Pussy Riot & Nadejda Tolokonnikova, ébranler ce foutu système politique

nadejda-t-1Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, avec une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux manifestes situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux vieilles logiques du goulag soviétique.

Jour après jour, nous publions les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une insurrection de la pensée contre tous les pouvoirs. Si les équipes dirigeantes du Kremlin et de la Maison blanche prétendent nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, pendant qu’à Ankara et à Damas l’AKP et le clan d’el-Assad continuent de massacrer leurs peuples en révolte, nous appelons à incendier les vieux symboles d’un pouvoir périmé, comme Piotr Pavlensky avait pu mettre le feu aux portes du FSB, dans la nuit moscovite.

T.

Si je dois vendre mon âme pour que Poutine s’en aille et qu’une politique alternative voie le jour en Russie, je le ferai.
Ne brade pas ton âme.

Développe la culture de la rébellion. Il existe une culture de l’alimentation, du cinéma, de la lecture, et il existe une culture de la révolte. Elle consiste à savoir poser les questions qui fâchent, à savoir mettre en doute et à apporter des changements.

Le 24 septembre 2011, Poutine a annoncé qu’il briguait un troisième mandat. Un troisième mandat, c’est grave. Au terme des deux premiers, Poutine a installé à sa place le pseudo-libéral Medvedev. Mais maintenant, il revient. Et le 24 septembre 2011, il est clair à présent que notre vie va changer. Clair que nous allons au devant de temps difficiles, où vivre sans mensonge deviendra une gageure. Où vivre sans mensonge deviendra pour de bon difficile.

Je tremble à la perspective de grands changements. Jamais je n’ai éprouvé un tel vertige devant des événements politiques qu’à cet automne-là.

Laisser passer cette saison politique – élections législatives et élection présidentielle -, c’est impossible. La laisser passer, ce serait commettre la plus grosse erreur de ma vie.

Alors je prends une résolution : puisse cette saison électorale devenir décisive dans mon existence. Je ferai tout pour ébranler ce foutu système politique où tout est joué d’avance.

Nadejda Tolokonnikova, How to start a revolution, 2015,
traduit du russe par Paul Lequesne

Affronter l’inhumain aujourd’hui

250760_213701381984773_2893322_n

Tieri Briet, Lettre à Alexandre Soljenitsyne, Salins-de-Giraud, 2010.

Maintenant j’imagine un travail. Un long labeur et plutôt difficile à vrai dire – un travail pour des années d’une solitude volontaire, où il s’agirait d’arriver au moins à ça : faire de l’addition des destins et des écrits d’Arenas, Soljenitsyne, Lezama Lima, Chalamov, Liscano et Akhmatova des outils pour affronter l’inhumain aujourd’hui.

Leurs livres circulent encore, leur passage dans l’histoire du XXème siècle ne s’est pas complètement effacée mais leurs trajectoires sont devenues moins lisibles, ensablées au fond d’une histoire générale envahie par trop d’ordures. Dans la nuée des vases, les couleurs du plastique finissent par devenir grises elles aussi, et il faudrait être archiviste fou pour continuer d’y pêcher les détails qui nous manquent. Le XXème siècle est une immense décharge à ciel ouvert : A part les charognards et les bulldozers, personne n’a le courage d’y faire encore le tri.

En réfléchissant à l’oubli dans lequel semblent sombrer tant d’existences – Tchoukovskaïa, Amalrik, Cornea, Kovalev, Farah – en lisant les livres et les poèmes que leurs luttes ont pu faire naître, je me demande si ce n’est pas le XXème siècle des opposants aux dictatures qu’on tente de faire passer à la trappe. Pour oublier lentement la litanie des persécutions, ce qui est moins dément quand même que de les nier d’un coup. Oublier l’air de rien, oublier la tragédie noire des polices politiques dans leur ampleur organisée, leur minutie technique, leurs justifications théoriques et judiciaires, c’est-à-dire leur délire dans toute sa démesure.

Machines de mort = Antilittérature

218896_208701002484811_8275354_o

Tieri Briet, Lettre à Alexandre Soljenitsyne, Salins-de-Giraud, 2010.

Oublier qu’un délire a bien eu lieu dans lequel nous avons joué notre rôle, duquel nous sommes nés. Et dans le même mouvement, reléguer les œuvres du même siècle parce qu’elles auront, dans leur utopie forcenée, ont été au moins aussi radicales, peut-être aussi délirantes. Rejeter les suprématistes, rejeter Beuys et Kounellis, évacuer Artaud et Ghérasim Luca. Liquider Brodsky en même temps qu’on normalise Staline et Brejnev. Tant qu’on y est, effacer Le Requiem des mémoires dans le même temps qu’on réédite Mein Kampf. Le problème, c’est que sans L’Archipel du Goulag ou les Récits de la Kolyma, je ne crois pas que nous puissions affronter les nouvelles surveillances policières qu’amplifie l’appareillage technologique contemporain. Ces œuvres portent en elles une connaissance de l’humain poussé à ses limites, un inventaire des forces de résistance qui constituent un héritage sans lequel nous serions à nouveau désarmés face aux flicages qui s’organisent dans les néo-démocraties.

