Maspero, le cahier de Sarajevo

François Maspero et Klavdij Sluban, Balkans-Transit, photographié à Sarajevo, août 2017. © Tieri Briet

François Maspero et Klavdij Sluban, Balkans-Transit, photographié à Sarajevo, août 2017. © Tieri Briet

En mars 1995, François Maspero était à Sarajevo où il écrivait son journal. Depuis quatre ou cinq jours que je marche dans les rues de cette ville, je regrettais de n’avoir pas emporté Balkans-Transit, où Maspero racontait la vie des habitants pris au piège d’une guerre qui n’en finissait pas. Ce n’est qu’une parenthèse à l’intérieur du livre, qui raconte plusieurs voyages avec le photographe Klavdij Sluban, de l’Albanie à la Roumanie, en passant par la Macédoine et la Bulgarie. Par chance, j’ai pu emprunter le livre à la bibliothèque de l’Institut Français de Sarajevo. Relire ces pages vingt-et-un ans après la fin du siège, à l’intérieur d’une capitale qui semble encore déchirée par les accords de Dayton, c’est une plongée où l’on perd vite l’équilibre. Mieux vaut s’accrocher, et bénir François Maspero d’être le mémorialiste d’une guerre qui n’en a pas fini d’accuser notre Europe, celle de 2017 et pas seulement celle des années 90.

Retour en arrière : cahier de Sarajevo

En mars 1995, j’ai passé trois semaines solitaires à Sarajevo. J’étais décidé à ne rien écrire sur ce voyage-là. Trop de mots avaient déjà été dits et publiés qui, si bien intentionnés fussent-ils, n’apportaient rien, à mon sens, dans leur profusion même, parce que l’indignation répétée ne soulageait que leurs auteurs. (Je n’ai pas tout à fait tenu parole puisque j’ai écrit, quatre mois plus tard, un petit article, le plus descriptif possible, intitulé «Les murs de Sarajevo», par référence au Mur de Berlin et à Žid (le mur), la radio indépendante de la ville.

Puis il s’est passé quelque chose d’étrange. Pendant un an, j’ai oublié que j’avais tenu un journal de mon séjour. Ce n’est qu’en recherchant mes notes du présent voyage que je suis soudain tombé sur ce cahier dont j’extrais ici quelques pages.

Car encore une fois : comment traverser les Balkans en paix sans mettre, à chaque instant, sur chaque paysage, sur chaque figure, ceux des Balkans en guerre que l’on a connus ? Il n’y a pas eu de jour durant notre voyage où, ne serait-ce que par trois mots au détour du chemin Klavdij n’ait soudain évoqué Vukovar et Dubrovnik, et moi Sarajevo.

Attention ! Snipers - Sarajevo, mars 1995

Attention ! Snipers – Sarajevo, mars 1995

Vendredi 3 mars 1995. Ils tirent à la cible sur le tramway ou sur un passant. Aujourd’hui, trois blessés, un mort. Ils font cela juste devant l’hôtel Holliday Inn parce qu’ils savent que les journalistes sont là avec leurs caméras braquées en permanence et donc que la mort, filmée en direct, sera le soir même sur tous les écrans de télévision, sarajéviens et mondiaux. On peut donc dire qu’en vérité ce sont les caméras qui commandent le tir, et l’horaire des bulletins d’information qui commande l’heure de la mort. Aux pires moments du siège, des cameramen payaient un homme pour aller planter leur appareil à poste fixe sur la Sniper Allee et renouveler régulièrement la bande. Comme ça, ils avaient la certitude d’«assurer». A distance.

Il s’agit pour les Serbes de faire savoir, dès qu’ils en ont besoin, qu’ils sont toujours là, même en cette période de «cessez-le-feu». Ces jours-ci, c’était le président turc qui devait venir à Sarajevo. Il leur a suffi de tirer sur le tram, et hop ! la visite du président est ajournée.

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 François Maspero, Balkans-Transit, Photographies de Klavdij Sluban, janvier 1997, Seuil, Paris. Réédition en Points Seuil. Ce récit de cinq voyages accomplis dans les Balkans avec son complice, le photographe Klavdij Sluban, s’ouvre sur un « portrait de l’auteur » : « Conjonction de la grande et de la petite histoire ». Mêlant scènes du quotidien et pages d’histoire, Maspero fait de ce livre une « chronique sensible » du « cœur de l’Europe » « qui a toujours eu tendance à s’amputer elle-même de ce qui la gêne ». Il s’enfonce dans un fouillis de frontières et de peuples à la mémoire déchirée et oublieux de ce qui les unit. « Dans la solitude du touriste de fond », il s’interroge sur la nécessité du voyage, traverse le chaos architectural des villes et la littérature de ces pays, trouve, parfois, en l’autre sa famille. 

