Nicolas de Staël, pour manier le miracle à chaque touche

CV_Stael_Lettres_SiteÀ l’automne 1954, Nicolas de Staël est à Madrid, seul face aux peintures de Diego Rodríguez de Silva y Velázquez : «Quelle joie, écrit-il en direct du Prado. Quelle joie ! Solide, calme, inébranlablement enraciné, peintre des peintres à égale distance des rois et des nains, à égale distance de lui-même et des autres. Maniant le miracle à chaque touche, sans hésiter en hésitant, immense de simplicité, de sobriété, sans cesse au maximum de la couleur, toutes réserves à lui, hors de lui et là sur la toile.»

Orphelin né en Russie, Nicolas de Staël écrit à ses tuteurs en Belgique. Ses premières lettres sont pour ceux qui l’ont recueilli et élevé, lui et ses deux soeurs, alors qu’il n’avait que huit ans. Il leur parle des ciels du sud, des peintres du royaume d’Espagne, ces nuages qu’ils tentaient de restituer à l’intérieur des ciels d’Afrique ou d’Orient. Il leur raconte la peinture quand elle s’essaie à fixer les grands mouvements du ciel en Toscane, en Castille. Puis ses tuteurs s’opposeront à sa volonté d’être peintre. Les lettres du peintre des ciels se chercheront d’autres destinataires, rédigées à l’intérieur d’une solitude qui est aussi une forme d’apprentissage. Et plus tard, quand Nicolas de Staël écrit une lettre à un ami, ou même à la grand-mère de sa seconde femme, c’est la puissance des sentiments en peinture qu’il continuera à dépeindre : «Ce n’est pas vrai, nous ne courons pas toute la vie vers ce et ceux que nous aimons : l’imagination seule fait tous ces voyages.»

© Un Cahier rouge

Nicolas de Staël, lettre à Théodore Schempp, 9 novembre 1950

À la mort de sa première femme, Jeannine Guillou, qui elle aussi était peintre, Nicolas de Staël a écrit : «Ne pensez pas que les êtres qui mordent la vie avec autant de feu dans le cœur s’en vont sans laisser d’empreinte.» C’est encore dans une de ses lettres qu’il poste à ses amis, et ses lettres sont souvent la trace écrite d’une très ancienne brûlure. Un cœur de peintre, mis à nu avec ses cicatrices encore visibles dans l’épaisseur de la matière picturale. Comme un frère d’écriture pour Marina Tsvetaïeva. Un peintre amoureux des femmes-paysages, des grands ciels qui sont un appel à transfigurer la couleur si précise du bleu ciel. Ses lettres sont des messages venus de la peinture difficile à raconter, d’une vie sur terre passée à peindre face aux nuées. Malgré tant d’entraves.

Nicolas de Staël peignait dans une ferveur assez peu française, où la passion amoureuse n’était pas sans écho dans son travail de la peinture : « Tu me mets toi dans une espèce de délire, j’ai fait en une nuit de détresse, une après-midi et au retour de Marseille les plus beaux tableaux de ma vie. Merci mon amour. » C’est le 6 juin 1954 qu’il écrit ces mots à Jeanne Polge, dans une lettre restée secrète jusqu’à cette édition, qui nous révèle plus de 200 lettres encore inédites. Un travail mené par Germain Viatte, déjà associé aux premières éditions des lettres du peintre, dès 1968, à l’intérieur du Catalogue raisonné des peintures. Les éditions Le Bruit du temps ne pouvaient pas trouver meilleur interprète, dont les commentaires et les notes éclairent chaque lettre d’une connaissance intime des conditions d’existence du peintre.

« Peinture, Peinture, c-à-d. façon de peindre indiscutable, c’est comme cela, pas autrement.» Lettre à Théodore Schempp du 9 novembre 1950.

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– Nicolas de Staël, Lettres 1926-1955, Le Bruit du temps, août 2014.

D’autres ouvrages :
– Laurent Grillager, Le Prince foudroyé, la vie de Nicolas de Staël, Ed. Fayard, 1998.
– Jean-Pierre Jouffroy, La mesure de Nicolas De Staël. Ed. Ides et Calendes, Neuchâtel, 1981.

Catalogues :
– Staël, la figure à nu, 1951-1955, Jean-Louis Andral, Federico Ferrari, Federico Nicolao, Maryline Desbiolles, Ed. Hazan, mai 2014.
La rencontre Nicolas de Staël Jeannine Guillou : La vie dure, Jean-Louis Andral et Daniel Abadie, Silvana Editoriale, 2011.
– Nicolas de Staël, Ed. Centre Pompidou, sous la direction de Jean-Paul Ameline, 2003.
– Nicolas de Staël. Catalogue raisonné de l’œuvre peint, établi par Françoise de Staël, avec les lettres du peintre commentées par Germain Viatte. Présentation d’André Chastel. Ed. Ides et Calendes, Neuchâtel, 1997.
Nicolas De Staël, Arno Mansar, Ed. La Manufacture, 1990.

