Jacques Ancet, sans savoir, sans issue

IMG_6218D’où vient l’immobile solitude de Jacques Ancet ? Sa patience à regarder si longtemps avant d’écrire ce qu’il a pu voir, seul, « dans l’éclat d’un instant suspendu » ? Tant d’années que ses poèmes et ses traductions continuent de me parler à l’écart. Et dans l’étendue de ses livres, comme un tour de passe-passe : la déposition de phrases nues qu’on se promet de ne pas oublier, qu’on recopie pour un ami à qui on veut écrire, à l’intérieur d’un cahier rouge qu’on emporte un matin. Combien de phrases un peu miraculeuses de Jacques Ancet ai-je pu recopier dans mes cahiers, de peur qu’elles ne puissent s’égarer par la suite, dans l’amoncellement des livres ? Comme si les cahiers survivaient aux naufrages. Au stylo bille ou au crayon papier, des talismans de phrases aussi élémentaires que le pain et l’eau qu’il faudrait pour survivre :

« Trop d’images. On ferme les yeux.»

Et dans la même page, le même paragraphe de La Chronique d’un égarement :

« Les cris, on ne les entend pas, on les sent, là, dans la gorge comme une envie de vomir.»

Je ne sais pas de quelle présence peuvent venir s’écrire des phrases aussi nues, qu’on dirait arrachées aux heures sombre d’un journal.

IMG_6216Et jeudi, sur une table de l’Archa des Carmes, au milieu d’Arles, j’aperçois un autre livre de Jacques Ancet : petite suite pour jours obscurs, qui doit paraître au mois de mars aux éditions Les Arêtes. Les poèmes sont un recommencement, «comme après un jour de pluie dans le ciel obscur, la lumière soudain, & tout semble recommencer.» J’ouvre le livre au hasard :

«Le soleil et la boue sur les doigts. Qui se souvient ? L’herbe a recouvert les traces. Seul un vent invisible qui souffle et les cris qu’on ne peut plus entendre.»

En retrouvant les phrases un peu miraculeuses de Jacques Ancet, on se place à nouveau face à l’énigme de leur venue, l’apparition d’un chuchotement qui recommence à questionner. Les points d’interrogation semblent devenus plus nombreux au fil des pages. « Et maintenant ? Continuer ? » Oui, impossible de ne pas continuer, c’est-à-dire de guetter encore une fois la venue d’une présence attendue : « Oui, écrire ce serait d’abord cela : s’asseoir pour voir se lever le monde dans le jour du langage.» Difficile de mieux dire.

Je me souviens qu’Yves Charnet avait rassemblé une anthologie des poèmes de Jacques Ancet. C’était au Dé bleu, en 2008. Et les mots de « l’amYves » disent précisément ce qu’il en est de cette présence : « Il n’y a, dans la succession inlassablement relancée de ces poèmes, aucune capitalisation des acquis. Aucun accroissement des certitudes. Juste cette disponibilité merveilleuse à l’inconnu. Et de nouveau pour la première fois. Cette éprouvante veille de la merveille. Qui ne va pas sans épouvante, parfois. Sans panique. Un sursaut du terrible peut ébranler cette parole. Brusquement. La faire trembler. Soubresauts dans la nuit d’une « chambre vide ». Mais le poète n’en continue pas moins d’écouter-voir. De se tenir au plus près – au plus ras – d’une présence qui, et sans cesse, se dérobe. Mais laisse d’éblouissantes traces de son passage. De fabuleux indices de sa dérobade.»
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Plus loin, il y a encore cette phrase d’Yves Charnet : « Écrire scande l’interminable attente d’une plénitude à venir.» L’auteur de La tristesse durera toujours s’approche peu à peu du mystère : « L’imperceptible brûle ». Voici, en dernière analyse, la vérité qui consume cette poésie. Ces poèmes qu’on va lire. Dans leur contagieuse ardeur. Ces poèmes qui sont la cendre encore chaude d’une incandescence minuscule et fabuleuse. Quand dire, c’est – entre corps et pensée.»
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Jacques Ancet, Yves Charnet et Bernard Noël

