
Can Dündar
Dans Le Monde daté d’aujourd’hui, samedi 15 avril 2017, Can Dündar écrit : « Les artistes et créateurs de Turquie sont soumis à une lourde oppression. Leurs statues sont détruites, leurs théâtres agressés, leurs films censurés, n’y a-t-il rien d’autre que les artistes et créateurs français ne puissent faire pour leur manifester un soutien solidaire ? » L’appel lancé lundi pour s’opposer à l’emprisonnement de 28 écrivains en Turquie est une première réponse. Elle continue l’appel qu’Aslı Erdoğan lançait depuis la prison des femmes d’Istanbul, en décembre 2016.

Oya Baydar
Dans la même page du Monde, Oya Baydar répondait elle aussi à sentiment de déréliction qu’éprouvent les journalistes, les universitaires et les écrivains de Turquie. Elle est romancière et sociologue, a connu l’exil pendant onze ans, en Allemagne. Rentrée en Turquie, elle se retrouve à nouveau accusée pour avoir soutenu une habitante de Diyarbakir qui réclamait la paix. Elle écrit : « Depuis l’instauration de l’état d’urgence, nous vivons dans une atmosphère de peur, d’inquiétude et de délire, qui enveloppe non seulement la classe politique mais aussi toute la population. Les espoirs sont déçus. Le rêve d’un avenir meilleur a échoué – du moins pour le moment. Le peuple est divisé en camps ennemis. Le risque de confrontation la haine entre plusieurs segments de la société – que les porte-parole de l’AKP et Erdogan personnellement attisent – menacent le pays.»

Entrer une légendeBoris Pasternak au 1er Congrès de l’Union des écrivains soviétiques, à Moscou en 1934
Il est grand temps, peut-être, de refonder une internationale des écrivains. Et si je parle de refondation, c’est parce que cette internationale a existé à trois reprises. En août 1934, à Moscou, la salle des syndicats réunissait André Malraux et Klaus Mann, Rafael Alberti et Isaac Babel, Boris Pasternak et Ilya Ehrenburg. C’est le premier congrès de l’Union des écrivains soviétiques, auquel participèrent quarante écrivains étrangers, dont quatre français : André Malraux venu avec Clara, Louis Aragon venu avec Elsa, Jean-Richard Bloch et Paul Nizan. Premier Français à intervenir, Bloch explique que la vie étant «à la fois déséquilibre permanent et recherche d’équilibre», les artistes sont «les guetteurs chargés de détecter ces lieux d’élection du déséquilibre», et non des «inspecteurs des travaux achevés».
L’année suivante, un congrès international des écrivains s’est tenu à Paris, du 21 au 25 juin, organisé par l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires. Son importance a été marquante, puisque le congrès a réuni plus de 230 participants provenant de 38 pays différents. Cette fois participent des auteurs plus inattendus comme André Breton, Aldous Huxley ou Bertolt Brecht. Boris Pasternak, Paul Nizan et Louis Aragon récidivent, mais viennent aussi Robert Musil, H. G. Wells ou Jean Giono, Max Brod, Roger Martin du Gard ou Louis Guillou. Beaucoup d’interventions mettent en avant la lutte contre le nazisme et les différents fascismes qui menacent en Europe. Beaucoup d’auteurs en appellent à la libération de Victor Serge, alors emprisonné au Kazakhstan.

Le numéro 1 d’Autodafé, qui rassemblait des textes de Vila-Matas, Mehmed Uzun, Hélène Cixous et Russel Banks, entre autres.
La troisième internationale a pris le nom de Parlement International des Écrivains, une organisation de défense des écrivains fondée en novembre 1993, en réponse à l’assassinat d’écrivains algériens. Son premier bureau exécutif rassemble Adonis, Breyten Breytenbach, Jacques Derrida, Édouard Glissant, Salman Rushdie, Christian Salmon et Pierre Bourdieu, et va se donner pour première mission de mettre sur pied un réseau de villes-refuges tout en engageant des enquêtes et des recherches sur les nouvelles formes de censure. Malheureusement, le Parlement sera dissous dès 2003 et le Réseau international des villes refuges deux ans après. La revue Autodafé, qui rassemblait les textes des écrivains-réfugiés, n’a eu le temps de publier que trois numéros en trois ans, de 2000 à 2003.
Aujourd’hui ces structures manquent. Seules capables de faire écho aux écrivains persécutés, de les accueillir pour qu’ils puissent continuer d’écrire à l’abri des dangers, elles n’ont pas survécu au désintérêt des quelques États qui s’étaient engagés à en financer le fonctionnement.
Alors aujourd’hui, que faisons nous ? Les écrivains demeurent ces voix isolées, qui tentent de raconter des réalités trop complexes pour être résumées, des histoires humaines qui demandent du temps et une écoute devenue impensable. Des voix qui demeurent en danger.
L’une des idées les plus répandues en ces années quatre-vingt – et rien n’annonce son extinction, tant elle a force d’évidence pour la majorité des écrivains et du public – est celle-ci : la littérature n’a rien à voir avec la politique. Elle doit s’en préserver comme de la peste pour mériter d’être de la « vraie littérature ». Elle n’a pas à renvoyer à un sens politique, non plus que social, au réel en général, seulement à l’imagination de son auteur (qui – c’est devenu un cliché – n’écrit que pour lui), un imaginaire curieusement vide de représentations politico-sociales. Ce qui a été longtemps un sujet de débat, le rôle de l’écrivain dans la société, est devenu impensable, voire incongru. La frontière entre la politique et la littérature est plus solide qu’elle l’a jamais été dans les siècles précédents. Le livre que Claude Simon a écrit après son voyage en URSS, L’Invitation, et la plupart des commentaires qu’il a suscités, sont assez significatifs des relations de la littérature au politique. Voici un texte qui évoque visiblement (encore faut-il au lecteur certaines informations «extérieures» pour se repérer, comprendre de quel pays il s’agit) l’Union soviétique et Gorbatchev, mais en des termes tellement allusifs, une vision si «artiste» que le seul sens politique qu’on puisse en tirer, est justement que la politique est dérision, farce cruelle, ne concernant pas le narrateur. Les critiques ont vu là une manifestation de l’univers et du style de Claude Simon : le déni de rôle politique, de participation du livre à une interrogation sur la vie des gens en URSS, est égal des deux côtés, celui de l’écrivain et celui de ceux qui rendent compte de l’œuvre. Tout se passe – il y a certes de bonnes raisons historiques à cela – comme si on ne pouvait concevoir la relation de l’écriture à la politique que sous la forme d’une subordination : « être au service d’une cause ou d’un parti ». L’esthétisme, avec le livre ne débouchant sur rien de réel, apparaît alors comme une valeur éthique : il serait la liberté, l’indépendance.