Encore un message pour Asli

C’est bien d’entendre lorsqu’il y a quelque chose à écouter
15571356_10154207453022217_74951246_n.jpgChère Asli,
Le 13 décembre 2016, vers 18h05, à la librairie Payot de Montreux, en Suisse, alors que je lisais votre lettre, éclairée par l’écoute de quelques personnes et de la clarté de la bougie allumée, est entré dans la librairie, un jeune homme, grand, calme, attentif, portant des lunettes. Il devait avoir 13 ou 14 ans. Je pensais qu’il allait juste passer et se rendre plus loin dans la librairie…mais à mon étonnement et ma joie il s’est arrêté, a écouté et s’est assis.
Un dialogue alors est né de l’écoute mutuelle de la lecture…de la lettre, quelques mots échangés en aparté, contextualisant cette action solidaire pour vous et en pensée aussi pour les autres personnes emprisonnées. Puis la lecture de l’extrait FINAL du chapitre « FINS »…puis je lui ai dit ma joie qu’il se soit arrêté et ai pris le temps d’écouter. Alors il m’a regardée, sa maman et sa soeur étaient quelques minutes plus tôt entrées dans la librairie et debout derrière lui, écoutaient aussi.
Ce jeune homme m’a répondu: « j’aime bien écouter quand il y a une lecture à entendre » puis il a réfléchi et m’a dit: « C’est bien d’entendre lorsqu’il y a quelque chose à écouter ». Puis nous nous sommes souris, salués dans cet instant si clair, si doux, si calme et dans la fraîcheur de cette soirée d’hiver, il est reparti, les portes coulissantes se refermant derrière lui…vos paroles résonnent et seront portées au travers des générations…
Bien à vous et mes meilleurs messages,
Nathalie Jendly
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Nathalie Jendly est conteuse et lectrice publique. Elle porte un chemisier d’étoiles pour lire les textes d’Asli Erdoğan, de librairie en librairie, dans le cadre de l’opération« Lire pour qu’elle soit libre ».
Nathalie Jendly vit et travaille à Vevey, en Suisse.

Une lettre pour la défense d’Asli

Tieri Briet
Si petite zone au 6, rue Peitret
13200, Arles

Arles, vendredi 16 décembre 2016

Bonjour à toi,

Je voulais te saluer et t’écrire, aussi, parce qu’Asli est en prison. Toi, je ne connais pas encore ton visage, je ne sais pas non plus ton âge et rassure-toi, je n’ai pas l’habitude d’écrire aux inconnus dans la rue. Mais je sais au moins quelque chose d’important : toi aussi tu as des yeux pour regarder, un cœur humain pour comprendre. C’est bien assez pour t’écrire cette lettre aujourd’hui.

img_4358Oui, Asli est en prison. Depuis 121 jours maintenant, en Turquie, dans la prison des femmes à Istanbul. Des policiers sont venus l’arrêter chez elle le 16 août de cette année. Ils l’ont jetée en prison comme la pire des voleuses et au mois de novembre, un procureur d’Istanbul a requis contre elle la prison à vie. Asli est écrivaine. À mes yeux, une immense écrivaine. Elle n’a pas commis d’autre crime que de raconter la sombre vérité de son pays, dans les chroniques qu’elle écrivait pour un journal aujourd’hui interdit : dans le sud-est de la Turquie, les Forces spéciales de la police ont tué et brûlé des familles entières dans les caves effondrées de leurs maisons, après avoir bombardé leurs villes, leurs magasins et l’école où allaient les enfants, en terre kurde.

J’imagine que ça va te sembler incroyable mais non, ce n’est pas une histoire que j’invente. Je te donne ma parole et tu peux vérifier si tu veux : en France, en Italie comme en Allemagne, les journaux ont commencé à parler d’elle. Asli Erdoğan, c’est son nom.  Tu verras. Des écrivains, des journalistes, des éditeurs et des libraires ont lancé un appel pour qu’elle soit libérée. Le plus vite possible, ont-ils dit, et c’est aussi pour ça que je t’écris cette lettre aujourd’hui. Comme Asli, je n’ai pas d’autre pouvoir que les mots pour écrire face à un monde de plus en plus menaçant. T’écrire encore et encore. À toi et aux amis, aux passants, aux inconnus.

Je veux que tu le saches : Asli sera jugée ce 29 décembre, dans un tribunal d’Istanbul. Des écrivains partent là-bas pour être à ses côtés le jour de son procès et les jours qui suivront.

En attendant, je te recopie ce passage d’un de ses livres. Pour que tu voies, toi aussi, à quel point elle est fragile et courageuse. Juste quelques phrases, tirées d’un roman paru en 2003 aux éditions Actes Sud, « La Ville dont la cape est rouge ».

« Elle avait croisé la mort à chaque coin ; une mort engraissée, vorace, capricieuse s’était infiltrée dans chaque mot qu’elle avait écrit. Pourtant, ce qu’elle pourchassait dans les labyrinthes sombres, c’était autre chose. Ce qu’elle cherchait dans les favelas misérables, dans les regards voilés des sans-abri, au-delà des masques de carnaval… La passion désespérée du corps pour la vie, plus vieille et plus puissante que tous les mots. »

Demain samedi, je serai devant la librairie Camili Books & Tea, 155 rue Carreterie à Avignon. Dans la rue, pour écrire d’autres lettres à d’autres passants. Le soir, à 18 heures, tu peux venir nous y rejoindre. Nous y lirons des textes qu’Asli a écrits, des lettres aussi, écrites en prison. Et puis le 26 décembre, avec d’autres écrivains, nous prendrons l’avion pour Istanbul, pour être présents à son procès, le 29. C’est le moins qu’on puisse faire.