Jacques Dupin, Michel Deguy, Jacques Ancet ou Valérie Rouzeau : Yves Charnet a toujours pratiqué le compagnonnage des poètes. L’écriture de ses récits résonne de leurs présences, et je lui fais confiance quand il s’agit de raconter l’inexplicable. Jacques Ancet fait lui aussi partie de ces compagnons fidèles, qui a traduit et préfacé nombre de poètes venus d’Espagne ou d’Argentine : Juan Gelman,  Alejandra Pizarnik, Jorge Luis Borges ou Luis Cernuda : « Je veux dire qu’à chaque fois, le désir de traduire m’est venu d’un désir d’écrire l’émotion ou le bouleversement d’une lecture. Je crois qu’écrire et traduire participent du même mouvement… J’ai donc traduit par passion, par nécessité intime et non pour faire découvrir, faire connaître… L’intraduisible est une idole que tout traducteur brise à chaque traduction nouvelle…»

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Mieux que personne, Jacques Ancet explique sa volonté d’accompagner l’œuvre d’un poète étranger à l’intérieur de notre langue : « Je ne traduis pas d’abord parce que je suis hispanisant mais parce que je suis un écrivain français et que je crois ma langue capable de tout.» Si loin de ce qu’il avouait dans un autre poème : 

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tu dis ce que tu peux non ce que tu veux, tu baves,
tu n’as plus un mot à toi, tous les mots sont aux autres,
ils vous les ôtent de la bouche, tu es sans voix,
sans autre certitude que le fil du présent

(L’identité obscure, Chant 12, Éditions Lettres vives, Collection Terre de Poésie, 2013)

Revenons à petite suite pour jours obscurs, où la parole semble là aussi intranquille, prête à s’inverser, à s’échapper hors de portée de celui qui cherche un passage par les mots.

Les mots m’aveuglent, dit-il.
J’entre dans ce que j’ignore.

Et sur la page opposée :

Tu ne sais pas comment dire
mais quand même tu dis, tu
poses ce mot, et cet autre,
ciseaux, par exemple, ou pluie,
et c’est la vie qui te dit.

C’est une idée-force, je crois, dans les poèmes de Jacques Ancet : que la vie puisse venir s’emparer des matériaux et des instruments du forcené en attente, ce tas de mots au rebut, ces phrases à raboter sans cesse, que la vie s’en empare pour venir s’écrire dans l’attente de Jacques Ancet, selon un ordre dont il continue d’ignorer l’équation.

Tu attends : tu sens l’obscur.

Et plus loin à l’intérieur du livre :

Et ce qui ne ressemble à rien parle.
C’est un silence dans chaque objet,
un mot simple qu’on n’attendait pas
et que là on ne reconnaît plus.

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  • Jacques Ancet, petite suite pour jours obscurs, Les Arêtes Editions, mars 2017, avec deux peintures de Guy Calamusa.

  • Jacques Ancet, Chronique d’un égarement, Editions Lettres vives, Entre 4 yeux, 2011.

  • L’Archa des Carmes, Librairie galerie atelier, 23 rue des Carmes, 13200 Arles 

  • Jacques Ancet, Ode au recommencement, Editions Lettres vives, Terre de poésie, 2013.

  • Une lecture et une présentation de petite suite pour jours obscurs, de Jacques Ancet, aura lieu à l’Archa des Carmes, Arles, le vendredi 31 mars 2017, à 18h30.

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En partageant l’humaine passion de Charles Juliet

Foto van de KunstenaarDans ma vie, les deux premiers princes portaient des patronymes venus des mers du nord. Van Velde & Beckett, le peintre et l’écrivain. Ensemble, ils avaient conversé et un témoin avait pu noter leurs paroles : elles appartenaient à deux livres de Charles Juliet, qu’à seize ans je lisais comme d’autres vont arpenter les Psaumes de l’ancien testament. A la recherche du seul secret qui m’importait alors : par quels chemins s’approcher du cœur isolé de la peinture, à l’intérieur d’une écriture qui serait connaissance ? Juliet était déjà le grand passeur. Pour moi l’irremplaçable initiateur.

