★ Libérer Ahmet Altan et partager sa parole

Ahmet Altan, Silivri, 2018.

Ahmet Altan, Silivri, 2018.

Du fond de sa prison, condamné en février 2018 à la perpétuité aggravée par la justice turque – une justice morte aux ordres d’un tyran va-t-en-guerre – Ahmet Altan continue de s’adresser à nos consciences accaparées. Il y a bien eu une pétition en mars, quelques articles aussi pour s’indigner mais aujourd’hui, six semaines après sa condamnation, le romancier est retourné aux oubliettes de Silivri, la plus grande prison du continent européen où il est enfermé avec son frère et des centaines de journalistes, syndicalistes, écrivains et professeurs, les nouveaux bandits d’un pays qui dicte sa loi à l’Europe.

Député d’Ankara, Tekin Bingöl a pu rencontrer Ahmet Altan et son frère, Mehmet Altan, dans leur prison de la banlieue d’Istanbul. Tekin Bingöl est non seulement député de la 2ème circonscription de la ville d’Ankara, mais il est aussi vice-président en charge de l’organisation du CHP – le Parti Républicain du peuple – et des organisations du CHP à l’étranger. Ce 3 avril, il a pu rencontrer les deux frères et leurs co-accusés, tout en notant leurs paroles que Diken, un journal d’opposition a pris le risque de reproduire.

« L’AKP n a plus d’atouts en main, a dit Ahmet Altan au député. Il ne lui reste plus que le jeu du nationalisme. Dans ces conditions, l’AKP ne pourra plus diriger le pays très longtemps. En Turquie personne n’a plus la moindre garantie. À tout moment, chacun peut être accusé d’appartenir au mouvement FETÖ.» FETÖ, c’est l’appellation forgée par le gouvernement pour désigner la confrérie Fethullah Gülen, autrefois alliée de l’AKP, aujourd’hui accusée de conspiration et d’avoir organisé la tentative de coup d’Etat en juillet 2016.

Ahmet Altan n’a rien perdu de sa lucidité. Mais il ne sortira pas de prison tant que l’AK Parti d’Erdogan continuera de s’accaparer le pouvoir politique en Turquie pour faire la guerre aux Kurdes, et recruter impunément les djihadistes de Daesh pour massacrer les réfugiés au Rojava . C’est pourquoi nous devons combattre le parti du tyran. De toutes nos forces, de toute notre intelligence et continuer d’écouter ce que disent ses opposants, condamnés à mourir l’un après l’autre en prison.

Le même jour, Mehmet Altan confiait à Tekin Bingöl qu’en Turquie, «le ministre de la justice restait silencieux sur l’injustice». Lui aussi reste lucide. Nous avons besoin de leur regard et de leur liberté de parole. Il nous faut lire et relire les plaidoiries des deux frères, qui sont un réquisitoire contre l’État turc. Nous qui sommes libres, nous devons relayer leurs paroles, les afficher sur les murs et leur donner un écho équivalent a celui qui s’était inventé pour Asli Erdogan, aujourd’hui libre et exilée en Allemagne.

Ahmet Altan est l’une des plus grandes voix de la littérature turque, a déclaré Asli Erdogan. Alors je recopie encore une fois les mots d’Altan, rien qu’une phrase volée à l’un de ses romans, Comme une blessure de sabre : « La peur et l’oppression qui régnaient dans la ville couverte de sureaux et de cèdres, où la mer, les chèvrefeuilles, les roses, les figues, les citrons et les melons embaumaient obstinément pendant que résonnaient les appels à la prière et les cantiques, composaient le climat à la fois conservateur et excitant de ce pays où les âmes des habitants, enfouissant constamment dans les profondeurs de leur être des sentiments bridés par les interdits et le péché, se changeaient en nuits noires au milieu desquelles leurs sentiments explosaient soudain comme un feu d’artifice.»

Oui, nous habitons la nuit noire. C’est vrai, mais les mots sont vivants si nous pouvons encore dénoncer, combattre et mettre à bas un gouvernement qui n’a jamais cessé d’enfermer les plus grandes voix de la littérature et du journalisme en Turquie. Sinon écrire ne sert à rien.
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• Ahmet Altan, Comme une blessure de sabre, traduit du turc par Alfred DEPEYRAT, Actes Sud, septembre 2000.

• En photo, Ahmet Altan le jour de sa condamnation à une seconde peine, aggravant encore la perpétuité, devant le 26e tribunal pénal d’Istanbul : 5 ans et 11 mois pour «outrages envers le chef de l’Etat» et «propagande d’une organisation terroriste». Ce jour-là, il avait simplement répondu à ses juges : «Je vais continuer à appeler un enfant, un enfant. Je vais toujours demander la démocratie et la paix. Et si le prix à payer est de faire de la prison, je ferai de la prison.»

