★ « Marine Vlahovic, c’est moi ❗️Ce n’est pas un nom très radiophonique. En tout cas, les présentateurs ont toujours le chic pour l’écorcher. Pourtant, dans le monde d’avant, de 2016 à 2019, j’étais journaliste au Proche-Orient pour des radios publiques francophones.»¹
Ainsi commence l’un des podcasts de Marine Vlahovic, Carnets d’une correspondante, en direct de Ramallah. Dans le bus qui va de Montpellier à Trieste, ce 20 décembre, j’ai plus d’une quinzaine d’heures pour écouter la voix de Marine Vlahovic. Une dizaine de podcasts sur Arte radio, mais aussi plusieurs documentaires sur France Culture. Et puis toute une série de reportages sur RFI ou RTS, la radio suisse francophone.
Écoutons-là encore :«J’étais ce qu’on appelle une correspondante. Les correspondants vivent sur place, sur leur terrain, contrairement aux envoyés spéciaux abonnés aux déplacement express et aux prix prestigieux. Nous sommes des centaines de journalistes, répartis sur tous les continents, pour vous donner des nouvelles de l’étranger. Mis à part une poignée de titulaires, nous sommes tous pigistes, payés à la tâche. Une armée de précaires, de moins en moins d’espaces médiatiques mais aussi, de moins en moins de droits sociaux. On turbine sans compter nos heures, tout ça pour 1000 à 2000 euros par mois, qu’on vive ou pas en zone dangereuse.»
Dans l’autre bus, celui qui va de Trieste jusqu’à Sarajevo, j’explore les vidéos où je peux découvrir son visage, sa manière de sourire et de bouger les mains quand elle parle. Quelques plateaux de télévision où elle est invitée comme documentariste pour son expérience de la situation dans la bande de Gaza, mais aussi une soirée d’écoute de podcasts au Palais de Tokyo, à Paris, avec Arte radio, ou un débat sur le journalisme à la Maison de la poésie, passage Molière à Paris.
Marine Vlahovic : «Moi, j’ai été recrutée pour travailler à Ramallah, mais je ne devrais pas vous le dire : pour de sombres histoires de visa, j’ai dû cacher ma véritable adresse aux autorités, aux agents de sécurité, aux soldats, aux Israéliens en général, et ça commence à faire du monde. Parce que je suis journaliste à Ramallah, je suis une cible de choix, forcément partisane, déjà coupable avant même d’avoir ouvert la bouche. Pour les pro-Israéliens je suis une militante qui incite à la haine et une antisémite en embuscade. Pour les pro-Palestiniens en revanche, je suis un pantin qui ne dit pas toute la vérité et une sioniste convaincue. Les autres, les indécis, ils me rangent d’emblée dans la case islamo-gauchiste.»
S’éprendre : c’est un drôle de verbe, difficile à définir, mais je l’utilise pour raconter ce qui m’arrive à mes amis de Sarajevo. Je suis épris par ce personnage de reporter passionnée, qui a écrit pour Reporterre justement, autour des ZAD de Sivens et de Notre-Dame-des-Landes. C’est là que je la rencontre, à l’automne 2014, après la mort de Rémi Fraisse. Elle écrit, elle enregistre, elle donne à entendre les voix et la colère des zadistes face aux bataillons de gendarmes qui les combattent en les gazant, en les bombardant de grenades qui les mutilent, les éborgnent et leur arrachent parfois la vie, comme à Sivens sur la ZAD du Testet. Impossible d’oublier.