Ceija Stojka ne repose toujours pas en paix

Peinture de Ceija stojka

Peinture de Ceija stojka, 2011

Neuf mois déjà que Ceija Stojka nous a quittés. N’oublions pas, c’était fin janvier 2013 qu’elle a cessé de peindre, d’écrire et de prendre soin des siens, tous les enfants du peuple tsigane en Autriche et au-delà des frontières. Ceija Stojka était l’une des consciences de la nation Rom, peuple sans terre et sans refuge en Europe, persécuté par les nazis du IIIe Reich et persécuté, aujourd’hui encore, par nombre d’États membres de l’Union Européenne, à commencer par la France et l’Italie mais aussi, la liste est de plus en plus longue, l’Albanie et la Serbie, la Slovaquie, la Hongrie et depuis peu, le Royaume Uni… 

En effet, la liste est bien trop longue de ces pays qui pratiquent une discrimination illégale envers le peuple rom. Cette politique anti-rom désigne l’une des faillites de cette Europe qui cherche à se construire sans veiller aux Droits de l’homme. Une Europe inhumaine, menaçante puisqu’elle consent à humilier et à entraver l’une des cultures les plus vivantes, les plus profondes d’un continent qui défait de plus en plus les cultures populaires au profit d’une culture marchande et uniforme. Face à cette menace, la parole de Ceija Stojka est d’autant plus nécessaire. Nous reprenons ici l’une de ses paroles qu’il serait dangereux d’oublier. Une seule phrase, mais on peut la répéter chaque jour jusqu’à l’apprendre par cœur. Ne serait-ce que pour la dire à nos enfants : « Si le monde ne change pas maintenant, si le monde n’ouvre pas ses portes et fenêtres, s’il ne construit pas la paix – une paix véritable – de sorte que mes arrière-petits-enfants aient une chance de vivre dans ce monde, alors je suis incapable d’expliquer pourquoi j’ai survécu à Auschwitz, Bergen-Belsen, et Ravensbrück.»

Ceija Stojka, photo de Robert Newald

Ceija Stojka, photo de Robert Newald

Ceija Stojka était un être à part. Sa pensée était aussi féconde que ses peintures pouvaient sembler douloureuses. Sa mort nous empêchera désormais d’écouter son histoire, mais pas de regarder encore une fois ses dessins remplis de barbelés à l’encre noire, de roulottes saccagées et de matricules tatoués à même la peau des déportés. Nous savons qu’aujourd’hui, Claudette Krink a entrepris de traduire son livre de Mémoires en français. Ceija Stojka était Rom et elle a survécu à l’Holocauste. Mais son expérience de la déportation, impossible à oublier, est devenue le thème central de son œuvre peinte, ainsi que des deux livres qu’elle a fait paraître à Vienne, dans l’Autriche d’Elfriede Jelinek et de Thomas Bernhard. Le fait même qu’elle écrivait en allemand, dans le pays qui a donné naissance à Jörg Haider et à Adolf Hitler, est en soi une victoire symbolique sur le nazisme. Une victoire de la vitalité tsigane face à la mort industrialisée. Et cette victoire, l’écriture de Ceija Stojka parvient à en faire un enseignement, une leçon d’humanité joyeuse et d’autant plus nécessaire que l’histoire est à nouveau niée, escamotée en France par des hommes politiques qui font de cette négation un argument électoral. L’enseignement de Ceija Stojka est incontournable si nous voulons que l’Europe à venir puisse demeurer humaine.

Ceija Stojka, sans titre, 2009

Ceija Stojka, sans titre, 2009

« Hélas, c’est ainsi écrit-elle, la plupart des nôtres sont aujourd’hui de vieilles gens, séniles. La peur d’autrefois, ils ne l’ont jamais oubliée, même s’ils n’en parlent pas. Il y en a encore beaucoup qui ne peuvent pas en parler. Comment le feraient-ils ? Pour moi, c’est comme si c’était toujours derrière moi. Je me retourne, et de nouveau je suis là-bas. En réalité, rien n’a changé. Ce que je peux dire, je suis libre et je peux maintenant fleurir mon balcon, ça, c’est beau, c’est bien, mais pourquoi m’ont-ils fait ça ? Pourquoi m’ont-ils volé mon enfance ? Pourquoi ont-ils exterminé mon père et mon frère ? Pourquoi m’ont-ils traitée de « porc asocial » ? »

