★ Simplement raconter

Chien des rues à Istanbul

Chien des rues à Istanbul

Je hais tout ce qui est mort.
J’aime tout ce qui vit.
Nâzim Hikmet

C’est contre la mort qu’on écrit, Nâzim, et toi au moins tu savais comment faire. Le jour et la nuit si possible, face aux lentes remontées d’écriture à mains nues. À l’intérieur des cahiers grands ouverts sur la table, abandonnés avant l’aube qui revient s’étirer près du lit. Au réveil, quand les mots d’hier recommencent leur approche à travers les lambeaux d’amnésie. Pendant qu’on s’obstine toi et moi à inscrire leur passage. Deux acharnés, les deux mains qui façonnent un poème.
Simplement raconter plus intense la vie simple endormie au soleil. Obstinément dénoncer le travail de la mort et des guerres, ce travail de fabriquer des armes en séries pour les vendre. Qu’ensuite face aux guerres l’écriture reste nue. Presque enfantine dans la paume de la main qui écrit. Suspendue. Comme une vie d’animal rescapé dans la nuit des silences qui s’acharnent. Et pendant que je t’écris, Nâzim, je commence à comprendre la fraternité que tes poèmes apportèrent à tes frères, à tes sœurs avant nous et pendant qu’elles riaient, avant hier et encore aujourd’hui, au moins jusqu’à demain. Personne ne te remerciera assez pour les milliers de phrases que tu avais écrites à tes camarades, compagnons hommes et femmes, des phrases écrites pour niquer la guerre froide et empêcher les massacres d’avoir lieu.

Afrin, le 15 mars 2018. Plus de 30 000 civils ont quitté Afrine en 24 heures pour fuir les bombardements turcs. REUTERS/Khalil Ashawi

Afrin, le 15 mars 2018. Plus de 30 000 civils ont quitté Afrine en 24 heures pour fuir les bombardements turcs. © Khalil Ashawi

:Ceux qui ont tué à Afrin n’ont pas lu tes poèmes, Nâzim. Sinon ils auraient pris une pelle pour enterrer ce fusil mitrailleur qui leur sert de trophée. Sinon ils auraient bu un verre de thé à la santé d’une vieille chienne endormie au milieu du trottoir, replié leur sale drapeau pour aller l’enfermer à nouveau dans l’armoire à vieilleries.

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Après avoir tenu près de cinquante jours, les lignes de défense kurdes ont déserté Afrin le 12 mars 2018, face à l’avancée des troupes turques et de leurs mercenaires islamistes.

L’opération militaire contre Afrin avait piétiné dans les premières semaines. Mais à partir du 8 mars, les avancées annonçaient une situation de siège. « Les gens des villages occupés par l’armée turque et les groupes armés de djihadistes s’étaient réfugiés dans le centre-ville d’Afrin, où la population avait beaucoup augmenté. Des familles se cachaient dans des caves, d’autres dormaient dans les rues ou dans des bâtiments en construction », a raconté Mohammed Kamal, un habitant d’Afrin.

★ Pour ne pas oublier Ahmet Altan, condamné à mourir en prison

Ahmet Altan

Ahmet Altan

L’eau du puits a gelé dans la nuit et Ahmet Altan a été condamné à mourir en prison. La nuit peut continuer maintenant, le gel peut rendre l’eau presque aussi dure que la pierre mais Ahmet Altan est écrivain avant tout, un écrivain acharné et il continuera d’écrire du fond de sa cellule, dans la prison de Silivri jusqu’au jour de sa mort. Obstinément. Aux juges et aux procureurs qui l’accusent, il a répondu par écrit en les accusant à son tour d’appartenir à un appareil judiciaire déjà mort en Turquie, et que l’odeur de ce cadavre empestait l’air que respirait le peuple turc. Ahmet Altan n’a pas peur quand il écrit. De quoi aurait-il peur quand le reis turc, dans son palais présidentiel, a exigé que l’écrivain et son jeune frère soient condamnés à perpétuité tous les deux ?

Dans la prison de Silivri où les deux frères sont enfermés depuis des mois, au milieu de milliers d’autres innocents qui sont professeurs, écrivains, journalistes ou militants pacifistes, Ahmet Altan continue d’écrire et dans sa main, c’est aussi la main de Shakespeare qui revient pour mieux nous mettre en garde. La guerre civile est pour demain et le chaos se prépare en Turquie.

« Erdoğan, prends garde au silence.
Les yeux des enfants affamés habitent à l’intérieur de ce silence.
[…] Comment étoufferez-vous ce silence.
Une société toute entière vit dans le malheur.»

Erdoğan est venu porter la mort jusqu’en France, en janvier, et si nous laissons mourir un seul écrivain en prison, c’est que la mort aura fait sa besogne jusqu’au bout. Les mots de l’écriture sont puissants. Ils portent le pouvoir d’empêcher la mort de régner. Sur quoi pourrions-nous écrire d’autre, quand un seul romancier est condamné à mourir en prison ? La littérature a forgé ce pouvoir de réveiller nos consciences, de nous tenir en alerte, en colère, en guerre contre la mort.

