Ils tirent dans la tête, mais la révolution vient du cœur

Manifestation de rue à Yangon, Birmanie, février 2021

★ « Je ne veux pas être un héros, je ne veux pas être un martyr, je ne veux pas être un faible, je ne veux pas être un simple d’esprit, je ne veux pas être un poète rêveur. Je ne veux pas accepter l’injustice. S’il me reste une minute à vivre, alors je veux être en paix avec ma conscience », écrivait le poète Khet Thi quelques jours après le putsch de la Tatmadaw, le 1er février 2021 en Birmanie.

Nge Lay, Me and Another Process. 2008–2009. Photographie, Collection du musée d’art de Singapour.

Khet Thi n’est pas le seul poète à avoir été ciblé par la répression des militaires birmans. Arrêté avec sa femme, Chaw Su, il meurt sous la torture dans la nuit du 8 mai 2021. C’est l’auteur de ce vers qui servira de mot d’ordre sur les barricades qui se dressent à travers le pays : Auteur du vers « Ils tirent dans la tête, mais la révolution vient du cœur ». Le corps du poète a été rendu à son épouse avec un trou à la place du cœur.

K Za Win prenant la parole pendant une manifestation à Monywa, le 14 février 2021. Photo Min Theik Tun.

K Za Win sera tué lui aussi pendant une manifestation. Dans un poème écrit en prison, il s’adressait à son père : «Peut-être que tu ne le sais pas encore mais / ton fils est en prison, tombé dans un guet-apens / pour avoir demandé à ceux qui osent s’appeler « police » / de ne pas nuire aux honnêtes gens.»

Khet Thi prenant la parole lors d’une manifestation à Pale, le 8 mars 2021.
Photo Aung San Phyo.

Comme l’a écrit Wendy Law-Yone dans sa préface au livre Printemps birman. Poèmes et photographies témoins du coup d’État, «ce ne sont pas leurs idées ou leurs œuvres qui leur ont valu d’être traités comme des « menaces pour la sûreté publique ». S’ils ont subi la répression, c’est parce qu’ils comptaient parmi les fantassins des premières lignes de la révolte, parmi les manifestants qui sont descendus sans armes dans la rue, bravant les balles, tenant les barricades.»

Mayco Naing, Se libérer de la peur, photographie, éditions Héliotropismes.

D’autres poètes ont rejoint la Force de défense populaire, qui rassemble les insurgés ayant pris le maquis à l’abri de la jungle. Le recueil Printemps birman, publié aux éditions Héliotropismes, rassemble quatorze de ces écrivains-soldats qui n’ont pas hésité à affronter les soldats du nouveau régime.

« Ce printemps,/tandis que fleurissent les kapokiers rouges,/les chiens enragés s’agitent,/ grognent et montrent les crocs dans les rues,/ mordent tout ce qui bouge», a écrit Moe Nwe, tué à l’âge de 20 ans dans une ville de l’Etat Kachin, au nord de la Birmanie, le 25 mars 2021.

Certains des poèmes semblent avoir reçu la force de frappe des premiers surréalistes. Comme ces vers de Maung Day : « Pas de soleil dans le ciel, pas d’air dans nos poumons / La radio annonce que la paix a un cancer du poumon.»

Presque trois ans après le printemps birman, il semble que le camp des poètes et des émeutiers prenne le dessus sur la junte militaire. C’est un scénario qui fait chaud au cœur, et qui prend le contre-pied de ce qui s’était passé lors du printemps syrien, en 2011.

Birmanie, novembre 2023 : la junte annonce qu’environ 120 camions ont été incendiés par les forces rebelles.

Depuis le coup d’État de février 2021 et les manifestations qui l’ont suivi, les guérillas contre la junte au pouvoir ont pris beaucoup d’ampleur. Depuis fin octobre 2023, une alliance entre groupes rebelles issus des minorités ethniques a mené une action commune contre la junte – l’opération 1027 – qui a permis de gagner du terrain et de capturer de nombreuses bases de l’armée birmane.