Je t’ai dit qu’Asli était fragile. Tu te souviens ? Ce n’est pas juste une façon de parler. Elle a seulement 49 ans mais elle souffre de diabète et de plusieurs hernies discales. Aucun médecin ne s’occupe d’elle, et le directeur de la prison a refusé qu’elle suive le régime dont sa santé a tant besoin. Alors je vais être franc avec toi : je ne veux pas qu’Asli meure en prison. Et jusqu’au jour de sa libération, je continuerai d’écrire des lettres pour Asli dans les rues d’Avignon, d’Arles et d’Istanbul.

Amitiés à toi et pense à elle.

Tieri

 

 

Journal de lutte, jour 27 : 115 jours de prison pour Asli Erdoğan

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Clotilde Hesme lisant Le Bâtiment de pierre, d’Asli Erdogan, au théâtre de la Bastille. 

À force, compter les jours d’emprisonnement dans ce journal de lutte devient de plus en plus comme une brûlure qui ne veut pas cicatriser. Le rappel que c’est intolérable, cette déchirure dans nos journées, ce lent travail de pourrissement par les nouveaux fascismes qui encerclent l’Europe. Compter les jours est devenu le plus simple des partages. Ce décompte que fait l’épouse d’un prisonnier, la mère dont on a condamné le fils aîné, jour après jour. Je veux m’arrêter de compter, vite.

Samedi 10 décembre 2016, c’était le cent-quinzième jour de prison pour Asli Erdoğan et à Paris, sur le plateau du théâtre de la Bastille, une femme venait pour lire Le Bâtiment de pierre. Quand nous avions lancé cet appel, Ricardo et moi, nous n’imaginions pas qu’un mois après, de Montréal à Tunis et de Lausanne à Brest, les lectures allaient se multiplier à travers les continents. Personne n’a pris le temps de compter ces gestes de solidarité. Personne ne veut compter les jours, les lieux où désormais résonnent les mots de celle qu’on a jetée en prison.

Et Clotilde Hesme est venue dans la lumière du théâtre. Un livre à la main, un petit livre jaune d’Actes Sud. Elle n’a rien dit. Elle s’est avancée devant nous, seule, silencieuse en attendant le silence. Elle a ouvert le livre à la première page, et nous a lu les premières lignes d’un livre qui porte en lui un danger, celui de ces prisons dont l’ombre nous menace. C’est aussi simple. Et parce que Clotilde Hesme est comédienne, et parce qu’il y a une magie dans le dispositif d’un théâtre, dans la présence d’un corps debout qui va parler, les mots d’Asli  Erdoğan ont pris la parole. Dans la bouche de Clotilde Hesme, un par un comme s’ils étaient des pierres, les mots du Bâtiment de pierre se sont mis à peser de tout leur poids devant nous.

Combien sommes-nous à croire au sortilège du théâtre quand un seul corps est venu l’incarner sous nos yeux ? Cernée des ombres noires de la scène, le corps de l’écrivaine emprisonnée à Istanbul venait renforcer le corps de la comédienne debout dans sa parole, au milieu de Paris devant nous. Je ne sais pas comment opère le sortilège. Je regardais le fin visage de Clotilde Hesme, taillé dans la matière de la lumière, je regardais les lèvres de Clotilde Hesme prononcer les mots d’abord écrits en turc, les mots qu’il a fallu traduire en français pour qu’ils nous parlent, et dans cette suite d’opérations où l’écriture se transforme en parole, c’était le corps d’une comédienne qui nous donnait le résultat de tout ce processus.

Les lèvres et les poumons de Clotilde Hesme, la comédienne, nous apportaient le sang vif d’Asli Erdoğan, l’écrivaine emprisonnée. Son art du récit était pour nous, qu’elle déposait sur le plateau nu d’un théâtre où nous faisions silence. Presque une cérémonie pour conjurer l’emprisonnement. La dignité d’un corps de femme debout dans la lumière, tendu à l’intérieur d’une voix si claire, d’une parole simple et humaine qui nous donnait les mots d’une parole menacée.

C’est difficile de raconter un sortilège. Il faut tout l’art du romancier ou du conteur. Je ne sais pas comment faire, pour raconter la voix humaine de Clotilde Hesme, quand elle apporte à nos pieds la parole menacée d’Asli Erdoğan. Le corps solaire de la comédienne venu porter le corps fragile et souffrant d’une écrivaine aux prises avec les prisons de l’Etat turc où elle essaie de vivre. L’étrange métamorphose de la langue turque venue couler entre les lèvres de Clotilde Hesme.

Au moins puis-je raconter un secret. Celui que la comédienne n’a pas livré à ceux qui l’écoutaient, ce soir de décembre à Paris. Les mots d’Asli Erdoğan, Clotilde Hesme les a reçus de Patrice Chéreau, l’année de sa mort en 2013. Un peu comme une offrande qu’on fait quand on s’en va. Lui voulait que ce soit ses lèvres à elle qui viennent lui lire les mots d’Asli, sur le plateau nu d’un théâtre où tous deux travaillaient d’arrache-pied. Parce que Chéreau travaillait d’arrache-pied. Parce que la voix de Clotilde Hesme avait la force de dire un si beau texte, qui nous raconte l’ombre des prisons dans nos vies.

Comment remercier celle qui dans Paris nous a porté les mots de celle qu’on emprisonne ? L’art du théâtre a cette puissance. Et dans cet art habite le corps debout d’une comédienne miraculeuse, celle qui lisait les mots d’Asli à Chéreau, dans l’année de sa disparition.