★ Nous sommes les oiseaux qui annoncent le grand changement

Dans ses Fragments verticaux, Roberto Juarroz a écrit que nul ne possède rien. Que pour posséder quelque chose, il est nécessaire de se mettre à nu, de s’emparer de son centre et d’avoir un endroit où le protéger. Pour posséder une rose, nul ne peut la dévêtir de ses pétales et retenir son arôme. J’aime les chemins de pensée de Juarroz, quand il finit par écrire que les mains de l’homme sont toujours des mains vides. Que peut-être notre exercice fondamental consiste à aimer et écrire avec les mains vides.

Et ce matin, Elisabeth Benichou m’apprend que sur le mur de son immeuble, à Athènes, quelqu’un a écrit cette phrase en français : Nous sommes les oiseaux qui annoncent le grand changement. Comment la remercier de m’envoyer ces neuf mots qui rechargent l’espérance ? Je ne sais pas. Je crois que j’attendais cette phrase depuis plusieurs années. Que je n’en pouvais plus tellement je l’attendais.

Et puis ce sont les mots de Rosa Luxemburg que Sandrine m’a apportés comme une autre réponse. Une réponse aussi inattendue qu’une offrande par écrit : Sur la pierre de mon tombeau, on ne lira que deux syllabes : « tsvi-tsvi ». C’est le chant des mésanges charbonnières que j’imite si bien qu’elles accourent aussitôt. Et figurez-vous que dans ce « tsvi-tsvi » qui, jusque-là, fusait clair et fin comme une aiguille d’acier, il y a depuis quelques jours un tout petit trille, une minuscule note de poitrine. Et savez-vous, Mademoiselle Jacob, ce que cela signifie ? C’est le premier léger mouvement du printemps qui arrive. Malgré la neige, le froid et la solitude, nous croyons – les mésanges et moi – au printemps à venir ! Et si, par impatience, je ne devais pas vivre ce printemps, n’oubliez pas que sur la pierre de ma tombe, on ne devra rien lire d’autre que « tsvi-tsvi ».

★ La paix viendra des Somaliennes

Face au vieil écrivain, la jeune mère qui tend la main pour mendier n’a pas prononcé un seul mot. Mais sa bouche s’est durcie, ses yeux se sont baissés sur la paume claire qu’elle continue de tendre vers l’homme âgé, pendant qu’il cherche une pièce ou un billet à lui donner.

Avant sa venue, la main est longtemps restée vide et Nuruddin Farah le sait. Il imagine les doigts ouverts depuis des heures et c’est une image douloureuse qui se forme en travers de sa pensée. Un peu de la poussière du désert a recouvert les veines de son poignet à elle. Il l’a reconnue de loin. Elle est la plus jeune dans l’alignement des mendiantes et c’est immédiat, comme un reflet inespéré dans son regard de vieil exilé, il a contemplé sa beauté et enfoui dans le creux de sa main les derniers billets qu’il a pu trouver.

Alors elle incline un peu son visage, on pourrait croire à un salut mais ce n’est pas saluer qu’elle veut. Plutôt esquiver son regard de vieil homme attristé. Elle ferme les paupières en répétant trois mots d’une prière silencieuse, les trois seuls en arabe qu’elle ait retenus du Coran. D’anciens mots de l’enfance devenus talismans dans l’exil. Maintenant, elle pense que prier l’a protégée dans sa fuite. Aujourd’hui, le vieil écrivain qui a fui son pays lui aussi peut deviner qu’elle n’a rien d’autre que les mots d’une prière pour affronter les mauvais coups. Dans les rues de Mombasa, trois mots d’arabe veillent sur l’aîné de ses garçons qui va avoir douze ans, qui a déjà envie d’une arme pour aller tuer.