Couverture du Printemps birman, éditions Héliotropismes, 2022.

Le 12 novembre 2023, par exemple, des membres de la guérilla de l’ethnie Kokang se sont emparés de deux ponts et d’une base militaire stratégiques dans l’Etat shan, près de la frontière avec la Chine. C’est une victoire historique, accomplie sans aucune aide de la communauté internationale, alors que la junte vient d’annoncer la prolongation de l’état d’urgence et que nombre de lycéens et d’étudiants rejoignent les révolutionnaires anti-junte.

10 mai 2021, funérailles du poète Khet
Thi à Pearl.

Dans les jours qui ont suivi le coup d’État, avant d’être abattu d’une balle dans la tête lors d’une manifestation, le poète K Za Win avait publié un poème intitulé Révolution, qui finissait sur ces vers : «L’aube viendra /C’est le devoir des audacieux /de conquérir l’ombre et de faire advenir la lumière.» C’est ce que les révolutionnaires anti-junte semblent sur le point de réaliser cet hiver. Ils conquièrent l’ombre en unissant les différents groupes armés de rebelles et feront advenir la lumière en renversant la junte militaire qui leur a volé le pouvoir en 2021.

Des membres du groupe ethnique rebelle Ta’ang National Liberation Army (TNLA) participent à un exercice d’entraînement dans leur camp de base dans la forêt du nord de l’État Shan au Myanmar. 8 mars 2023 ©AFP – 

★ À lire : La longue histoire des poètes et poétesses révolutionnaires au Myanmar

★ À écouter : Birmanie, deux ans après le coup d’État, la résistance au cœur de la forêt, France Culture, mars 2023.

★ Atef Abu Saif, l’écrivain qui veut mourir éveillé sous les bombes

★ Atef Abu Saif devant le portrait de Mahmoud Darwish.

Enfermé dans l’enfer de Gaza, Atef Abu Saif a fait parvenir son journal d’écrivain au New York Times et à Slate. L’Obs et Le Monde en ont publié à leur tour des extraits. Non seulement romancier, il est aussi ministre de la culture de l’Autorité palestinienne.

«Vivre une guerre, écrit-il à la date du 1er décembre, c’est comme devoir renouveler chaque jour son contrat avec la vie.» Et deux jours après : «La maison de ma famille a été détruite la nuit dernière, lorsque les missiles d’un F-16 l’ont frappée avec six autres demeures. Heureusement, il n’y avait personne à l’intérieur.» C’était la maison où il est né, où il a appris à écrire. Son père, âgé de 74 ans, n’a plus d’endroit où dormir.

Atef Abu Saif, The Book of Gaza : A City in Short Fiction,2014.

Pour l’instant, Atef Abu Saif vit sous une tente, dans un camp de réfugiés à Rafah, où il essaie de continuer à écrire son journal malgré la terreur que font régner les soldats israéliens. Il essaie de se souvenir de la vie avant la guerre, et de tous les proches qui ont été anéantis depuis trois mois sous les bombes. «Alors que la guerre se poursuit, je ne peux penser qu’à survivre. Je ne peux pas faire mon deuil. Mon chagrin attendra.»

Dans un camp de réfugiés, au sud de la bande de Gaza, janvier 2024.

C’est l’enfer que ses phrases nous racontent. En direct de Gaza, irrespirable et réduite en poussière. «Dans ce texte, je peux voir tous ceux que j’ai aimés et perdus, et je peux continuer à leur parler. Ils sont toujours avec moi.» C’est le plus important. Et pour nous, dans un pays qui a criminalisé la volonté de soutenir les Palestiniens, quoi de plus important que de lire en direct celui qui continue d’écrire malgré la terreur et les bombes.