★ En remerciant Vasvija BAŠIĆ d’avoir bien voulu me prêter le livre de Maspero, ainsi que les poèmes d’Izet Sarajlic

★ Une exposition sur François Maspero, légère et peu coûteuse, peut circuler en Bretagne, réalisée par l’asso Rhizomes. Contacter Caroline Troin au 06 66 22 38 96.
Mail : rhizomes.dz@gmail.com

Un dossier Maspero est consultable sur le site de La Femelle du Requin

Jean Hatzfeld ou l’art du récit : un portrait de Slaviça, la jardinière des ruines de Vukovar

Ce grand art du récit que Jean Hatzfeld déploie de texte en texte, à travers ses romans qui racontent aujourd’hui le Rwanda d’après le génocide, ou bien dans ses articles qui essayaient de raconter la survie dans une Bosnie en guerre, ce grand art, il en a donné une vraie définition, étonnante et lucide à la fois, à l’intérieur de La Ligne de flottaison, un roman paru aux éditions du Seuil en 2005 :  

« Le talent du reporter, ce n’est pas une affaire d’écriture mais d’attitude, c’est l’art de s’éloigner et de se mettre de côté, entre ici d’où il vient et là où il va, de former une espèce de triangle, de se mettre un peu à l’écart de ses lecteurs et de la guerre. Pas à mi-chemin, mais seul de côté, et à partir de là, s’il est convaincu qu’ici et là devront vivre ensemble, une représentation, une mise en scène, une écriture iront de soi. »

Un peu à l’écart de ses lecteurs et de la guerre, une écriture pourra naître qui ira de soi. Celle de Jean Hatzfeld s’est construite sur différents terrains, entre Sarajevo et Kinshasa, entre Mostar et Kigali. Une écriture qui va de soi, pratiquant aussi bien l’art du portrait que celui du récit.

Et l’auteur d’Une Ligne de flottaison enfonce encore le clou un peu plus loin : « C’est l’art de rompre des attaches avec ceux qu’on quitte et d’en nouer d’autres avec ceux qu’on rencontre. » Etrange définition, qui place l’art du récit avant tout comme un art de la rencontre.  Si l’on se souvient des articles que Jean Hatzfeld faisait parvenir au journal Libération, quand il partait comme envoyé spécial en Bosnie Herzégovine, ils incarnaient cet art de raconter la vie de ceux avec qui il avait noué ces attaches. À travers quelques portraits, à travers les paroles patiemment recueillies, on mesure à quel point l’auteur de ces articles savait déjà pratiquer l’art difficile de la rencontre.

Dans les archives de Libération, j’ai retrouvé ce portrait écrit par Jean Hatzfeld en 1995. Celui de Slaviça, une habitante de Vukovar que l’apprenti écrivain a pris le temps d’écouter, dans sa maison ruinée par les obus. Tout le récit des années de guerre passe par la parole de la vieille femme. Ce sont des souvenirs, et la multiplication des guillemets sont ici la marque d’une volonté d’écouter, celle d’un « humble sondeur d’âmes » qui n’a jamais tenté autre chose, dans ses articles puis dans ses livres, que de ramener la parole de là-bas à ceux d’ici qui attendent de la lire.

Slaviça, la jardinière des ruines de Vukovar

Assise sur une chaise du jardin, où elle prend du repos quand ses reins fatiguent sur le maraîchage, Slaviça dit : « J’ai eu un bon mari qui faisait le chauffeur d’autobus entre Vukovar et Osijek. J’ai eu trois enfants qui m’ont donné des petits-enfants. J’ai eu une jolie petite maison, avec des poules et des voisins gentils. J’ai eu de la vie tout ce qu’il fallait pour une retraite tranquille. Et bien, c’est raté. » Elle regarde autour d’elle. A droite, le squelette dantesque de l’ancien château d’eau trône sur son monticule. Devant, le mur de la maison mitoyenne s’affaisse à chaque orage. A gauche, une jungle de liserons et ronces embaumantes envahit sa rue aujourd’hui déserte.