L’humaine passion de Charles Juliet partagée hier avec Anne, dans la petite chambre où j’écris. Et dans son écriture, l’approche émerveillée des gouaches de Bram Van Velde dont il recueillait chaque parole, debout dans l’atelier du peintre déjà octogénaire : « La toile guide l’aveugle que je suis »,  répétait le viel homme à l’écrivain débutant. Ils se retrouvaient aussi au soleil d’Arles : « Il est là, assis sous l’olivier à la place qu’il affectionne, et je peux voir ses beaux cheveux blancs au-dessus du dossier de son fauteuil.» L’incroyable entrelacs de couleurs par-dessus les coulures que raconte l’écrivain, avec si peu de mots qu’il semble désemparé. Pas un verbe de trop, et encore moins d’adjectifs. Anne regardait les phrases, les peintures sans rien dire. Alors j’ai pensé à lui faire entendre l’écriture si souvent silencieuse de Charles Juliet. Lui qui avait su tracer au fil des ans le portrait du vieux peintre, de son effarement face à l’épreuve de la peinture.

$_35Je cherche dans le Journal de l’écrivain, choisissant l’année 1981 pour tomber sur le portrait de sa cousine Rolande. En une seule page, Charles Juliet montre à quel degré l’art du portrait peut raconter toute une vie demeurée silencieuse. Je recopie ici ce qu’il avait écrit en juillet 1981. Je ne fais pas de coupure. De quel droit amputer la présence d’une femme qui « n’est pas quelqu’un à aimer parler de soi ». Mais sa douceur appartient à ce refuge d’une littérature qui accueille ses personnages comme autrefois on accueillait une sainte en exil.

« Ma cousine Rolande. Quelques années de plus que moi. Fille aînée de petits paysans d’un village du Jura, qui ont eu trois autres filles. Enfance sans grandes joies et d’où la tendresse, vu les conditions de vie, ne pouvait être qu’absente. Mariage avec un paysan du village (pour lequel j’aurais d’ailleurs beaucoup d’affection) qui après la guerre, entre dans la police et devient agent de ville à Marseille. Elle sait coudre et s’établit comme couturière. Naissance d’une fille. Une existence apparemment toute lisse, sans réels problèmes. Mais il y a une douzaine d’années, elle et son mari se sont séparés, et depuis, elle vit seule.

Quand j’étais enfant de troupe, j’ai dû leur rendre visite, ou passer exceptionnellement deux jours chez eux, une dizaine de fois. Mais à cette époque, j’étais jeune et à ce point empêtré dans ma timidité que je ne me souviens pas avoir eu une véritable conversation avec elle. Et au cours de ces quinze dernières années, je ne l’ai guère revue qu’à trois ou quatre reprises, et toujours en présence de plusieurs autres personnes, de sorte que nous n’avons jamais eu l’occasion de parler longuement et à cœur ouvert. A peine ai-je pu parfois, alors que nous nous trouvions seuls pour un bref instant, lui glisser en toute hâte quelques mots propres à intensifier le courant qui circulait entre nous. Mais je n’ai pas tellement à déplorer que nous n’ayons jamais pu avoir un véritable échange, car j’ai envie de dire qu’en sa présence les mots deviennent inutiles.

Il y a en elle un tel silence, une telle ouverture à l’autre, elle crée une telle atmosphère de paix, de bien-être, qu’à ses côtés, je puis me taire, ou ne débiter que des banalités, et pourtant sentir que le contact s’est noué au plus profond. Je suppose même que si la circonstance s’y prêtait, je n’éprouverais peut-être pas le besoin de lui parler d’une manière un peu intime. En revanche, je l’écouterais volontiers. Mais elle n’est pas quelqu’un à aimer parler de soi.

Sa gravité. Sa bonté. Sa douceur. Son intuition. Son côté secret. Et cette lourde, cette indéracinable souffrance qu’elle cache mais qui maintient ce fragment de nuit dans ses yeux…

Elle est pour moi comme l’incarnation de la détresse humaine. Les déceptions passées, le quotidien asservissant, le temps qui fuit, une existence qui n’offre jamais ce dont on a faim, l’impossibilité d’être reconnu(e), aimé(e), donc l’inévitable solitude, le fardeau à porter jour après jour, et cet effroi qui vous vient la nuit quand le sommeil se refuse… Mais pourquoi la vie se montre-t-elle si pingre à l’égard d’une femme d’une telle qualité ? Pourquoi l’a-t-elle à ce point meurtrie, blessée, déçue ?