En évacuant les livres et les biographies des dissidents avec l’eau des charniers qu’ils tentaient de combattre et de raconter, nous renonçons aussi à une lucidité primordiale, impossible à remplacer face aux violences d’Etat de plus en plus acceptées par des populations qui n’auront plus jamais accès à ces textes.

Dans la résurgence des visages dissidents, par l’affichage en pleine rue des écrits qu’ils ont payé d’une existence persécutée, je crois qu’il y aurait dans nos consciences un premier signe, un message au moins pour dire que nous refusons d’oublier l’écriture comme une lutte solitaire face à l’outrance démesurée du pouvoir politique dans nos vies.

Vera Lavreshina, porte-voix des prisonniers politiques en Russie

12744673_762571487209783_8752278066501580841_n

Vera Lavreshina, seule, manifestant à Moscou

Quand elle écrit dans la presse russe, Vera Lavreshina finit toujours par les mêmes mots, un cri définitif qu’elle lance à voix haute dans les rues de Moscou, une pancarte autour du cou pour protester contre un Etat qui redevient totalitaire. « Liberté aux prisonniers politiques ! Gloire à l’Ukraine et gloire aux héros ! A mort l’empire fasciste de Poutine ! La Lubyanka sera détruite. » 

12814629_909949582459011_5951783463240113055_n

Avec Elizaveta Nikitina

Elle n’a pas froid aux yeux, Vera Lavreshina, et j’ai toujours eu une admiration sans bornes pour ce genre de femme qu’aucune menace n’a jamais pu réduire au silence. Souvent ses mots nous sont violents, et vu d’ici ils peuvent sembler excessifs. Mais c’est aussi le cri désespéré d’une femme qui refuse de se taire face à une autre violence, celle d’un Etat qui se veut maintenant un empire, une violence policière et militaire de plus en plus démesurée, systématique et sans limites.

L’Etat russe, dans sa dérive d’intolérance absolue, est devenu incapable d’accepter qu’une opposition politique puisse encore s’exprimer. Et parce que Vera Lavreshina est avant tout irréductible, elle ne se taira pas. Indomptée malgré les condamnations et les menaces qui s’accumulent sur son chemin, elle continue de se dresser devant le siège de la Lubyanka – la police politique russe – pour y tenir à bout de bras une pancarte appelant le peuple russe à prendre enfin la défense des prisonniers politiques.

Et elle est souvent seule à crier son refus, Vera Lavreshina. Quand elle écrit, par exemple : « Nous, un groupe de militants de la société civile à Moscou, nous invitons tous les gens normaux qui veulent vivre dans un pays sans arbitraire, dans un pays où la violence n’est plus la norme, à nous rejoindre. Nous ne devons pas avoir peur d’aller à la Loubianka, sans attendre qu’elle nous bâillonne. Nous devons apprendre à résister et à lutter. » 

Au début du mois d’avril 2016, Vera a rendu visite à Boris Stomakhine, un journaliste emprisonné dans un des camps de Perm, haut-lieu de la répression soviétique. Et elle raconte, parce qu’elle se veut témoin, et son témoignage devient lui aussi un appel à l’insoumission immédiate : « Nous devons rendre hommage à Boris. Ses geôliers n’ont pas réussi à le briser. C’était leur intention. Tel était leur objectif qu’ils n’ont pas atteint malgré leur zèle. Nous constatons à nouveau que dans des circonstances les plus difficiles Boris Stomakhine résiste à tyrannie carcérale héritée par inertie de l’ère soviétique. Il défie ses bourreaux et obtient un triomphe moral. Cela au dépit de son état de santé. »

12919790_844499405677356_4419106052401029215_n

Vera Lavreshina, toujours seule, irréductible et debout face au pouvoir.

Entre les mots de l’opposante qui cherchent à raconter l’inacceptable, on devine la rage inexplicable qui porte cette femme à refuser le silence : « La tendance des gestionnaires du camp No 10 est d’aggraver et de détériorer sans cesse les conditions déjà désastreuses dans lesquelles est détenu Boris Stomakhine. Ils rendent ce dernier triste et pessimiste. Le 18 mai, Boris aura exécuté exactement la moitié de sa peine. Il lui reste trois ans et demi à endurer. Il a appris que dans certains cas semblables au sien, les prisonniers peuvent être déportés en Sibérie, dans la région de Krasnoïarsk, pour purger les dernières années de leur peine. Afin qu’elle soit plus douloureuse et discrète. »

La politique de répression de Vladimir Poutine est un désastre pour la société civile en Russie et parce que nous habitons à l’autre bout de l’Europe, nous avons tendance à penser qu’elle ne peut pas nous atteindre, en oubliant que les agents du FSB viennent habituellement jusqu’à Strasbourg terroriser des réfugiés tchétchènes, par exemple.