★ Mathieu Gabard, Pour un État Généreux de la migration

Helio Possoz, Juliette Massat, Pierre Mounir & Mathieu Gabard lisant des textes et témoignages d'enfermés au CRA de Sète
Helio Possoz, Juliette Massat, Pierre Mounir & Mathieu Gabard lisant des textes et témoignages d’enfermés au CRA de Sète

À Sète, mardi 10 avril à midi, au milieu de la place du kiosque a eu lieu une lecture de textes, rassemblant les témoignages d’enfermés au centre de rétention administrative de Sète.

Mathieu Gabard, qui est poète public à Montpellier, y a lu un poème important, Pour un État Généreux de la migration, que nous avons voulu reproduire ici, à l’intérieur d’Un cahier rouge.

D’autres lectures auront lieu très bientôt, associées à l’affichage des textes sur les murs des rues de Sète.

POUR UN ÉTAT GÉNÉREUX DE LA MIGRATION

C’est comme un hoquet général, un spasme de nos histoires, sans doute un vomissement – de fait, un vrai recommencement,
non du même, mais des forces réadmises de l’horreur.

Patrick Chamoiseau, Frères migrants

Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme

Imaginer le possible pour réaliser le désirable.

Armand Gatti, La Traversée des Langages

Les Etats Généraux des migrations veulent un État Généreux avec les migrants.

Un État qui n’emprisonne pas son regard dans l’imaginaire étriqué de sa nation, de sa patrie, de son identité.
Nous ne voulons pas porter le costume barbelé de l’égoïsme national.
Nous ne voulons pas d’une fabrique nationale de la peur.
Nous voulons que l’État développe un altruisme trans-national.
Nous demandons à l’État de monter dans le train plutôt que de lui barrer la route, le vider de ses passagers et laisser les pillards électoraux démonter ses pièces en douce pour la confection de leurs épouvantails médiatiques.
Nous voulons que le droit humain international soit appliqué.
Nous voulons un État qui ne parle pas d’étranger ou de sans-papiers mais de semblable dont il est impérieusement nécessaire de prendre soin.
Nous voulons un État qui ne pointe pas du doigt, mais qui tend la main, porte main forte, prend son courage à deux mains.
Un État qui ne produit pas une sous-humanité, une sous-catégorie humaine, qu’un préfet domestique et zélé peut enfermer à sa guise.
Nous voulons un État bienveillant avec tout humain.
Nous voulons que l’État cesse l’orchestration subreptice et quotidienne de la torture psychologique.
Nous ne voulons pas un État qui condamne un homme, ayant laissé pour mort son petit frère dans la mer, à l’enfermement, à l’insécurité, au stress, au manque d’intimité, à l’intimidation, à l’insomnie, à ne rien faire : à la rétention, craignant, par surcroît, d’être expulsé dans un pays dont il ne parle pas la langue, dans lequel son désir ne le pousse pas, parce qu’on y a relevé, un soir, ses empreintes alors qu’il s’y opposait de toutes ses forces jusqu’à s’en déboîter l’épaule.
Nous voulons un État qui ne blesse pas.
Un État qui ne complique pas.
Un État qui n’empêche pas un homme d’assister à l’accouchement de sa femme parce qu’il n’a pas de carte de séjour.
Un État qui ne pousse pas un homme à avaler les piles d’une télécommande.
Un État qui ne pousse pas un homme dans les retranchements morbides de sa santé psychique et physique.
Un État qui ne pousse pas un homme à se tailler les veines d’un bras entier.
Un État qui ne pousse pas un homme à se taper la tête contre le mur jusqu’au sang.
Un État qui accueille le voyageur, le demandeur, le passant et l’arrivant.
Un État qui accueille l’éventualité, le possible et l’indécis.
Un État ouvert.
Un État qui protège.
Un État qui facilite la vie.
Un État qui n’avorte pas les rêves et les chemins par incision préfectorale.
Un État qui aide tout un chacun, qui que ce soit, où qu’il soit, à travers le monde, à se construire au plus beau de ses possibles.
Un État qui aide à développer de vives lumières dans les regards.
Un État qui aide à rendre possible les illuminations.
Un État solidaire, aimant et humain.
Un État digne de confiance, confortable, accompagnant.
Nous voulons un État Généreux avec l’humain.
Nous voulons que l’État ne soit pas une machine à laisser périr ceux qu’il considère de toute évidence factuelle et statistique comme ses moins que rien. Qu’il ne soit pas une machine à laisser les morts lécher ses côtes.
Qu’il ne soit pas État abandon.
État criminel par omission.
Nous voulons que l’État serve l’humain sans sélection.
Nous voulons un État Généreux de la migration.
Nous voulons que l’État comprenne que la migration est l’état essentiel de la vitalité du monde.
Nous voulons que l’État relâche de son emprise incisive ses proies post-coloniales.
Nous ne voulons pas d’un État sauvage, peureux, agressif, voleur et replié sur lui-même.
Nous voulons que l’État sorte de son adolescence.
Qu’il dépasse ses traumatismes de maltraitance.
Qu’il sorte du foyer et se baigne de lumière.
Qu’il réalise qu’une fois sorti, il pourra entamer une fiévreuse ballade dans la nature et rencontrer des inconnus prêts à tout pour vivre en paix.
Qu’il laisse à tout un chacun le droit de voyager, de vivre et de s’installer.
Nous ne voulons pas d’un État meurtrier déguisé en chose publique.
Nous ne voulons pas des masques de la peur confectionnés jour après jour pour remporter la palme d’or au carnaval électoral.
Nous voulons un joli loup émaillé de dentelle, des peintures d’argile sur les visages, des
faces nues et des regards profonds.
Nous voulons faire confiance au passant.
Nous voulons un État Généreux.
Qui sème la générosité récolte la générosité.
Au vent les graines se transmettent comme des semences transgéniques qui contaminent les champs voisins.
Nous voulons un holding de la générosité dont nous ne ferons pas payer les fruits.
Nous ne poursuivrons pas les ressemeurs.
Nous voulons une multi-nationale des États Généreux gratuite et immédiate.

