★ À Gaza, Mohammed Alaloul, reporter photographe


★ « Kenan, mon fils, avait plein de rêves. Il jouait au football et voulait devenir photographe. Il me disait « Papa, il faut que tu quittes ton travail. »
Mon fils Ahmed, lui, voulait devenir médecin. Rahaf, ma fille, voulait devenir enseignante. Elle était belle comme une jeune mariée.
Qais était un enfant. Ce n’était qu’un enfant. »

Gaza, le 4 novembre 2023. Mohammed Alaloul vient de perdre quatre de ses enfants, morts sous les bombes israéliennes. Ainsi commence le reportage d’Ahmed Deeb, diffusé dans le journal d’Arte du mercredi 13 décembre.

Mohammed Alaloul est reporter cameraman. Il travaille pour l’agence de presse turque Anadolu et filme les ravages des bombardements dans Gaza, où les reporters étrangers n’ont pas le droit d’entrer. Ses images ont déjà fait le tour du monde quand il reçoit l’appel d’un proche : « Un ami m’a appelé pour savoir où j’étais. J’étais à Khan Younis, en train de travailler. Il m’a averti qu’il y avait des bombardements sur notre quartier. J’ai essayé d’appeler mon frère, ma sœur et mon père, mais il n’y avait pas de réseau. Le téléphone de ma femme sonnait, mais elle ne décrochait pas. J’ai compris qu’une frappe avait touché notre maison.»

Face à la caméra de Mohammed Abu, assis au milieu des gravats de son ancien appartement, le reporter essaie de raconter ce jour où sa famille a été anéantie par une seule bombe israélienne. « Mes fils étaient là-haut, à l’étage,» dit-il aux sauveteurs qui déblaient d’épais blocs de béton. Une caméra filme le cameraman : « Tous mes enfants. Ils sont tous partis,» répète-t-il en pleurant dans les bras d’un voisin.

À mains nues, Mohammed Alaloul cherche les corps de ses enfants au milieu des gravats. « C’était ma maison. Ma maison est détruite. Ce n’étaient que des enfants. Des petits garçons. » Le reporter à gardé son gilet pare-balles où le mot PRESS est écrit en grandes lettres bleues sur fond blanc. Le désespoir de ce père me bouleverse. « Ce matin-là, j’étais à la maison. Mon fils est venu me demander : Papa, tu peux m’emmener au travail ? Je lui ai demandé pourquoi ? Il m’a répondu : Je veux travailler avec toi. Tu me manques. Et pendant que je travaillais, ils sont partis rejoindre Dieu. J’en peux plus. C’étaient mes frères et mes enfants. »


Le reportage d’Ahmed Deeb ne cache rien du désarroi de Mohammed Alaloul, qu’on voit embrasser le visage du cadavre de Kenan, en entrouvrant le suaire qui recouvrait son visage. « En effet seul réconfort, dit la voix off, son père, sa femme et son plus jeune fils, Adam, un an, ont échappé aux bombes.»

Mohammed enterre ses quatre enfants tués dans une fosse commune creusée au bulldozer. Comment faire autrement ? Les morts sont trop nombreux dans Gaza pour attribuer des tombes individuelles. De l’hôpital au cimetière, il porte chaque enfant dans ses bras : les ambulances et corbillards doivent servir à transporter les blessés.

Mais ce qui compte dans ce reportage d’une douzaine de minutes, ce sont les paroles de Mohammed. Elles ne s’effaceront pas après la guerre, si jamais la guerre prend fin : « Mes proches, ceux pour lesquels j’ai vécu, sont partis. Mais en tant que journaliste, j’ai le devoir de témoigner. Ni les avions, ni la guerre, ni la mort et les destructions ne nous empêcheront de faire notre travail de journaliste. Les médias occidentaux racontent l’histoire du point de vue israélien. En témoignant des crimes israéliens, nous, nous livrons le point de vue palestinien. »

Qui témoignera pour le témoin, demandait Walter Benjamin. Je veux être celui-là, et témoigner pour Mohammed Alaloul, le cameraman de Gaza.

★ Le migrant, un poème d’André Chenet

Masque Kwese, ancienne collection Tristan Tzara. Photographie reçue d'André Chenet.

