancière de Bucarest a elle aussi une sœur, une sœur qui écrit des romans. Quand on le sait, quand on les lit l’une et l’autre, on ne peut pas s’empêcher d’y penser en découvrant la tendresse d’Ilinca pour Zoé. « Pour Marie, ma sœur, mon éternelle lueur » est-il écrit en première page du roman. Nous sommes dans une sororité douce, une double sororité où le jeu des miroirs rendent le récit deux fois plus tendre, dès le premier chapitre où l’on comprend que l’une est sage et l’autre espiègle.

« Je suis là sans être là, dit Ilinca d’elle-même dans le second chapitre. Rêveuse, disent mes professeurs. Prétentieuse, disent certains de mes camarades. » Les parents des deux sœurs sont partis pour la France, et pour longtemps. On les prend pour des « cueilleurs de fraises », c’est le mensonge qui a servi à justifier leur départ pour Yvetot, en Normandie. «Contrairement à ma petite sœur, je sais depuis longtemps que les Roumains partis à l’étranger sont désignés ainsi. Qu’ils ramassent des tomates en France, soignent des malades en Allemagne ou s’occupent de personnes âgées en Italie, ils sont tous des cueilleurs de fraises. Et nous, les enfants restés dans le pays où ils ne peuvent plus rien cueillir, nous sommes des petits de cueilleurs de fraises. »

img_5203En réalité, les fraises sont une chimère : le père des deux jeunes sœurs est un médecin tout juste diplômé qui s’est résolu à s’exiler en France pour y être opéré d’un cancer. En Roumanie, la corruption a fait des hôpitaux des lieux dangereux, où faute d’argent au noir pour se payer l’attention des infirmières et des médecins, on peut vous laisser mourir sans rien tenter. La moindre opération chirurgicale peut vous coûter toutes vos économies en dessous de table, si vous avez la chance d’en avoir suffisamment, et nombre de familles y ont laissé des fortunes pour essayer de sauver un parent.

Ilinca a du mal à accepter une vie si loin de ses parents. « Tu penses vraiment qu’on a de la chance d’être abandonnées par nos parents ? (…) de grandir avec une grand-mère sourde, un grand-père qui radote et huit chats de gouttière? » Ce sera l’occasion d’approcher une autre famille, celle de Florin qui est dans la classe d’Ilinca, une famille rom vivant dans la rue Zambila. L’occasion de découvrir le racisme ordinaire que vivent les Roms de Roumanie : « Ce qui me dérange, explique Florin, ce sont les regards, les gens qui changent de place quand je monte dans le bus, les employeurs qui ne veulent pas de Roms, ceux qui proposent à ma sœur après dix années de doit une place de femme de ménage dans le cabinet d’avocats où elle avait postulé après son stage de fin d’études, les gens qui taguent « Sale Tzigane » sur le kiosque à fleurs de ma mère, le président roumain utilisant les mêmes termes pour s’adresser à une journaliste de télévision et accusant quatre ans plus tard les Roms de voler… »

Alors qu’Ilinca apprend à connaître la vie de Florin et des siens, l’intolérance maladive des Roumains envers le peuple rom montre toute sa violence. « Dans l’esprit de beaucoup de Roumains, les Roms sont les premiers responsables des actes les plus vils. Et leur image n’est pas près de s’améliorer : même le dictionnaire de langue roumaine définit le terme « tzigane » comme un « épithète-adjectif donné à une personne ayant de mauvaises habitudes… »

C’est la beauté de ce roman, que de tracer le portrait d’une famille de Tsiganes à travers le regard d’une très jeune adolescente, amenée à renoncer aux préjugés enracinés dans sa propre famille. Et de révéler la part d’ombre d’une société roumaine pourtant préoccupée de justice sociale : en Roumanie, les premières victimes de la corruption à l’hôpital sont les Roms, qui n’ont d’accès aux soins qu’après avoir subi un racket ancré dans les pratiques médicales et chirurgicales : « Mon père… explique Florin à Ilinca. Il est mort dans un hôpital de Bucarest, maman dit qu’il serait encore avec nous s’il avait été hospitalisé dans un autre pays. Je me rappelle de nos visites dans sa chambre qu’il devait partager avec sept autres patients au cours d’un été caniculaire. Les infirmières n’avaient même pas de médicaments ou de pansements pour soigner les malades, les familles devaient aller les acheter elles-mêmes. Et puis, combien d’enveloppes maman a dû glisser dans les poches des infirmières et des médecins pour être sûre que papa reçoive les soins nécessaires ? Mais sans doute qu’elle n’a pas mis assez de sous dedans puisqu’il est mort… Il avait trente-cinq ans. »

Strada Zambila, marchande de fleurs à Bucarest

Strada Zambila, marchande de fleurs à Bucarest

Ainsi dépeinte, la Roumanie peut sembler sombre mais le roman de Fanny Chartres est lumineux. La joie de Zoé, la petite sœur, y est pour beaucoup. Et puis la maman de Florin vend des fleurs dans un des parcs de Bucarest : ce sont ses bouquets qui vont ornementer l’amour naissant entre Ilinca et le jeune Rom qu’elle a appris à comprendre. Ensemble, pour un concours scolaire, ils créent un blog où les photos d’« Ily » illustrent les poèmes de Florin. Un premier amour se dessine à l’intérieur d’un premier roman, à travers ses écrits à lui et ses images à elle, photographies de Bucarest. Une capitale où cet hiver, des centaines de milliers de parents, accompagnés de leurs enfants, sont venus se dresser contre la corruption que leurs ministres voulaient légaliser.

Fanny Chartres, Strada Zambila, collection Neuf de l’école des loisirs, 214 pages, janvier 2017.

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