Château d'eau de Vukovar, 1993

Château d’eau de Vukovar, 1993

Elle hésite à ouvrir sa maison, dont le plafond de la cuisine défoncé par un obus est tendu de plastique, dont le salon est vérolé d’éclats, où les poulets sont enfermés dans la salle de bain. Elle dit : « Je ne fais jamais de cauchemar. J’évite de penser. Mais sans jardin, ce serait dur de ne pas penser tout le temps à ça.»

Slaviça se lève avec le soleil pâle qui émerge du Danube et se couche avec le soleil orange qui disparaît derrière la ville, où elle ne se rend guère plus, sauf pour téléphoner. « Maintenant, je n’y reconnaîtrais plus personne. Avec tous ces jeunes, ces réfugiés et ces grosses voitures, ça ne me plairait plus.» Elle ajoute : « Avec la guerre, même les enfants sont devenus malpolis.»

Après un café matinal, elle se rend au jardin, où elle cultive haricots, oignons, carottes, tomates, poireaux, et autres légumes, et beaucoup de fleurs. « Toute petite, j’ai aimé les fleurs, c’est pourquoi j’aime tant Vukovar. Il n’y avait pas une ville plus fleurie. Le voisin, à me regarder greffer les rosiers, il m’avait prêté son jardin.»

Fille d’un commerçant de Trpinja, un bourg agricole à une dizaine de kilomètres, elle s’est installée dans sa maison au printemps 1932 pour se rapprocher du Danube. Avec l’agrandissement de la ville, les rues se sont peuplées de maisons, populaires, coquettes, entourées de jardins. Son quartier surplombe légèrement la ville sur une collinette, entre la route de Sotin et le fleuve. Habité principalement de Croates, il a donc subi un bombardement plus acharné qu’ailleurs. Slaviça raconte : « Pendant trois mois, nous avons vécu à huit dans la cave, sans jamais penser à nous disputer.»

Ruines de Vukovar, 1992

Ruines de Vukovar, 1992

« Lorsque les bombes ont cessé, je suis restée encore trois jours enfermée dans la maison, de peur qu’on m’emmène. Puis un homme du tribunal militaire est entré pour me dire que je pouvais rester.» Les voisins étaient déjà partis, sans dire au revoir, sans qu’elle sache comment, sans rien emporter. Deux mois après, elle a pourtant revu la femme : « Un après-midi, j’ai entendu du bruit dans la maison, et je suis accourue avec des gâteaux. Elle était là, dans son salon, avec son manteau, qui regardait ce qu’elle pouvait emmener. On s’est embrassé, elle tremblait de peur. Je ne lui ai rien demandé sur eux, et depuis je n’ai plus eu de nouvelles. Mais je sais que, où qu’ils soient, ils seraient d’accord pour que je cultive leur jardin.» Elle ignore tout des autres voisins par ailleurs, sauf d’une femme, deux maisons plus bas, que son fils a reconnu plus tard à la télévision, et d’une autre, morte sous les obus. « Elle puisait de l’eau à notre puit. C’est tombé sur elle. S’il n’y avait pas le jardin, je me dirais qu’il aurait mieux valu que ça tombe sur moi.»

Dans sa rue, les maisons dévastées disparaissent sous des rosiers en fleurs retournés à la sauvagerie, sous des herbes immenses balancées par la brise, des salsepareilles roses et de clématites qui entrent par les portes et sortent par les toits. Les jacassements des pies signalent des cerisiers sur lesquels elles se gavent en compagnie de merles. Le grincement de grilles ou les carcasses de voitures ajoutent à la désolation. Dans cette rue, Slaviça vit désormais seule, en compagnie de chats pour éloigner les rats, une petite truie offerte par ses enfants avec laquelle elle fera la saucisse au sel et au gras pour l’hiver, avec ses poules. « Il y a bien un couple, deux routes plus bas, mais on ne se connaît pas.» Elle ajoute: « N’écrivez rien qui m’amène des ennuis. Mais je peux vous dire : c’est la politique qui a fait ce mal. Nous, nous vivions bien tranquilles à nous inviter les uns chez les autres à boire le café.»