Marine Vlahovic : «Ramallah, c’est en Cisjordanie, dans les territoires palestiniens occupés, ou dans les «territoires» : en fait, c’est du jargon diplomatique pour ne pas nommer la Palestine, alors que même nos ministres dérogent à la règle. Ramallah, c’est donc en Palestine, à une dizaine de kilomètres au nord de Jérusalem. C’est le siège de l’autorité palestinienne. Vous avez sûrement en tête les images de la seconde intifada et de rues dévastées… tout ça, c’est du passé. Aujourd’hui, c’est une petite ville, plutôt prospère et occidentalisée, avec des immeubles flambant neufs et élancés, des voitures dernier cri, surtout des SUV, des boutiques bling bling et un souk bordélique pour le côté folklo. Il y a aussi des administrations à la pelle, même si les Palestiniens n’ont toujours pas d’État, des restaurants chics et chers et des bars branchés, où on picole de l’arak… c’est le pastis local.»
Alors quand je retrouve la voix de Marine, onze ans après notre rencontre, je l’écoute avec beaucoup d’émotions. Sans savoir qu’elle a quitté ce monde un an plus tôt, retrouvée morte sur le toit-terrasse de son appartement, à Marseille. Et sa mort, je la découvre d’un seul coup. En cherchant sa voix à écouter sur internet, pendant ce long trajet jusqu’à Sarajevo. C’est un coup de massue. En pleine nuit, pendant que je regarde les banlieues italiennes à travers les vitres du bus. Impossible. Pas elle. Je cherche des infos. C’est écrit sur le site de La Provence, Reporterre, Mediapart : Marine Vlahovic a été retrouvée morte le 25 novembre 2024. Elle avait 39 ans. ____________ 1. Ce sont les toutes premières paroles du podcast de Marine Vlahovic sur Arte radio, «Carnets de correspondante (1/6) : En direct de Ramallah.»
★ La photo date du 8 octobre 2021. Elle a été prise dans une ferme de la plaine de la Bekaa, au Liban, où Marine filmait pour un documentaire qui reste inachevé.
★ Quelques reportages de Marine Vlahovic sur RFI :
★ Deux livres récents nous ramènent aux nombreux ouvrages et paysages de Lisa Bresner. Le premier en 2022, écrit par Hélène Devynck, Impunité. Le second, paru l’année dernière aux éditions Art3, est entièrement consacré à la mémoire de l’écrivaine : Traits de lumière, Lisa Bresner, une fulgurance, de Damien Robin.
Pour illustrer la lecture de 23 délices, Lisa Bresner en a peint les idéogrammes en public, le 13 octobre 2000, au théâtre de Shangaï, à Nantes.
★ La nuit souvent à Nantes je continue de lire Lisa Bresner. Loin de Nantes, dans le froid d’une maison impossible à chauffer, dans la compagnie des chats qui m’écoutent lire ses pages à voix haute, je n’arrive plus à refermer ses romans. Contre l’oubli qui menace depuissa disparition, et de plus en plus intrigué par son écriture qui avait trouvé un fragile abri parmi les vies et les pensées d’extrême-orient.
Pour tenter de comprendre qui elle était, j’en reviens à ce qu’ont écrit d’elle Hélène Devynck et Damien Robin. Un seul passage d’Impunité est consacré à l’histoire de la jeune sinologue :
«Lisa Bresner a été une jeune écrivaine prolifique. Elle a publié une vingtaine de livres. Elle était passionnée par le chinois et le japonais, qu’elle avait perfectionnés lors de son séjour à la Villa Kujoyama de Kyoto. C’est là que je peux le mieux la visualiser. Je connais l’endroit, où j’ai séjourné quelques semaines. La villa est posée sur les hauteurs de la ville. Je l’imagine, jeune femme gracile et précise, traversant les chemins mousseux et parfumés après la pluie. L’ascenseur souvent en panne au pied du très haut escalier, rejoignant un des studios de béton gris tournés vers la montagne. Elle pouvait y écrire à l’abri.
Un de ses anciens amoureux a contacté les enquêteurs. Il raconte leurs promenades dans Paris et la tendresse qu’ils avaient gardé l’un pour l’autre après la fin de leur histoire. Avant de se suicider, elle lui a parlé d’une relation malsaine avec Patrick Poivre d’Arvor, qui, lui, évoquera une courte aventure amoureuse avec une femme fragile psychologiquement.