Je ne saurais aborder de vive voix tout cela avec elle, mais un jour, il faudra que je trouve le courage de lui écrire. Il importe qu’elle apprenne combien elle m’émeut, quelle douce et claire et ardente affection je lui porte, et cette tendresse désemparée qui me saisit quand mon regard se prend dans le sien, se charge de sa douleur, dialogue avec cette contrée en elle où nul n’a jamais su ni la rejoindre ni l’aimer.»

Je ne sais pas si Charles Juliet a pu un jour poster cette lettre qu’il se promettait d’écrire à Rolande. S’il en a trouvé le courage, et si sa cousine a voulu lui répondre ou demeurer silencieuse, comme elle semble en avoir pris l’habitude. Je crois qu’à partir d’aujourd’hui, je vais partir à la recherche de la lettre promise, car dans son Journal l’écrivain très souvent recopie les lettres importantes qu’il a écrites.

Il va me falloir parcourir les tomes ultérieurs de son Journal, ceux que je n’avais jamais lus : 

Accueils – Journal IV (1982-1988),
L’Autre faim – Journal V (1989-1992),
Lumières d’automnes – Journal VI (1993-1996),
Apaisement – Journal VII (1997-2003), paru en 2013.

Je les lirai avec l’amitié calme qu’ont les lecteurs fidèles au fil des ans, sans impatience. Et si, par chance ou par miracle, je ne sais pas, la lettre à Rolande a été recopiée quelque part, il faudra qu’à mon tour j’écrive à Charles Juliet. Pour remercier l’écrivain si particulier qu’il a pu devenir à mes yeux, depuis sa découverte quand j’étais au lycée. Parce qu’il a tenté ce miracle d’incarner une femme triste et esseulée dans la littérature française du XXe siècle. Et la présence de sa douceur, son intuition, son côté secret dans la chambre où j’écris est devenue un totem silencieux, intense à mes côtés : ce fragment de nuit dans ses yeux.

Anne, j’aime lui lire des pages et des chapitres dans les livres que j’emporte pour marcher à travers la Camargue, jusqu’à la mer quand j’en ai le courage et la force : il y a le portrait de Joseph Roulin par Pierre Michon, celui d’Alexeï Féodossiévitch Vangengheim par Olivier Rolin ou de Guy Debord dans les rues d’Arles, dans l’amitié et les souvenirs de Bessompierre. Il y a le portrait de Walter Benjamin par Hannah Arendt. D’autres fois ce sont simplement des poèmes, ceux du Requiem d’Akhmatova et du Va Où de Valérie Rouzeau, ceux de Mandelstam ou Bukowski. Et le dernier, hier après-midi, que Charles Juliet avait écrit pour la femme qu’il aimait. 

« …
révèle-moi
le secret
dépose en moi
ce que tu sais
de l’énigme
et accompagne
mes pas
… »

Je retrouve le plaisir perdu de ces albums que je lisais à mes enfants, le soir, juste avant leur sommeil. Crin-Blanc et Chien bleu. Plaisir promis d’un rituel partagé. Et au réveil du lendemain, je reprends le Journal III, 1968 – 1981 pour lire à Anne, avant qu’elle n’ouvre les yeux, le portrait d’une autre femme écrit la même année: « Elle vit en s’interdisant d’exister et parle si bas qu’il faut se tenir tout près d’elle pour percevoir ce qu’elle balbutie. Trente-cinq ans, mère d’une petite fille de six ans. Un visage fin, sensible. Sans famille, sans amis, sans travail, sans argent. 

N’a reçu aucune affection de ses parents. Alors qu’elle avait dix ans, sa mère lui a révélé que, atteinte de leucémie, elle se savait condamnée depuis deux ans quand elle l’a mise au monde, et qu’elle avait cherché en vain à plusieurs reprises à se faire avorter au début de sa grossesse. Lourd traumatisme.

