
Huile et peinture aérosol sur toile, 198 × 147,5 cm.
★ « C’est un étrange combat : la peinture (mais aussi la littérature) exige qu’on ne s’arrête jamais. Si nous nous arrêtions, les ténèbres nous absorberaient tous : elles nous veulent déconcentrés, impuissants, négligents. Et tout se déroule actuellement selon leur programme : les humains décrochent les uns après les autres, ils s’accommodent de l’appauvrissement organisé du langage, ils se laissent asservir dans leur vie quotidienne centimètre après centimètre, ils étouffent dans l’absence d’esprit qui sévit comme un nouvel ordre mondial et bientôt empochera la planète entière.»
Chaque fois que j’ouvre un livre de Yannick Haenel, je recopie des phrases et parfois des paragraphes entiers, tellement je les trouve justes et risqués. Page 45 de Bleu Bacon, je n’en reviens pas de ces trois phrases. Je les trouve indéniables, définitives et je me dis qu’elles me manquaient pour comprendre l’impasse où nous avons été nassés, nous qui sommes aveuglés, dépouillés et meurtris. J’ai peur de tourner la page et que ce soit encore plus indéniable. C’est exactement ce qui arrive, revenant à Artaud. Peut-être qu’on ne peut pas, après tout, raconter une peinture de Bacon sans passer par la façon dont Artaud dessinait, lui aussi, des têtes humaines et des corps dévastés :
« D’une manière qui peut sembler dérisoire, mais qui engage pourtant le moindre de nos actes sur Terre, chaque phrase écrite, chaque tableau peint résiste à l’emprise d’une telle abstraction : rien n’est insignifiant, surtout pas le langage, encore moins les formes artistiques, qui luttent contre l’envoûtement organisé. Antonin Artaud a senti combien les corbeaux de Van Gogh étaient des épouvantails dressés comme une conjuration contre les mauvais esprits qui ravagent la Terre. Dans les tableaux de Bacon, c’est le bleu qui déjoue la pétrification. J’en perçois ainsi l’étrange vertu : le bleu est plus fort que le noir ; il troue les ténèbres et s’écoule jusqu’à nous.»
Et page 50 encore ces deux phrases : «C’est peut-être cela la jouissance : le plaisir qui advient lorsqu’on rejoint la présence. Faire jouir l’être : folie de la peinture.»
★ Yannick Haenel, Bleu Bacon, Folio 7600, janvier 2026. Éditions Stock, 2024.