Lisa s’est tuée à Nantes, à 35 ans. On a planté un cerisier du Japon à sa mémoire. Une médiathèque de la ville porte son nom.»¹
À l’inverse, le livre de Damien Robin est tout entier consacré à Lisa Bresner. S’il n’a pas eu la chance de la rencontrer, c’est en lisant ses livres qu’il a voulu s’approcher d’elle aussi près que possible. En rencontrant la mère de Lisa et l’ami photographe qui avait fait d’elle ce portrait, qui sert aujourd’hui à illustrer sa page Wikipedia.
«Parmi toutes les photos de Lisa Bresner qui circulent sur internet, écrit Damien Robin, l’une d’elles en particulier me touche par sa simplicité, son évidence, sa manière de saisir un instant heureux. C’est une photo en noir et blanc qui, pourtant, l’emporte sur toutes les photos couleur. Lisa y est lumineuse, il n’y a pas d’autre mots. (…) La photo, prise à Nantes en 2003, illustre à raison la page Wikipedia consacrée à l’écrivaine. »
Pour écrire son livre et s’approcher de l’étrange fulgurance qui étincelle souvent dans les écrits de la jeune romancière, Damien Robin consulte en premier ses archives qu’on peut trouver à la médiathèque Jacques Demy, à Nantes. Quelques livres annotés, des éditions limitées et une collection de poupées miniature, pas grand chose à vrai dire. Alors il s’en va parcourir ses archives à l’IMEC, l’Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine qui se trouve dans l’abbaye d’Ardenne. C’est à Saint-Germain-la-Blanche-Herbe, près de Caen où Damien Robin va se rendre à plusieurs reprises, entre le printemps 2022 et l’automne 2023.
Le danger, forcément, c’est de vouloir aller lire à son tour la fragile écriture manuscrite qui remplit ses carnets. Dans un livre de Duras qui appartenait à Lisa Bresner, je suis tombé sur ces notes qui m’avaient donné envie d’en savoir davantage, moi aussi :
À partir de là, je pouvais imaginer mieux la quête de Damien Robin, une recherche que son livre raconte aussi précisément que possible : « La nécessité d’enquêter sur Lisa Bresner, ou tout du moins d’en savoir un petit peu plus, n’aurait-elle pas à avoir avec cela : ressaisir une féminité blessée ?»
Alors il cite une phrase-clé «répétée dans plusieurs de ses livres, scénarios ou court-métrages, véritable lettre volée : «Les gens blessés comme moi savent qu’ils peuvent survivre.»
«La mort n’est pas éludée, écrit-il encore, elle rôde. Mais le plus important, c’est la survie et la traversée noire rendue nécessaire.»
C’est cette idée de «traversée noire» qui m’a ramené jusqu’à Alix-Cléo Roubaud, une photographe qui avait baptisé toute une série de ses photos «Si quelque chose noir», qui furent exposées longtemps après sa mort, au Centre de poésie de Marseille. Le poète Jacques Roubaud était son compagnon, et il a repris ce titre pour un de ses plus beaux recueils, dans lequel il raconte l’effroi et l’épaisse solitude qui ont suivi la mort d’Alix-Cléo, en 1983.
La traversée noire qu’évoque Damien Robin résonne avec les photographies et le journal qu’Alix-Cléo Roubaud nous a laissés : même fulgurance de l’œuvre et même mélancolie tenace qui viennent contaminer ceux qui s’en approchent de trop près.
Dans un poème de son recueil, Roubaud écrit tout à la fin : «Quand il n’y a plus qu’un seul monde, où elle est morte, le roman est fini.» Ce poème s’appelle Roman-photo. C’est le cinquième de la partie III. J’écris ces chiffres parce que Roubaud était aussi un mathématicien. Au milieu du cinquième poème, le cinquième paragraphe indique «Il y a quelqu’un, un homme. Il n’est pas nommé. Il y a sa jeune femme, qui est morte.»