Dix ans plus tard, elle se trouve un jour dans une voiture aux côtés de son père. Celui-ci, désireux d’en finir et de l’entraîner avec lui dans la mort, jette la voiture contre un arbre. Il meurt, mais elle, elle en réchappe, après une trentaine de jours de coma.

– Mais, me confie-t-elle avec un visage extatique, j’ai une grande chance, j’ai un soleil dans ma vie.
– …
– Oui, un soleil qui ne se couche jamais.
– Un homme vous aime, vous donne son affection ?
– Non. Mon soleil, c’est la psychiatrie. C’est la psychiatrie qui m’a permis de devenir une femme. C’est la psychiatrie qui m’a permis de devenir une mère… Je vais voir mon psychiatre quatre fois par semaine. C’est un homme formidable. Je lui dois tout. »

Deux portraits qui creusent un nid profond à l’intérieur de la mémoire.

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★ VIVRE EST UNE ŒUVRE COLLECTIVE

Valentine Goby, Kinderzimmer

Valentine Goby, Kinderzimmer

C’est un livre que Jane m’a prêté. Elle me le tend en me disant Lis-le, tu verras. C’est un roman de Valentine Goby, Kinderzimmer. Depuis août, il est posé sur ma table. J’attends septembre, à cause du titre en allemand, de l’image sur la couverture qui annonce un monde sombre où je n’ai pas envie d’aller. Pas avant d’avoir rassemblé mes forces. Et puis un soir je commence, je lis la première phrase et puis les autres. Toute une soirée et la moitié d’une nuit, je continue d’avancer dans l’histoire de Mina, jeune résistante déportée à Ravensbrück. C’est parce qu’elle attend un enfant, je veux savoir si l’enfant survivra. Je lis 218 pages pour savoir si l’enfant va traverser l’enfer des camps nazis, c’est une question que je me pose, assez tenace pour aller tout au bout d’une histoire, cœur battant. Avant la fin ‘écris à Jane un SMS, je veux la remercier : Kinderzimmer m’a emporté dans son récit, je veux que Jane le sache. Le livre donne assez de force pour affronter la mort nazie déployée à travers les chapitres, racontée avec des mots qui ne cachent rien de toute la machinerie vouée à la destruction des prisonnières, je veux l’écrire à Jane et puis ici, à l’intérieur d’Un cahier rouge. Parce qu’en lisant, à partir de la page 20 ou 25 je le devine que ça va être un livre important dans ma vision du malheur, en lisant je comprends. Comme pour Être sans destin, c’est un livre qu’on n’oublie pas. Un roman qui m’ébranle dans ce que j’ai appris des vivants et des morts. Je le sais au bout de quinze ou vingt pages et quand j’abandonne le livre, le temps de préparer un repas, de le partager avec femme et enfants je ne pense qu’au moment de reprendre le livre, quand ils seront couchés.

Avant Kinderzimmer je n’ai pas lu les romans de Valentine Goby. Son nom ne me dit rien mais j’ai du mal avec les noms. Je ne mémorise pas. C’est chez Gallimard puis en folio, les titres m’attirent mais je n’ai pas lu Petit éloge des grandes villes. Pas lu Qui touche à mon corps je le tue. Je les lirai maintenant j’en suis sûr. Peut-être que je lirai chacun des livres de Valentine Goby. Comme pour Savitzkaya. Comme pour Morgiève. Comme pour Rouzeau et Kertész, une fidélité volontaire à travers les années. Et dans Kinderzimmer, sur la page des œuvres parues, je découvre que Valentine Goby a écrit pour les enfants ce livre acheté pour Lyuba, quelques semaines avant sa naissance, Lyuba ou la tête dans les étoiles, les Roms de la Roumanie à l’Île de France.

Ce livre a été important. Parce qu’en Arles mon meilleur ami est rom, venu de Roumanie lui aussi. Parce qu’il a sept enfants et que j’en ai six. Parce que ma Lyuba est née 15 jours après son Gabriel, au mois de mai, qu’il deviendra le parrain de Lyuba et que je serai bientôt le parrain de Gabriel.