Masque Kwese, ancienne collection Tristan Tzara. Photographie reçue d’André Chenet.

★ En janvier m’était parvenu ce poème. Un peu comme un cadeau qu’on n’a pas mérité. Et puis les semaines avaient passé. On a beaucoup marché dans les rues cet hiver, on a beaucoup crié contre des lois votées en force, conçues pour détruire une solidarité sociale sans laquelle nous sommes d’autant plus menacés aujourd’hui.

Je voulais mettre ce poème à l’abri, qu’il fasse partie de notre histoire avant qu’elle ne soit falsifiée, elle aussi.
Empêcher que s’effacent les poèmes qu’on reçoit, en les recopiant sur les murs.

★ T.
rue de la Fraternité,
le 20 avril 2020.

Le migrant

à Tieri Briet

Elle disait :

La ville tisse les fils dorés de mes rêves
et ma rue ce matin clair de printemps
multiplie les soleils baoulés sur les vitres
dans le quartier populaire où je vis
la poésie se fait comme on respire
pas besoin d’aller bien loin pour voyager
jusqu’au bout du monde

Il disait :

Je t’ai rencontrée dans un lieu inconnu
à l’heure où roucoulaient les colombes
je venais d’un pays déchiré par la guerre
après avoir traversé montagnes et mers
souvent j’ai dû voyager de nuit
à cause de la couleur de ma peau
seuls les enfants me souriaient
et un jour tu as ouvert en grand ta porte

Tu m’as dit :

« Entre tu es ici chez toi.»

André Chenet,
en janvier 2020.

André Chenet à Buenos Aires. © Aurelie Ondine Menninger, Buenos Aires, Costanera Sur, 2017.

André Chenet à Buenos Aires. © Aurelie Ondine Menninger, Buenos Aires, Costanera Sur, 2017.

Et pour empêcher que l’enfermement n’amène l’effacement, j’ai cherché un autre poème d’André Chenet, à partager ici, à l’intérieur de ce vieux cahier rouge.

Poésie directe de l’intérieur des villes sous la menace, à emporter avec soi quand on marche dans les rues sous l’œil des drônes et des patrouilles de police, avec ou sans dérogation dans la poche.

Fin du deuil et maintenant on va rester vivants, vite ! Parce que dans la nuit du 19 avril 2020, des révoltes populaires ont éclaté comme une traînée de poudre. Des incendies et des tirs de mortier contre une police qui nous a suffisamment mutilés en nous tirant dessus, dans les cortèges et les cités.

Les émeutes ont pris feu cette nuit dans au moins 18 villes à travers le pays. Pendant que la 8e compagnie de CRS continuait de tabasser des Erythréens à Calais, pendant que les flics de la BAC passent leurs nuits de service à picoler dans les bagnoles, à agresser les noctambules isolés, les peuples de Villeneuve-la-Garenne et Toulouse, Gennevilliers et Mulhouse en passant par Bordeaux, ceux de Sevran,et d’Aulnay en passant par Saint-Ouen, Villepinte et Fontenay, Suresnes, Evry, Strasbourg, La Courneuve et Grigny, Neuilly-sur-Marne et Amiens, jusqu’à Chanteloup et Epinay, l’armée d’un peuple méprisé, blessé à la tête et au cœur, a pris la décision de riposter à hauteur de l’immense terreur policière qu’un gouvernement d’incapables a tenté de mettre en place. Le confinement est donc terminé, le 1er mai sera une fête et le gouvernement peut préparer sa capitulation, il n’échappera pas à la justice qu’il nous faudra rétablir.

Seul le peuple sauve le peuple, on avait dit. On n’oublie pas. Ici et maintenant, la servitude n’a que trop duré et notre futur vient tout juste de commencer. Enfin. André merci pour Le migrant, merci pour ce poème que tu mettais en ligne il y a deux jours, une bouffée d’oxygène à l’intérieur de l’asphyxie générale.

★ T.