Quand j’ai découvert ce poème, je n’avais pas encore 22 ans. Je remontais le Saint-Laurent pour contempler la parade nuptiale des baleines dans l’estuaire, au large de la Gaspésie. J’écrivais un journal de voyage, j’étais peintre et je voulais non seulement dessiner les baleines, mais aussi raconter leur apparition à la surface des eaux. Dans mon carnet, j’avais recopié le poème de Roubaud, sans savoir que je l’apprendrais par cœur quatre ans plus tard, en Russie, au milieu d’autres peintres qui la nuit, à Leningrad, récitaient des vers de Pouchkine en nous distribuant des rasades de vodka. J’étais le premier à être ivre mais je ne connaissais pas le moindre poème par cœur. J’avais honte. Ma mémoire était trop vacillante et les poèmes que j’avais pu apprendre au collège s’étaient tous effacés. Pour la beuverie suivante, j’avais appris ce poème de Roubaud, Roman-photo, que j’essaie de réciter aujourd’hui face à la photographie noir et blanc de Lisa Bresner.
Roman-photo
Le roman se compose d’aventures racontées dans le temps de leur avènement.
L’importance et le sens de cette contrainte ne sont pas dissimulés. Au contraire il est dit explicitement que les choses racontées se passent dans le temps où elles se racontent.
Mais ce n’est pas pour autant un journal.
Car le présent y parle présent sans être aucunement révolu. Il n’y a pas la discontinuité des dates, des pages, des regrets, du journal.
Il y a quelqu’un, un homme. Il n’est pas nommé. Il y a sa jeune femme, qui est morte.
Le roman se passe dans plusieurs mondes possibles. Dans certains, la jeune femme n’est pas morte.
Le temps est le présent. Le temps de chaque monde possible est le présent.
Les bruits, les époques, même les saveurs, sont écrits à la lumière, et les nuages. C’est ce qui, plus que tout, montre le respect de la contrainte qui gouverne la composition du roman.
Quand il n’y a plus qu’un seul monde, où elle est morte, le roman est fini.
Au milieu d’une passerelle, en récitant le poème de Roubaud, je finis par comprendre ce que je suis en train de faire. D’un seul coup plusieurs mondes sont possibles et dans l’un d’eux, le poète a raison, la jeune femme n’est pas morte.
Sur la passerelle de l’île de Versailles, à Nantes, le 6 janvier 2026.
J’ai du mal à y croire. Vraiment beaucoup de mal. Roubaud est mort le 5 décembre 2024 mais il continue d’avoir raison aujourd’hui, en 2026, dans l’invivable monde des vivants où nous essayons de survivre. Si j’invente le photo-roman de Lisa Bresner, c’est que Lisa Bresner n’est pas morte.
Quand elle ne peint pas, elle écrit. Et quand elle n’écrit pas, elle peint. Ce sont les quinze mots que j’ai pris soin d’arracher au livre de Damien Robin. Ils sont écrits au présent. Ils nous parlent d’elle en vie et à partir d’aujourd’hui, je sais à quel point je vais avoir besoin d’eux, en plus du poème de Roubaud, pour conjurer la mort de Lisa Bresner.
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Hélène Devynck, Impunité, Paris, Éditions du Seuil, 2022, pages 71 et 72.
Damien Robin, Traits de lumière, Lisa Bresner, une fulgurance, Nantes, Art3, Éditions Plessis, 2024.