Bénédicte est libraire. Elle aussi a lu Kinderzimmer. Quand on en parle elle me passe ce journal, Lire, le numéro de septembre où Baptiste Liger a écrit une petite saloperie pour avoir l’air intelligent. Bénédicte est en colère, je lis les phrases de Liger dans Lire et je comprends. Il y a trop d’excellentes revues littéraires en France pour perdre son temps avec Lire. Mais les arguments de Liger sont quand même ceux d’une langue de pute et ça m’énerve. Je cherche un peu sur le net. La langue de pute préfère Yann Moix du Figaro Magazine, ou bien faire de la pub à Richard Millet ou à Alain Delon, à n’importe quelle ordure pourvu qu’elle ait juste un peu d’audimat. Logique, on commence à comprendre l’enjeu des saloperies qu’il peut écrire un peu partout. Liger préfère commenter la liste du Goncourt que s’emmerder à lire un vrai livre. Chacun son rayon. À propos de Kinderzimmer il écrit par exemple : « Mêlez en effet une période tragique de l’Histoire (la Seconde Guerre mondiale) qui cartonne en librairies, une thématique (la question féminine et, plus particulièrement, la maternité) qui cible facilement le lectorat dominant des dames et une narration lacrymale célébrant une solidarité entre quelques victimes et vous obtiendrez un pur produit calibré pour la rentrée, inattaquable sur le fond, susceptible de recevoir un vaste succès public et, allez savoir, des lauriers automnaux. » Décidément, Baptiste Liger semble obsédé par les prix littéraires, préférant se pavaner à la remise du prix Rive gauche que de lire un roman pour de bon. Prêt à assassiner un grand livre pourvu qu’on le paye. Prêt à raconter qu’un écrivain fabrique un produit calibré, un « blockbuster hollywoodien » quand l’émotion, la pudeur et la gorge nouée semblent avoir dépouillé chaque phrase de Valentine Goby. Pour lancer sa petite saloperie, le pauvre Liger va entasser virgules et parenthèses pour insulter bien comme il faut, prenant ça pour du style ou pour du journalisme, fier de son coup. De quoi parle Liger finalement ? Pas d’écriture, pas de narration. Il nous parle d’industrie culturelle, de stratégie commerciale, de foire aux livres et de coups médiatiques. Chacun son monde, c’est sa vision de la littérature, prêt à écrire pour Figaro Madame oupour Valeurs Actuelles pendant que Valentine Goby raconte l’histoire du ventre des femmes dans la guerre. Chacun son envergure, et tant pis si l’étriqué doit mordre pour exister un peu.

Kinderzimmer, détail

Kinderzimmer, détail

Mais revenons à la littérature, c’est-à-dire à l’écriture d’un texte par un écrivain qui s’obstine, avec les mots de plusieurs langues – ici le français s’est chargé de mots allemands, polonais, espagnols qui appartiennent aux déportées et aux SS de Ravenbrück – à approcher ce qu’on renonce d’habitude à énoncer à partir du langage. « Georgette sait révéler l’invisible », est-il écrit page 94 du Kinderzimmer. Et Valentine Goby sait comment faire elle aussi. L’invisible est partout dans ce livre, très fine électricité liant les corps morts ou mourants à ceux des obstinées qui veulent survivre à la déportation. Le texte est dense, chargé du poids des femmes tuées, mortes de froid ou du typhus, chargé de l’implacable logique nazie et des terreurs à l’intérieur des ventres. Il y a très peu d’images, c’est vrai. Les barbelés cernent les corps, la faim empêche d’imaginer. Mais chaque image est précise et s’imprime en profondeur dans la rétine du lecteur. Ça peut faire mal un peu, à la manière d’un soleil au zénith qu’on a fixé trop longtemps. Citons-en au moins une : « Dans le mur il y a une fissure ramifiée sur le haut en fines veinules tremblées. On dirait un delta. Le delta du Rhône, pense Mila, son corps tressaille et son manuel de géographie s’ouvre mentalement sur la Camargue, une leçon deux trois ans en arrière, elle voit les ailes d’oiseaux déployées sur la page, le sable, le sel, les chevaux. Schnell ! Lisette prend la main de Lisa et se place dans la file. » C’est sûr, ça sent le blockbuster à plein nez, a décrété Liger. D’ailleurs ici, au sud d’Arles on vit dans un décor de blockbuster, c’est bien connu. Dans le grand style de Liger, il y a les mots américains qu’il prend à TF1 et Europe 1. C’est bien plus classe dans ses papiers. Pour multiplier les petites saloperies, Liger se veut number one. Et les virgules sont comme ces clous qu’un terroriste rajoute à sa bombe pour faire plus de blessures autour de l’explosion. Logique d’ordure jouissant de la terreur, peut-être est-ce l’empathie pour les nazis qui l’empêche de saisir la plongée du livre, son avancée risquée jusqu’à l’extrême nudité des victimes ?