Alors écrivons contre Erdoğan, contre la maladie de la mort qui règne à Ankara, contre la mort des romanciers à l’intérieur des prisons turques.

Sète, le 28 février 2018

★ Nâzim Hikmet, une autobiographie

Nazim Hikmet en exil

Nâzim Hikmet en exil

Autobiographie, c’est un poème que Nâzim Hikmet avait écrit le 11 septembre 1961, à Berlin-Est, dévoré de nostalgie pour la Turquie dont il s’était exilé dix ans plus tôt. Autobiographie a été écrit deux ans à peine avant sa mort, à Moscou, puis adapté par Charles Dobzynski et Nâzim Hikmet, qui parlait français, pour l’Anthologie poétique de Hikmet qu’avait finalement éditée Temps Actuels, en 1982.

Avant son exil en URSS, Nâzim Hikmet avait passé quinze ans de sa vie à l’ombre des prisons turques, où il avait mené deux grèves de la faim. Tristan Tzara : «Les plus belles années de sa vie, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes.» Finalement déchu de la nationalité turque, il était devenu citoyen polonais et avait vécu ses dernières années à Moscou.

AUTOBIOGRAPHIE

Je suis né en 1902
Je ne suis jamais revenu dans ma ville natale
Je n’aime pas les retours.
À l’âge de trois ans à Alep, je fis profession de petit-fils de pacha
à dix-neuf ans, d’étudiant à l’université communiste de Moscou
à quarante-neuf ans à Moscou, d’invité du Comité central,
et depuis ma quatorzième année, j’exerce le métier de poète.

Il y a des gens qui connaissent les diverses variétés de poissons moi celles des séparations.
Il y a des gens qui peuvent citer par cœur le nom des étoiles, moi ceux des nostalgies.

J’ai été locataire et des prisons et des grands hôtels,
J’ai connu la faim et aussi la grève de la faim et il n’est pas de mets dont j’ignore le goût.
Quand j’ai atteint trente ans on a voulu me pendre,
à ma quarante huitième année on a voulu me donner le Prix mondial de la Paix
et on me l’a donné.
Au cours de ma trente-sixième année, j’ai parcouru en six mois quatre mètres carrés de béton.
Dans ma cinquante-neuvième année j’ai volé de Prague à La Havane en dix-huit heures.
Je n’ai pas vu Lénine, mais j’ai monté la garde près de son catafalque en 1924.
En 1961 le mausolée que je visite, ce sont ses livres.
On s’est efforcé de me détacher de mon Parti
ça n’a pas marché
Je n’ai pas été écrasé sous les idoles qui tombent.
En 1951 sur une mer, en compagnie d’un camarade, j’ai marché vers la mort.
En 1952, le cœur fêlé, j’ai attendu la mort quatre mois allongé sur le dos.

J’ai été fou de jalousie des femmes que j’ai aimées.
Je n’ai même pas envié Charlot pour un iota.
J’ai trompé mes femmes
Mais je n’ai jamais médit derrière le dos de mes amis.

J’ai bu sans devenir ivrogne,
Par bonheur, j’ai toujours gagné mon pain à la sueur de mon front.
Si j’ai menti c’est qu’il m’est arrivé d’avoir honte pour autrui,
J’ai menti pour ne pas peiner un autre,
Mais j’ai aussi menti sans raison.

J’ai pris le train, l’avion, l’automobile,
la plupart des gens ne peuvent les prendre.
Je suis allé à l’opéra
la plupart des gens ne peuvent y aller et en ignorent même le nom,
Mais là où vont la plupart des gens, je n’y suis pas allé depuis 1921 :
à la Mosquée, à l’église, à la synagogue, au temple, chez le sorcier,
mais j’ai lu quelquefois dans le marc de café.

On m’imprime dans trente ou quarante langues
mais en Turquie je suis interdit dans ma propre langue.

Je n’ai pas eu de cancer jusqu’à présent,
On n’est pas obligé de l’avoir
je ne serai pas Premier ministre, etc.
et je n’ai aucun penchant pour ce genre d’occupation.

Je n’ai pas fait la guerre,
Je ne suis pas descendu la nuit dans les abris,
Je n’étais pas sur les routes d’exode, sous les avions volant en rase-mottes,
mais à l’approche de la soixantaine je suis tombé amoureux.
En bref, camarade,
aujourd’hui à Berlin, crevant de nostalgie comme un chien,
Je ne puis dire que j’ai vécu comme un homme
mais le temps qu’il me reste à vivre,
et ce qui pourra m’arriver
qui le sait ?

Nâzim Hikmet,
écrit le 11 septembre 1961 à Berlin-Est.

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