Lisa Bresner, Le Sculpteur de femmes, Paris, Gallimard, 1992. • Ma tendre ennemie, Paris, Gallimard, 1994. • Hong Kong souvenir, Paris, Gallimard, 1995. • La vie chinoise de Marianne Pêche, Paris, Gallimard, 1996. • Quatremers le Céleste, Nantes, Éditions MeMo, 1996. • Du vide parfait : Lie Zi : extraits, édité et traduit du chinois par Lisa Bresner, Paris, Rivages, 1999. • Foming et le trésor des mers, Paris, Père Castor/Flammarion, 1999. • Un rêve pour toutes les nuits, Arles, Actes Sud Junior, 1999. • Zoo, Michel Baverey éditeur, 1999.• • Vingt-trois délices : l’album d’un amateur, Paris, Gallimard, 2000. • Lao Tseu, Arles, Actes sud, 2000. • Lully de Chine en Chine, Paris, Gallimard Jeunesse, 2000. • Les Voix de la pleine lune, Michel Baverey éditeur, 2000. • Contes chinois : le Bouvier et la Tisserande, Paris, L’École des loisirs, 2000. • Sagesses et malices de la Chine Ancienne, Paris, Albin Michel, 2000. • Histoire des dix soleilsamoureux des douze lunes, Arles, Actes Sud Junior, 2001. • Un cheval blanc n’est pas un cheval, « Lutin poche », Paris, L’École des Loisirs, 2001. • Affaires résolues à l’ombre du poirier, Un manuel chinois de jurisprudence et d’investigation policière du XIIIe siècle (Robert Van Gulik) : édité et traduit du chinois par Lisa Bresner, Paris, Albin Michel, 2002. Les Douze Animaux des quatre vents, Paris, Desclée de Brouwer, 2003. • Pékin est mon jardin, Arles, Actes sud, 2003. • Misako, Nantes, Éditions MeMo, 2003. • Le Secret d’un prénom, illustrations de Frédérick Mansot, Arles, Actes Sud Junior, 2003. • Tuiles intactes et jades brisés : petits traités sur la Chine, Arles, Philippe Picquier, 2003. • Mélilotus et le mystère de Goutte-Sèche, Arles, Actes Sud Junior, 2003. • Lily-Rose au pays des mangas, Arles, Actes Sud Junior, 2004. • Mon 1er livre de chinois, Arles, Philippe Picquier, 2004. • Mélilotus et le cavalier sans visage, Arles, Actes Sud Junior, 2005. • Le Voyage de Mao-Mi, Arles, Actes Sud Junior, 2006. • Mes premières leçons de chinois, Paris, Philippe Picquier, 2007. • Kanji, Arles, Philippe Picquier, 2007. • Ka, Arles, Philippe Picquier, 2007. 8H29, Arles, Actes Sud Junior, 2008.
★ Regarde encore, dans l’eau des flaques les mots vite imprimés qui se diluent, l’encre bleue sombre quand elle s’efface sous tes chaussures, et sur les tracts les slogans du RN qui ont sali le bitume des ruelles où tu passes. Par terre, dans l’eau degueu des pluies passées, il y en a des centaines avant chaque élection, des tracts tricolores avec les mots du clan nationaliste usés jusqu’à la trame.
NOUS SOMMES LE PEUPLE ANTIFASCISTE
Et quand nos vies deviennent tristes à ce point, atrophiées jusqu‘à la survie des plus pauvres, la survivance sans aucune échappée, quand la majorité des existences sont rétrécies par un mélange de renoncements et de mauvaises nouvelles, des vies sous les pluies grises en décembre, des vies entières bardées d’une seule matière plastique au rabais, des vies cernées par trop d’écrans, paralysées par les rengaines des lamentations collectives, le Rassemblement National peut engranger les bulletins de vote, les ricanements et les fiertés qu’on exhibe au bistrot, les reportages à l’intérieur des pauvres villes où leur majorité s’est faite, dans la laideur des renoncements politiques qui sont maintenant des habitudes municipales.