Vukovar, 1991

Vukovar, 1991

Elle se souvient des «rues douces» de Vukovar, des bals les soirs de fêtes, des cuites des hommes les jours de noce : « Croyez que, ces jours-là, personne ne demandait la religion de personne.» De la Seconde Guerre mondiale : « On l’avait à peine senti à côté de celle-ci. » Ses plus beaux souvenirs flottent sur les eaux du fleuve. « Je faisais de la barque avec mon mari. Mon fils aimait camper l’été. Il pêchait, on se promenait. On regardait voguer les bateaux. Maintenant, tout est silencieux. Pourtant, le Danube, c’est plus beau que la mer. »

Slaviça continue de se rendre au bord de l’eau pour cueillir des fleurs jaunes de marais qu’elle fait macérer pour faire le jus délicieux de son « quatre heures ». Elle reçoit toujours la pension de 57 dinars par mois de son mari. Pas un instant elle n’a envisagé de s’installer dans une maison moins endommagée : « J’aurais trop de remords à ça. Tant pis s’il faut mettre les bassines les jours de pluie, ma maison est plus belle que tout.» Elle regarde à nouveau ses massifs de marguerites : « Voyez comme c’est curieux. Après le bombardement, je m’étais juré de ne plus planter de fleurs. J’ai recommencé sans m’en apercevoir.»

Si elle pouvait faire un voeu, ce serait que son petit-fils puisse revenir la voir. « Lui, il serait heureux ici. Un jour, après le bombardement il m’avait dit : Grand-mère, j’aime Vukovar jusque dans la moindre de ses ruines. Je pense comme lui, même si je ne suis pas sûre de ce qu’il a voulu dire.»

Elle souhaiterait aussi que la ville soit reconstruite mais n’y croit pas. « Pendant près de soixante ans, je l’ai vu grandir et fleurir. Tout ce temps pour arriver à cette grande misère. On a eu notre chance. C’est fini. Maintenant, on est oublié de tout.»

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J. Hatzfeld, Un papa de sang, Gallimard, août 2015

J. Hatzfeld, Un papa de sang, Gallimard, août 2015

Un papa de sang vient de paraître aux éditions Gallimard, un roman qui va à la rencontre des enfants nés après le génocide au Rwanda.

Auparavant, Jean Hatzfeld avait publié L’air de la guerre : sur les routes de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, son premier récit paru en 1994.

D’autres récits ont paru par la suite :
La guerre au bord du fleuve, roman, Paris, L’Olivier, 1999.
Dans le nu de la vie : récits des marais rwandais, Paris, Le Seuil, 2000.
Une saison de machettes, récits, Le Seuil, 2003.
La ligne de flottaison, roman, Le Seuil, 2005.
La stratégie des antilopes, récit, Le Seuil, 2007. Prix Médicis
Où en est la nuit, Gallimard, 2011.
Robert Mitchum ne revient pas, Gallimard, 2013.
Englebert des collines, Gallimard, 2014.

ORAGES, CHAPITRE TREIZE

Sonia Ristic, Orages, 2008

Sonia Ristic, Orages, 2008

En décembre il fait soleil à Istanbul. Tamara ne sort plus, les rues qu’elle explorait parce qu’elles menaient vers des quartiers inconnus ne l’attirent plus. Sonia Ristić écrit qu’elle tourne dans l’appartement d’Istanbul comme une bête. Des années avant, la mère de Tamara est morte d’un cancer à Belgrade. Pourtant c’est elle qui vient d’entrer dans le couloir, un foulard rouge dans les cheveux. Elle est venue parler à la plus jeune de ses filles. Lui dire qu’il suffit d’apprendre. « Le bonheur, comme tout le reste. Ça s’apprend. »

Il y a des voyages dans ce livre, des traversées de l’Europe en stop ou bien en bus. De Paris à Budapest, de Budapest à Belgrade, de Belgrade à Sofia… Le dernier voyage se fera vers Belgrade, pour vendre la forêt reçue en héritage pendant la guerre de Bosnie. « Pourtant, je l’ai trouvé beau, Belgrade. Même mutilé, gardant encore les cicatrices causées par les frappes de l’Otan. » Pour Tamara c’est le voyage des retrouvailles, la première vraie rencontre avec ses deux neveux, déjà adolescents.  Et le retour du père, qui avait quitté Belgrade, ses deux filles et leur mère pour une autre vie. C’est aussi le voyage jusqu’à la tombe de sa mère, avec l’envie de rire au milieu du cimetière, pour affronter la pluie à l’abri d’un caveau, « dégueulis de dorure et de marbre ».