Dans Kinderzimmer, c’est vrai, le texte peut devenir brutal. « Hormis la merde, l’urine, le pus, le corps s’économise : il stocke le sang. Lisette n’a pas ses règles, Georgette n’a pas ses règles, ni aucune des Françaises du Block. Ni les Polonaises, ni les Tchèques, les anciennes le disent, au bout d’un moment personne n’a plus ses règles au camp : la muqueuse est sèche. Tout le sang va aux fonctions vitales, artères, veinules, veines irriguant le coeur, chaque goutte utile. » L’écriture a plus à voir avec la langue de Guyotat dans Tombeau pour 500 000 soldats qu’avec « un pur produit calibré pour la rentrée », pour reprendre les mots HEC du pauvre Liger, vite à court d’arguments. Mais Liger ne sait décidément pas lire.

Kinderzimmer, citation

Kinderzimmer, citation

La construction du récit est néanmoins assez savante, fragile, difficile à édifier tant l’après-guerre semble hermétique à l’inhumanité des camps de déportées. Il faut donc raconter, face aux classes de lycée incrédules, trouver les mots qui transmettront l’horreur vécue jusqu’à la moelle où venait naître le sang qu’il a fallu pour survivre. L’un des tours de force du roman, c’est ce retour à la réalité contemporaine. Le travail de mémoire à partir de quelques dates notées sur plusieurs feuilles de papier gris.

Au cœur du récit, il y a l’enfant dans le ventre de Mila. Le mystère du petit corps qu’on porte niché dans l’utérus. Profond, invisible à cause de la maigreur des mères squelettiques. Mila ne sait rien des mots qui expliquent ce mystère d’une grossesse. Elle les apprendra de Georgette « qui a cinq enfants, des cheveux blancs, des petits-enfants sûrement ». (…) « Elle parle d’utérus, de cocon creusé par l’enfant parmi les viscères dans un abri rouge et concave, du renflement de cette poche provisoire, c’est ce qu’elle a connu, elle dit, cinq fois ». Cet apprentissage est fondamental. Il va insuffler l’envie de vivre, la force de résister. « Alors il faut l’attendre dans ta tête cet enfant, dit Georgette; l’attendre quelque part, il a besoin d’être attendu. » La force et la beauté commencent avec ces mots d’une femme cinq fois mère. Elles peuvent ébranler quand on lit phrase après phrase, c’est violent et c’est beau comme un fleuve après l’orage. « D’une pointe de bâton, Georgette dessine dans la poussière le tube du vagin, les ovaires, la courbe de l’utérus. Une langue nouvelle encore. » La maternité est aussi un langage, et je sais que je n’oublierai pas l’étrange langue maternelle qu’a façonnée Valentine Goby pour raconter le combat de Mila, un combat pour la survie d’un enfant dans un haut-lieu de mort industrielle.

Et puis remercier Jane à nouveau. Prendre le temps de lire le récit et les huit romans que Valentine Goby a publiés chez Gallimard ou d’autres. Partir en quête des neuf albums de la collection « Français d’ailleurs » qu’elle a écrits pour Autrement jeunesse. Et rajouter ici un autre extrait, au sujet des bébés nés dans le camp de Ravensbrück :
« — Où est-ce qu’ils vont après trois mois ?
— Ils meurent. »

T.

  • Valentine Goby, Kinderzimmer, Actes Sud, août 2013
  • Valentine Goby, Lyuba ou la tête dans les étoiles, les Roms de la Roumanie à l’Île de France, Autrement Jeunesse, 2012

D’autres liens :