À l’extrême ouest de l’Europe, dans ce cul-de-sac en forme de péninsule continentale, nos villes sont sinistrées d’être habitées par la haine des Arabes, la haine des Rroms et des Gitans, la haine des peaux noires et des visages afghans ou biélorusses. Ces lourds paquets de haines systématiques sont un environnement propice à ceux qui rêvent d’être maires ou adjoints en se faisant élire n’importe où, pourvu qu’il y ait un peu d’honneurs à récolter, avec des majuscules à ajouter juste avant leurs noms de famille : Adjoint au maire, Conseiller départemental, Président du Conseil Régional, Euro-député, autant de titres et d’indemnités vite encaissés quand on reprend les vieilles rengaines qu’a rédigées Renaud Camus dans son château du Gers. Il suffit de lister sur son tract municipal tous ceux qui tentent de se soigner en parlant encore d’autres langues, tous ceux qui prient Allah en se tournant vers la Mecque, sans oublier ceux qui éditent une littérature dangereuse à diffuser, et ceux que les compagnies de CRS expulsent encore une fois du Val Maubuée à Champs-sur-Marne, ou ceux qui squattent sans argent en taguant des slogans anti-CRA , tous ceux qui érigent de nouvelles zones à défendre avec des pierres et des bâtons face aux bulldozers d’Atosca.
JOURS DE COLÈRE
La haine ou le ressentiment sont des réponses si faciles à répandre qu’elles prennent parfois l’apparence d’une épidémie virale, sans espoir de vaccin pour essayer de la contrer.
Et c’est Cynthia Fleury qui a raison encore une fois : «L’impact du ressentiment attaque donc le sens du jugement, ce dernier est vicié, rongé de l’intérieur ; la pourriture est là. »¹
La haine de l’étranger devient la dernière passion à partager, une émotion électorale incontournable pour ces communautés d’électeurs de plus en plus majoritaires dans le Vaucluse, l’Aisne, les Hauts-de-France ou même le Var et le Gard : plus d’autres sentiments autour de nous pour cimenter les existences en consolant la tristesse générale.
Souvent c’est vrai je rêve de ce vaccin qui nous protègerait de la lèpre des haines. Souvent je rêve que nous redevenons un peuple antiraciste, capable d’écrire une constitution presque aussi belle et révoltée qu’une chanson de Kerry James².
NOUS SOMMES LA LOUVE QUI REVIENT
Mais les joies sont terminées on dirait : celles dont parlait Giono³ sont trop usées, mal recyclées si bien que le parti des haines identitaires peut fourguer d’autant mieux ses fausses petites joies : la fierté d’être un «français de souche», la préférence nationale et la grandeur d’une puissance nucléaire, la soupe électorale et les provocations pour dévaluer la vieille devise républicaine.
Pourtant, mon sentiment d’être vu comme un traître est devenu une joie. En aimant une femme anarchiste italienne, en devenant l’ami des mendiants roms que la police municipale ne cesse jamais de harceler, en partageant leurs repas et souvent leur misère, en apprenant leur langue ou même en étudiant la littérature arabe ou la poésie nigériane, j’éprouve ce sentiment de trahir que décrivait Jean Genet, quand il célébrait la beauté des Black Panthers en armes, celle des jeunes combattants de l’OLP d’Arafat et la fierté de leurs mères.⁴
C’est vrai, si j’aime autant la langue des petits livres que Pierre Michon⁵ a publiés chez Verdier, ou celle qu’a ciselée Pascal Quignard pour écrire les douze tomes de son Dernier royaume⁶, c’est pour cracher sur celle qu’écrivent Richard Millet ou Yann Moix, des langues dévitalisées et de plus en plus rabougries à force d’alimenter la rhétorique du RN, de Reconquête et de l’Action française, jusqu’à Génération identitaire et maintenant Les Natifs.
Alors soyons traîtres et fiers de l’être en racontant plutôt la lutte inépuisable d’Angela Davis⁷. Ou sinon celle d’Unabomber⁸ pendant qu’il fabriquait ses explosifs dans sa cabane, en relisant les cahiers de Louise Michel⁹ ou les Mémoires d’Emma Goldman¹⁰.