Mathieu Gabard

En juillet 2017, Mathieu Gabard s’est fait CRAieur de rue et a rendu visite, jour après jour, aux enfermés du centre de rétention administrative de Sète, avant de transformer leurs paroles en poèmes pour les dire, à voix haute dans la rue Gambetta, le temps que durait le festival Voix Vives. Accompagné par Hugo Minsat au saxophone et par Elio Possoz, écrivain lui aussi, Mathieu Gabard a tenté de raconter les violences et les humiliations subies par les détenus du CRA.

centre de rétention
cage de désespoir
où chacun attend
la sentence administrative
libéré ou expulsé

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D’autres paroles d’enfermés à écouter, lire et diffuser :

Podcast Les Enfermé·es : « Les murs enferment la parole mais la vie continue »

K. & K., une lettre d’Albanie

252505_217396691615242_4771190_nLe jour se lève de plus en plus tôt quand on voyage vers le sud-est, comme si l’été rajeunissait et nous accordait ce miracle. À Dürres, au bord de l’Albanie, le ciel s’est éclairci vers 5h30 alors qu’à Arles, la semaine de mon départ, il fallait encore attendre une heure supplémentaire pour discerner les vols des premiers martinets en plein ciel. Quand on dort dehors, sur une épaisseur de cartons qui adoucissent la rugosité du béton, les lueurs du matin prennent une importance baptismale. La journée sera longue, on le sait, mais ce sera un jour de marche sur une terre vénérée, à l’intérieur d’une autre Europe qui n’appartient pas encore à l’empire.

L’Albanie est un pays de bandits. Sa légende a résonné jusqu’en Afrique et à Thessalonique, je me souviens que les jeunes hommes afghans ou éthiopiens avaient peur d’en franchir la frontière, de crainte d’être capturés et dépecés de leurs organes par une mafia qui n’avait peur d’aucune police.

Mais l’Albanie a son Homère, l’infatigable Kadaré qui racontait souvent, à la fin du vingtième siècle, que son pays était peuplé de Don Quichotte. « Mais attention, disait-il. Ce seraient des Don Quichotte qui pourraient vraiment faire la guerre. Enrichis par le vrai sang.» 

J’ai aimé lire les grands romans de Kadaré bien avant de mettre les pieds dans ce pays qu’il avait fui en 1990. Mais je n’imaginais pas qu’un jour, j’allais pouvoir y rencontrer les nièces et les neveux de Musine Kokalari, cette femme qui a passé sa vie d’adulte et d’écrivain dans les prisons du dictateur, alors que Kadaré pouvait publier ses livres et ses poèmes sans en être inquiété. La paranoïa d’Enver Hoxha avait ses indulgences, difficiles à comprendre après coup, même si Kadaré s’en est beaucoup expliqué par la suite.

248231_217396684948576_5683739_nEn Albanie, les livres se vendent sur les trottoirs, à l’intérieur de petits kiosques où l’on achète aussi des cigarettes et des bonbons. À leurs vitrines, les romans d’Ismaïl Kadaré trônent bien en vue. Aucun des livres de Musine Kokalari n’est accessible, et même son nom semble encore inconnu des vendeurs.

Dans mon vieux cahier rouge, j’avais recopié certains de ses écrits de prison que j’avais essayé de traduire en français. J’ai commencé à les relire sur le bateau, puis dans les faubourgs de Dürres, pour faire un contrepoids à l’Albanie légendaire d’ismaïl Kadaré et à l’Albanie d’aujourd’hui, qui n’est pas encore amnésique. L’Albanie de Musine K. est appauvrie et humaine, emprisonnée et chaleureuse, archaïque et sans rancune. C’est elle que je suis venue retrouver.

 

Fragment d’un interrogatoire de Musine Kokalari 

On m’a arrêtée un 13 novembre.
Avec quelques autres prisonniers, ramassés de-ci de là, on m’a enfermée dans la cave d’une maison.
Là, il y avait Silo Kolesi et Sotir Polena qui m’ont interrogée :
– Vous êtes une social-démocrate ?
– Oui
– Vous avez essayé de diviser le peuple ?
– Quelqu’un peut vérifier ?
– Vous n’avez pas combattu.
– C’est vous qui m’avez empêchée.

Traduit de l’albanais par T.B.

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Des fleurs pour Musine Kokalari