Des enfants visitant le musée de Goush Katif à Jérusalem, devant des cartes de Gaza et du Sinaï. © Photo Arthur Larie

★ À Gaza, Mohammed Alaloul, reporter photographe


★ « Kenan, mon fils, avait plein de rêves. Il jouait au football et voulait devenir photographe. Il me disait « Papa, il faut que tu quittes ton travail. »
Mon fils Ahmed, lui, voulait devenir médecin. Rahaf, ma fille, voulait devenir enseignante. Elle était belle comme une jeune mariée.
Qais était un enfant. Ce n’était qu’un enfant. »

Gaza, le 4 novembre 2023. Mohammed Alaloul vient de perdre quatre de ses enfants, morts sous les bombes israéliennes. Ainsi commence le reportage d’Ahmed Deeb, diffusé dans le journal d’Arte du mercredi 13 décembre.

Mohammed Alaloul est reporter cameraman. Il travaille pour l’agence de presse turque Anadolu et filme les ravages des bombardements dans Gaza, où les reporters étrangers n’ont pas le droit d’entrer. Ses images ont déjà fait le tour du monde quand il reçoit l’appel d’un proche : « Un ami m’a appelé pour savoir où j’étais. J’étais à Khan Younis, en train de travailler. Il m’a averti qu’il y avait des bombardements sur notre quartier. J’ai essayé d’appeler mon frère, ma sœur et mon père, mais il n’y avait pas de réseau. Le téléphone de ma femme sonnait, mais elle ne décrochait pas. J’ai compris qu’une frappe avait touché notre maison.»

Face à la caméra de Mohammed Abu, assis au milieu des gravats de son ancien appartement, le reporter essaie de raconter ce jour où sa famille a été anéantie par une seule bombe israélienne. « Mes fils étaient là-haut, à l’étage,» dit-il aux sauveteurs qui déblaient d’épais blocs de béton. Une caméra filme le cameraman : « Tous mes enfants. Ils sont tous partis,» répète-t-il en pleurant dans les bras d’un voisin.

À mains nues, Mohammed Alaloul cherche les corps de ses enfants au milieu des gravats. « C’était ma maison. Ma maison est détruite. Ce n’étaient que des enfants. Des petits garçons. » Le reporter à gardé son gilet pare-balles où le mot PRESS est écrit en grandes lettres bleues sur fond blanc. Le désespoir de ce père me bouleverse. « Ce matin-là, j’étais à la maison. Mon fils est venu me demander : Papa, tu peux m’emmener au travail ? Je lui ai demandé pourquoi ? Il m’a répondu : Je veux travailler avec toi. Tu me manques. Et pendant que je travaillais, ils sont partis rejoindre Dieu. J’en peux plus. C’étaient mes frères et mes enfants. »


Le reportage d’Ahmed Deeb ne cache rien du désarroi de Mohammed Alaloul, qu’on voit embrasser le visage du cadavre de Kenan, en entrouvrant le suaire qui recouvrait son visage. « En effet seul réconfort, dit la voix off, son père, sa femme et son plus jeune fils, Adam, un an, ont échappé aux bombes.»

Mohammed enterre ses quatre enfants tués dans une fosse commune creusée au bulldozer. Comment faire autrement ? Les morts sont trop nombreux dans Gaza pour attribuer des tombes individuelles. De l’hôpital au cimetière, il porte chaque enfant dans ses bras : les ambulances et corbillards doivent servir à transporter les blessés.

Mais ce qui compte dans ce reportage d’une douzaine de minutes, ce sont les paroles de Mohammed. Elles ne s’effaceront pas après la guerre, si jamais la guerre prend fin : « Mes proches, ceux pour lesquels j’ai vécu, sont partis. Mais en tant que journaliste, j’ai le devoir de témoigner. Ni les avions, ni la guerre, ni la mort et les destructions ne nous empêcheront de faire notre travail de journaliste. Les médias occidentaux racontent l’histoire du point de vue israélien. En témoignant des crimes israéliens, nous, nous livrons le point de vue palestinien. »

Qui témoignera pour le témoin, demandait Walter Benjamin. Je veux être celui-là, et témoigner pour Mohammed Alaloul, le cameraman de Gaza.