ICI POEME . . . / . . . : rue Paul Valéry à Sète.
Si la joie est terminée, c’est que les candidats et les élus du Rassemblement National ne portent rien d’autre qu’une lèpre enragée par la haine, par le langage de la haine et par ces écrivains qui la répandent. Ils sont nombreux mais leur lexique est vraiment minimal. Ceux qui mettront leurs bulletins dans les urnes éructent la même haine, c’est à dire le contraire de la joie. Ils veulent seulement la mise à mort d’une joie devenue si fragile. Menacée. Clandestine.
Et puis à Paris, ce 7 janvier à la Maison des Métallos, cinq femmes viendront parler de joie au cœur des luttes. Elles sont militantes, autrices, femmes politiques et font bouger les lignes par leurs manières de mener leurs combats :
• Mathilde Caillard du collectif Planète Boum Boum.
• Rachel Keke du collectif des femmes de chambre de l’hôtel Ibis des Batignolles, ancienne députée du 94 qui se veut la porte-voix des classes populaires.
• Corinne Morel Darleux qui a publié Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce¹¹, un livre où on peut trouver ce genre de phrases : « J’observe avec bienveillance et espoir d’autres formes de mobilisation collectives et individuelles s’inventer. J’y contribue quand cela me semble sensé, et je suis de plus en plus persuadée que face à l’urgence des catastrophes en cours, il ne s’agit plus de froncer le nez : toutes les initiatives sont à encourager. Peut-être doivent-elles désormais être évaluées non plus uniquement à l’aune de leur efficacité future, mais aussi à celle de leur sincérité et de la dignité qu’elles apportent au présent.»
• Youlie Yamamoto, une militante et activiste féministe, porte-parole d’Attac et cofondatrice du collectif des Rosies.
• Juliette Rousseau, une autrice et militante française, à qui on doit notamment la traduction de Joie militante, pour des luttes en prise avec leurs mondes : un livre où on peut lire ces mots que je trouve importants : « À ceux et celles qui, dans les espaces exigus et les atmosphères étouffantes, laissent entrer de l’air frais et trouvent de l’espace pour se déhancher ; embrassent tout à la fois les erreurs et le désordre, apprennent à se mouvoir, entre amour féroce et incertitude, nous rendant capables de nouveauté.»
Belgrade, le 27 décembre 2025.
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Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer, Gallimard, octobre 2020.
Kerry James, Lettre à la République, 2012 : «
Jean Giono, Les vraies richesses, Grasset, 1936.
Jean Genet, Un Captif amoureux, Gallimard, mai 1986.
Pierre Michon, Vie de Joseph Roulin, Verdier, 1988, et La grande Beune, Verdier, 1996.
Pascal Quignard • Les Ombres errantes (Dernier Royaume, tome I), Grasset, 2002. • Sur le jadis (Dernier Royaume, tome II), Grasset, 2002. • Abîmes (Dernier Royaume, tome III), Grasset, 2002 • Les Paradisiaques (Dernier Royaume, tome IV), Grasset, 2005. • Sordidissimes(Dernier Royaume, tome V), Grasset, 2005. • La Barque silencieuse (Dernier Royaume, tome VI), Le Seuil, 2009. • Les Désarçonnés (Dernier Royaume, tome VII), Grasset, 2012. • Vie secrète (Dernier Royaume, tome VIII), Gallimard, 1997 ; réédition Folio, 1999. • Mourir de penser (Dernier Royaume, tome IX), Grasset, 2014. • L’Enfant d’Ingolstadt (Dernier Royaume, tome X), Grasset, 2018. • L’Homme aux trois lettres, (Dernier Royaume, tome XI), Grasset, 2020. • Les Heures heureuses (Dernier Royaume, tome XII), Albin Michel, 2023.