Comment répondre à ses questions, quand nos préfets et nos ministres de l’Intérieur se vantent des milliers d’abris de fortune qu’ils détruisent après avoir jeté à la rue leurs habitants, les plus déshérités que l’Europe ait connus depuis la capitulation du IIIe Reich ? Quand en Hongrie et en République Tchèque, des milices nazies défilent en direction des quartiers roms, dans l’intention de terroriser leurs résidents déjà frappés par le chômage et la ségrégation. Ceija Stojka est née en 1933, cinquième d’une fratrie de six enfants dans une famille Lovari, une ethnie Rom d’Europe centrale. Deux de ses frères, Karl et Mongo Stojka, sont devenus eux aussi écrivains et musiciens. Et si leur père a été déporté dès 1941 à Dachau, où il trouva la mort, le reste de la famille Stojka ne fut déporté qu’en 1943, à destination d’Auschwitz II (Birkenau), ce camp d’abord destiné aux prisonniers de guerre soviétiques où périrent plus d’un million de victimes, pour la plupart juives et tsiganes. Parmi ces morts, le plus jeune frère de Ceija, mort du typhus. Mais le miracle est que Ceija soit revenue d’Auschwitz, comme sa mère et deux de ses frères. Une famille de survivants au Samudaripen, l’Holocauste tsigane. Une survivante revenue construire sa vie dans une Autriche qui n’avait pourtant pas renoncé, malgré la défaite et les procès, à traiter les Roms comme des citoyens de seconde zone.

Ceija Stojka, Maman à Auschwitz

Ceija Stojka, Maman à Auschwitz

Jusqu’au jour de sa mort, à 79 ans, À mesure qu’elle approchait de la mort, Ceija Stojka a eu peur, de plus en plus peur que l’Europe puisse oublier son passé et qu’un jour prochain, les fours crématoires d’Auschwitz puissent y reprendre leur activité dans une indifférence à peu près générale. Ce n’était pas une peur irrationnelle, ni un cauchemar post-traumatique. C’était la peur d’une citoyenne informée, qui suivait attentivement l’évolution des lois et des discours anti-tsiganes à travers les assemblées et les cabinets ministériels du vieux continent. Elle savait parfaitement qu’en République Tchèque, en Hongrie, en Roumanie, des manifestations étaient régulièrement organisées pour appeler à «l’élimination du problème tsigane».

Ceija Stojka savait aussi qu’en France, des députés et des maires de plus en plus nombreux, soutenus par quelques ministres et deux présidents de la République, pouvaient envoyer leurs forces de police fracasser les portes des baraquements, ces abris de fortune où des Roms exilés venaient de trouver un refuge pour échapper au froid et à la rue. C’est pour cela qu’elle continuait à peindre, à l’encre noire, des femmes hurlant tandis que des hommes en armes les tiraient par les cheveux, pendant qu’une foule haineuse mettait le feu à leurs maisons de planches et de cartons.

Dans la culture Tsigane, une place importante est faite aux femmes qui ont ce don de raconter de quoi demain sera fait. Ces « Purya rasai » sont particulièrement écoutées, et l’avenir leur donne souvent raison. Ce que peignait Ceija Stojka continue d’avoir lieu sous l’œil des journalistes venus filmer, photographier, interviewer sans qu’aucune de ces images, de ces paroles ne réveille les consciences de citoyens qui semblent anesthésiés. Est-ce bien l’avenir du peuple Rom en Europe qui nous est annoncé dans ses toiles ?

Très tôt le matin, dans les bidonvilles des capitales européennes, des policiers hurlent des ordres à des familles apeurées, réduites à rassembler quelques objets pour parvenir à nourrir leurs enfants, à pouvoir les laver, les habiller demain pour aller à l’école. Les photos de ces expulsions opérées sous escorte policière sont publiées dans nos journaux, à la place des peintures douloureuses de Ceija Stojka. On ne peut pas l’oublier. Et même si ces photographies nous ont paru odieuses ou douloureuses, nous avons laissé faire. C’est pourquoi, tant que ses arrière-petits-enfants n’auront pas la chance de vivre dans une Europe où ils n’auraient plus peur, Ceija Stojka ne pourra pas reposer pas en paix

Tieri Briet, 9 septembre 2013

Le livre de Mémoires de Ceija Stojka, Je suis vivante, est-ce un rêve? Libérée de Bergen-Belsen (Traüme ich, dass ich lebe ? Befreit aus Bergen-Belsen), traduit par Claudette Krink, paraîtra en 2014.