Au milieu du livre il y a l’histoire de Jovan. Elle ne fait qu’un chapitre, le treizième, mais « c’est une histoire qui a besoin de trois langues au moins, pour être racontée ». La langue romani, parce que Jovan appartient au peuple rom, la langue serbe qui est la langue maternelle de Tamara, et la langue française dans laquelle Sonia Ristić a écrit Orages. « La famille de Jovan s’est sédentarisée quelque part en Voïvodine. Il n’est pas trop allé à l’école, mais il sait lire, écrire, compter. Depuis tout petit, Jovan aimait les voitures, alors vers douze ans, un mécanicien l’a pris comme apprenti et lui a transmis le métier. À dix-huit ans, Jovan a fait son service militaire dans l’armée fédérale. Il n’y a pas trouvé des amis pour la vie, comme le veut la coutume. Il était le seul Rom de son unité et chez nous, on ne se mélangeait jamais trop avec ces gens-là. S’il avait été musicien, ç’aurait été différent. A l’armée, il a continué à faire de la mécanique et ça, c’était bien. Puis il s’est marié, avec une jeune fille rom. Ils sont partis s’installer dans un village à la frontière hongroise. Jovan a pu bénéficier des derniers crédits à taux zéro de la Yougoslavie autogestionnaire et il a ainsi monté son affaire. Ils ont construit une petite maison à côté du garage. Jovan et Elma étaient les seuls Tziganes du village, mais Jovan était aussi le seul mécanicien et les affaires marchaient bien. Il ne réparait pas seulement les voitures, mais aussi les tracteurs et autres machines agricoles. Elma faisait des ménages. Ils ont eu des enfants, quatre fils et trois filles. Ils les ont envoyés à l’école, les uns après les autres. Puis il y a eu la guerre, toute proche, en Slavonie. Nuit et jour, la petite maison de Jovan et Elma tremble, les avions de l’armée fédérale volent bas, bombardent puis reviennent. Trois mois. »

Sonia Ristic, Orages, 2008

Sonia Ristic, Orages, 2008

Jovan raconte la venue des réfugiés. Des Serbes qui apprennent alors à vivre comme des Tziganes. Vukovar est tombé et les milices serbes, menées par Vojislav Seselj et Arkan commencent leur travail d’assassins. « Les eaux du fleuve sont rouges » quand Jovan est enrôlé à son tour. Mais il se trompe en pensant qu’il sera de nouveau mécanicien : « Son unité est spéciale, effectivement. Ils sont une vingtaine, tous Roms. Pas la trace du moindre gadjo. Pas d’uniformes militaires pour eux, pas d’insignes, mais des tenues noires de ramoneurs. Et des pelles. Ce qui suit, Jovan n’arrive pas à le raconter. Jovan dit : « Ce n’étaient pas juste les bombardements, ils étaient égorgés. » Jovan dit : « Des enfants, beaucoup d’enfants, des femmes, des femmes enceintes, des vieux. » Jovan dit : « Des tout petits, des bébés, empalés. » Il dit aussi que les soldats surveillaient de loin, et qu’ils leur ont demandé de bien fouiller les corps pour récupérer les bijoux. Et que les médailles et les croix étaient aussi bien orthodoxes que catholiques. »

« Après Vukovar, Jovan a pété un boulon. Il ne se souvient plus trop. Il sait juste qu’il s’est retrouvé en psychiatrie, à Belgrade, en camisole chimique. Ça a duré quelques semaines, un mois ou deux peut-être. Puis, on l’a démobilisé et mis à la porte. » (…)

« Il ne pouvait pas rentrer chez lui, n’avait pas la force de retrouver sa famille. Qu’est-ce qu’il a fait, combien de temps, il ne s’en souvient pas plus. Il a erré dans les campements roms de la périphérie de Belgrade, mendié, bu. Quelques mois supplémentaires ont dû s’écouler avant qu’il ne trouve le courage de retourner chez lui. Sa famille n’était plus là. Dans leur maison, des réfugiés s’étaient installés, ainsi que dans le garage. Ils lui ont dit que cette maison avait été abandonnée. Les maisons abandonnées étaient réquisitionnées par les services municipaux et attribuées aux familles déplacées. Personne ne semblait savoir où était sa femme et ses enfants. On lui a juste dit qu’ils étaient partis. Qu’un jour, ils avaient disparu. Alors, Jovan a de nouveau erré, mendié, bu. Il a quadrillé la Serbie à la recherche de quelqu’un qui saurait lui dire ce qui est arrivé à sa famille. Il est retourné dans les campements de Belgrade, dans les communautés de Roms où la solidarité permettait encore de survivre. Parfois, il avait même du travail. Il creusait des tombes. »