Angela Davis, • Autobiographie, traduction de Cathy Bernheim, Albin Michel, 1975 ; Livre de poche, 1977 ; réédition augmentée d’un entretien, Bruxelles, Éditions Aden, 2013. • La prison est-elle obsolète ?, traduction de Nathalie Peronny, Au diable vauvert, 2014. Sur la liberté : petite anthologie de l’émancipation, traduction de Cihan Gunes et Julie Paquette, Éditions Aden, 2016. • Une lutte sans trêve, traduction de Fréderique Popet, Paris, La Fabrique Editions, 2016. • Blues et féminisme noir, Gertrude « Ma » Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday, Paris, Libertalia, 2017.
Jean-Marie Apostolidès, • L’Affaire Unabomber, Éditions du Rocher, 1996.
Louise Michel, • Je vous écris de ma nuit, correspondance générale : édition établie par Xavière Gauthier, Édition de Paris-Max Chaleil, 1999. • Histoire de ma vie : texte établi et présenté par Xavière Gauthier, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2000, 180 p. • Lettres à Victor Hugo lues par Anouk Grinberg, cédérom, Frémeaux, 2008. • Le Livre du bagne, précédé de Lueurs dans l’ombre, plus d’idiots, plus de fous et du livre d’Hermann, texte établi et présenté par Véronique Fau-Vincenti, Presses Universitaires de Lyon, 2001. • Lettres d’Auberive, préface et notes de Xavière Gauthier, Abbaye d’Auberive – L’Œuf sauvage, 2005. • Légendes et chansons de gestes canaques (1875), suivi de Légendes et chants de gestes canaques (1885) et de Civilisation, texte établi et présenté par François Bogliolo, Presses Universitaires de Lyon, 2006. • La Misère, roman de Louise Michel et Marguerite Tinayre, texte présenté par Xavière Gauthier et Daniel Armogathe, Presses Universitaires de Lyon, 2006. • Souvenirs et aventures de ma vie, publié en feuilleton par La Vie populaire en 1905. • Nadine, Le Coq rouge et La Grève, les trois pièces de théâtre de Louise Michel, in Au temps de l’anarchie, un théâtre de combat : 1880-1914, édité par Jonny Ebstein, Philippe Ivernel, Monique Surel-Tupin, t. 2. • Souvenirs et aventures de ma vie : Louise Michel en Nouvelle-Calédonie, réédité en livre par Maïade éditions en 2010, texte établi et annoté par Josiane Garnotel. • Contes et légendes, Éditions Noir et rouge, coll. Libertés enfantines, 2015. • À travers la mort Mémoires inédits, 1886-1890, édition établie et présentée par Claude Rétat, Paris, La Découverte, 2015. • La Chasse aux loups, éd. de Claude Rétat, Paris, Éditions Classiques Garnier, Coll. Classiques Jaunes, 2018.
Emma Goldman, • La Tragédie de l’émancipation féminine. (suivi de) Du Mariage et de l’amour, Paris, Éditions Syros, 1980. • L’Épopée d’une anarchiste : New York 1886-Moscou 1920, Editions Complexe, mars 2002. • L’Agonie de la Révolution. Mes deux années en Russie (1920-1921), traduit de l’anglais par Etienne Lesourd, Les Nuits rouges, Paris, 2017. • Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions, trad. intégrale de Living my life, autobiographie d’Emma Goldman, L’Échappée, 2018. • Un an au pénitencier de Blackwell’s Island, 1921, l’orage éclate à Petrograd, Souvenirs sur Cronstadt, traduction dans Ni Dieu ni maître, Anthologie de l’anarchisme de Daniel Guérin, pages 55-74 du volume 4, Paris, Maspero, 1970.
Corrine Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Libertalia, 2019.
Juliette Rousseau, • Lutter ensemble, Cambourakis, novembre 2018. • Joie militante : Construire des luttes en prise avec leurs mondes, de Carla Bergman et Nick Montgomery, traduit par Juliette Rousseau, Éditions du commun, janvier 2021.