Poème pour un rouleau de printemps

dédié au grand masturbateur
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

Paul Valéry, 1919

« La poésie a toujours été le cri des hommes oubliés et de ceux qui ne se résignent pas. »
Danaël, anonymous

Je vis dans une grande ville sans limite
où tout s’est arrêté
les oiseaux de chanter
les habitants de vivre
les arbres de pousser
et le temps lui-même semble
avoir cessé sa course de lapin de garenne
pourtant nous vieillissons
plus vite que jamais auparavant
nos visages ressemblent
à des cadrans d’horloges molles
il n’y a plus d’amoureux dans les parcs
des soldat armés jusqu’aux dents
contrôlent tout ce qui bouge
où sont passés les enfants
qui les a fait disparaître
seuls quelques ancêtres en claudiquant vont priant
entre les mausolées de cette cité naufragée
Des écrans plats à longueur de jours et de nuits
diffusent de mauvais films américains de science-fiction
aux scénarios identiques
seul le point de vue change
mais il n’y a plus personne pour écouter
bientôt les meilleurs amis ne se reconnaîtront plus
déjà les miroirs se brouillent les repères se perdent
la vérité s’est retranchée dans un no man’s land inaccessible
des rêves brûlent avec des fumées noires
sortant de la gueule des crématoriums.
Il règne dans les avenues vides une atmosphère mutilante
où quelques fantômes sans sexe, des spectres masqués
déambulent en flottant comme des nuages entre les murailles
parfois un mort soupire sous un soupirail
mais plus personne ne s’en soucie
depuis qu’un décret en lettres de sang
a rendu obligatoire l’interdiction de mourir.
Autrefois j’ai entendu dire qu’en Chine
un vieux sage en marchant sur les mains
était venu voir l’Empereur pour lui apprendre
à applaudir avec une seule main.
Le soleil rumine sur les toits de vieilles chansons d’antan
et derrière les fenêtres les cerveaux détraqués cuisent à gros bouillons
il fait un temps à se tirer une balle dans la peau
à sortir de sa tanière comme un animal féroce.
Dans ma ville s’est répandu comme traînée de poudre le bruit de fond
d’un silence mortel lourd comme une rumeur d’apocalypse.

André Chenet,
le 18 avril 2020.

★ Nous sommes les oiseaux qui annoncent le grand changement

Dans ses Fragments verticaux, Roberto Juarroz a écrit que nul ne possède rien. Que pour posséder quelque chose, il est nécessaire de se mettre à nu, de s’emparer de son centre et d’avoir un endroit où le protéger. Pour posséder une rose, nul ne peut la dévêtir de ses pétales et retenir son arôme. J’aime les chemins de pensée de Juarroz, quand il finit par écrire que les mains de l’homme sont toujours des mains vides. Que peut-être notre exercice fondamental consiste à aimer et écrire avec les mains vides.

Et ce matin, Elisabeth Benichou m’apprend que sur le mur de son immeuble, à Athènes, quelqu’un a écrit cette phrase en français : Nous sommes les oiseaux qui annoncent le grand changement. Comment la remercier de m’envoyer ces neuf mots qui rechargent l’espérance ? Je ne sais pas. Je crois que j’attendais cette phrase depuis plusieurs années. Que je n’en pouvais plus tellement je l’attendais.

Et puis ce sont les mots de Rosa Luxemburg que Sandrine m’a apportés comme une autre réponse. Une réponse aussi inattendue qu’une offrande par écrit : Sur la pierre de mon tombeau, on ne lira que deux syllabes : « tsvi-tsvi ». C’est le chant des mésanges charbonnières que j’imite si bien qu’elles accourent aussitôt. Et figurez-vous que dans ce « tsvi-tsvi » qui, jusque-là, fusait clair et fin comme une aiguille d’acier, il y a depuis quelques jours un tout petit trille, une minuscule note de poitrine. Et savez-vous, Mademoiselle Jacob, ce que cela signifie ? C’est le premier léger mouvement du printemps qui arrive. Malgré la neige, le froid et la solitude, nous croyons – les mésanges et moi – au printemps à venir ! Et si, par impatience, je ne devais pas vivre ce printemps, n’oubliez pas que sur la pierre de ma tombe, on ne devra rien lire d’autre que « tsvi-tsvi ».