En France, le Sénat étudie quel statut donner aux lanceurs d’alerte, mais sommes-nous capables d’entendre la voix de ceux qu’on a emprisonnés là-bas pour des années, simplement parce qu’ils donnaient l’alarme. C’est cette voix menacée que Vera Lavreshina ne cesse pas de relayer, alors écoutons un peu mieux ce qu’elle cherche à nous dire : « Boris Stomakhine a une vision plutôt pessimiste en ce qui concerne l’avenir de la Russie. Il pense que la création d’un nombre incroyable de forces de sécurité pour lutter contre les ennemis mythiques intérieurs et extérieurs à la Fédération de Russie, dont la Garde nationale créée par Poutine et autorisée à faire feu sur la foule sans sommation, est susceptible d’accélérer la désintégration du pays, et non pas de la retarder. Poutine et sa compagnie ont peur. »

12961666_1104838946204341_6788880348452051504_nSur cette image, Vera Lavreshina est allongée seule sur le dos, tenant sa pancarte à bout de bras sous la neige, au pied des murailles du Kremlin. Elle ne se taira pas. Elle est une petite flamme irréductible dans le grand cœur de Boris Stomakhine. Seulement c’est nous qui continuons de rester sourds à son alerte.

Comme Petr Pavlenski, l’artiste qui la nuit a incendié les lourdes portes de la Loubianka, Vera Lavreshina agit seule, obligée de se mettre en danger pour réveiller les consciences de ses concitoyens.

___________________

Pour suivre Vera Lavreshina et lui apporter son soutien :
Vera Lavreshina sur Facebook
Lubyanka doit être détruite, 11 mars 2016, Club Mediapart
– Вера Лаврешина, гражданская активистка, Граней.Ру, 30.I.2015
Boris Stomakhine : prisonnier politique, un texte de Vera Lavreshina traduit en français
Vera Lavreshina : une militante accusée d’avoir blessé deux policiers, Mediapart, 24 janvier 2014

Extrait d’Autres visages de la Russie, un ouvrage de Russie Libertés :

Tout a commencé le 16 août 2013 lors d’une manifestation à Tver, une ville située à quelques kilomètres du nord de Moscou. Le procureur a accusé Vera Lavreshina d’avoir «frappé un policier à la main droite, en lui infligeant une douleur ». Mme Lavreshina rejette cette accusation : « Je ne crois pas être en mesure de faire mal à un gaillard en uniforme avec mes simples mains, sans arme, ni pavé ». Le gaillard en question est un colonel de la police, qui essayait de disperser violemment la manifestation. Il n’a pas été blessé et n’a demandé aucune aide médicale.

Ses arguments ne convainquent pas la justice russe. Après la manifestation, Mme Lavreshina est arrêtée puis assignée à résidence. En octobre 2013, elle est de nouveau autorisée à circuler en ville mais pas à en sortir. Un deuxième policier vient s’ajouter à la liste des « victimes » de Mme Lavreshina. Bien évidemment, aucun certificat médical ne confirme ses accusations. Il prétend simplement avoir été blessé lors de la manifestation.

Les mois passés sous surveillance n’affaiblissent pas le militantisme de Mme Lavreshina. Elle continue de participer aux manifestations et explique qu’elle ne se fait aucune illusion sur son sort. Elle connaît les statistiques sur le taux d’acquittement en Russie : moins de 1%.

Mme Lavreshina refuse de témoigner durant l’enquête. « Ne faites-vous donc pas confiance à la justice ?» lui demande le procureur. « Non seulement je n’ai pas confiance en votre tribunal », a-t-elle répondu, « mais il y a déjà bien longtemps que j’ai annoncé ma désobéissance à toutes les branches du gouvernement illégitime qui a pris le pouvoir en Russie. »

Le visage de Vera Lavreshina était déjà connu avant les événements d’août 2013. Elle était présente à tous les rassemblements de soutien aux prisonniers politiques. Depuis décembre 2011 et le début des grandes manifestations de contestation en Russie, elle a été arrêtée cinq fois pour sa participation à des actions pacifiques. En décembre 2012, lors d’une énième incarcération, elle a été hospitalisée à la suite d’une grève sèche de la faim. Elle n’avait rien mangé, ni même bu, pendant cinq jours. Quelques mois plus tôt, elle avait été sévèrement battue par la police alors qu’elle protestait contre la destruction de la forêt de Khimki. Ses agresseurs n’ont pas été inquiétés.

Sur Internet, Vera Lavreshina raconte son déchirement quant à l’avenir de son pays. Entre espoir et amertume… En octobre 2013, elle écrit : « Je n’imagine pas la Russie libre, mon optimisme est anéanti. La Russie refuse catégoriquement la liberté ». Mais le 16 décembre 2013, à un mois de son procès, elle s’exclame dans un autre article : « La Russie sera libre ». L’espoir l’emporte toujours sur l’amertume…

Les autres visages de la Russie, une publication de Russie Libertés