A force d’errer, Jovan retrouve son fils aîné et apprend ce qui est arrivé aux siens : « Elma a cru qu’il était mort, elle a pris les enfants et elle est partie. Ils ont rencontré des Roms de Bosnie qui se dirigeaient vers la Suède, où ils avaient entendu dire qu’il y avait des camps de réfugiés qui accueillaient les Tziganes. »

L’histoire de Jovan ne fait même pas une dizaine de pages au milieu du roman, mais elle me rappelle tant d’autres histoires, celles d’amis roms croisés au Kosovo ou en Bosnie, celle d’autres Roms qui vivent ici, à Arles ou à Marseille et qui ont fui la Roumanie, la Bulgarie ou la Macédoine sans trouver ici autre chose qu’une incompréhension haineuse, les acculant à survivre de squats en campements, sans cesse chassés par la police et les élus.

IMG_6925[1]Le roman de Sonia Ristić raconte ces vies qui font l’Europe à travers ses frontières. Juste après la page de titre, une note de l’auteur précède le roman :

« J’écris de l’exil. J’ai quitté Belgrade il y a plus de quinze ans et je n’y suis retournée qu’une fois, très brièvement, en hiver 1995, pour me rendre compte que ce n’était plus ma ville, que j’y étais désormais étrangère. Le Belgrade dont je parle ici n’est pas tout à fait vrai. Je ne prétends pas témoigner. Ces images me sont personnelles, forcément subjectives et partiales. Ce ne sont que mes impressions, mon rêve-cauchemar de Belgrade. Que ceux qui inévitablement n’y reconnaîtront pas leur ville me pardonnent ; c’est la mienne que je fais vivre ici. Cette ville fantasmée avec laquelle j’entretiens des rapports complexes, ambigus, tissés de nostalgies, de deuils impossibles et de culpabilités dont tout exilé encombre ses bagages. »

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  • Sonia Ristić,  Orages. Actes Sud Junior, 2008. Orages a été adapté par Sonia Ristić, et créé à La Cartonnerie de Reims par la compagnie Seulement pour les fous, dans une mise en scène de V. Vellard, dans le cadre de Reims Scènes d’Europe, en décembre 2009. Reprises à la Médiathèque Louis Aragon à Colombes en décembre 2010, et à la Maison d’Arrêt des Femmes de Fresnes en février 2011.

Si Otages est le premier roman qu’a publié Sonia Ristić, elle est aussi l’auteur de Lettres de Beyrouth, Chroniques chez Lansman Editeur en 2012, et de plusieurs pièces de théâtre :

  • Migrants, Ed.Lansman/TARMAC, 2013
  • L’Enfance dans un seau percé, éditions Lansman, février 2011.
  • Quatorze minutes de danse, texte et mise en scène de l’auteur. Création au Tarmac à Paris, du 28 avril au 9 mai 2009.
  • Le temps qu’il fera demain, texte et mise en scène de l’auteur,Théâtre de Verre, Paris, novembre, décembre 2003.
  • Sniper avenue, théâtre, 2005. Mise en scène par Magali Léris du 7 au 18 octobre 2008 au Théâtre des Quartiers d’Ivry. Sniper Avenue, Le temps qu’il fera demain et Quatorze minutes de danse ont été éditées dans un même ouvrage par les Editions Espace d’un instant / Maison d’Europe et d’Orient, avec une préface de François Rancillac.
  • Le Phare, Editions Lansman/collection Tarmac, 2010. Lectures au Tarmac de la Villette et à la Maison d’Arrêt de la Santé à Paris.
  • Là-bas / Ici, Editions de la Gare, 2008. Mise en scène de Là-bas par Catherine Boskowitz, Le Bocal de Printemps, Gare au Théâtre, mai 2007.
  • L’histoire de la Princesse, 2008, Inédit. Lecture lors de Bat la langue, le Mois des Auteurs au CDR de l’Océan Indien, avril 2007.
  • Faut faire ça bien (commande du Tarmac de la Villette). Mis en lecture par L. Achour, Tarmac de la Villette, mars 2010.

Des liens autour des écrits de Sonia Ristic :