Sans un ancien pour veiller sur leurs vies, les gamins apprennent très vite à monnayer quelques grammes de qaat en échange de violence. Nuruddin le sait ça aussi. La survie à l’intérieur des camps de réfugiés se négocie trop souvent à ce prix. Et depuis le temps qu’il fuit, depuis le temps qu’il écrit des articles et des livres, il a fini par apprendre au moins ça : l’existence qui est faite aux enfants somalis en exil n’est pas acceptable.Il faut fuir. Il l’a raconté dans ses romans. Il a décrit ce peuple d’enfants accourant par centaines, les yeux fous quand un camion de ravitaillement remonte l’allée d’un camp dans le nord du Kenya. Le plus étonnant, c’est qu’il ait su l’écrire à travers les yeux d’une femme dont le visage et le prénom sont ceux de la mendiante.

Le vieil écrivain ne raconte le monde que par la voix des somaliennes, elles qui même à l’intérieur de leur famille n’ont pas le droit à la parole. La mère de Nuruddin Farah est morte. Et menacé de mort dans son pays, il n’a pas pu assister aux funérailles. Mais il n’a pas oublié qu’à l’intérieur des poèmes de sa mère, la Somalie est une femme. Elle, la jeune mère qui lui fait face les yeux baissés. Il la regarde incliner son visage vers le sol pour mendier, puis replacer son voile jaune et rouge pour dissimuler ses cheveux. Il essaie de deviner à ses vêtements si elle vient du Hiiraan ou d’une autre province plus au nord, ravagée par l’armée éthiopienne.

Il s’agenouille face à la jeune mère qui mendie. Il a quelque chose à lui dire. Il veut lui raconter qu’à Paris, porte de la Chapelle, une femme vient de mourir dans la rue d’être seule. Exilée, abandonnée et violentée depuis des mois par l’administration et la police française. Elle était Somalienne.

C’est le mardi 2 avril qu’on a retrouvé son corps déjà raidi sous le pont de l’échangeur du périphérique nord, un corps humain recroquevillé sous une couverture trempée d’urine et de pluie à l’intérieur d’une petit tente, un sac à main serré entre ses bras. Nuruddin est écrivain et il veut raconter toute l’histoire de sa vie. Parce que c’était une femme âgée, qu’elle s’est beaucoup battue avant de succomber dans ce pays maudit. Enfermée dehors depuis des mois, dans les rues de Paris, la capitale de la France qui refuse d’accueillir. Chaque matin, elle était réveillée à coups de pied par des fonctionnaires de police, juste avant qu’ils ne pulvérisent lui du gaz en plein visage. Sans comprendre leur violence, elle continuait d’essayer de survivre, dans la peur absolue des coups qu’elle recevait.

Nuruddin veut écrire son histoire pour qu’en France, les responsables politiques qui organisent la mort et la torture des sans-papiers soient eux aussi emprisonnés. Il croit encore à la justice internationale. Il pense que la vieille femme venue de Somalie avait encore des droits humains, et que les policiers de La Chapelle ne sont rien d’autre que des tortionnaires qu’il faut juger, eux aussi, devant un tribunal compétent et nécessaire. Je suis comme Nuruddin Farah, je crois encore en la justice des hommes, dans l’importance de raconter.

Face à la jeune mendiante, Nuruddin ajoute qu’à Paris, le Collectif de la Chapelle a organisé une cérémonie funèbre en mémoire de la femme morte. C’est le plus important. Leur deuil, leur rage resteront la seule réponse humaine face à un crime d’Etat. En mémoire de tous les exilés que l’Etat français a laissé mourir à ses frontières, dans les neiges des montagnes ou dans les vagues de la Méditerranée. En mémoire de tous ceux qu’elle a poussés au suicide dans les centres de rétention administrative. En mémoire d’une Somalienne abandonnée jusqu’à la mort dans les rues de Paris.

La cérémonie a eu lieu un dimanche, le 21 avril 2019, porte de la Chapelle.

Tieri Briet

Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ?

Poste frontière entre Hongrie et Slovénie, dans le village de Pince, en 2015.
Poste frontière entre Hongrie et Slovénie, dans le village de Pince, en 2015.

Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ? C’est Aleš Šteger qui pose la question et Aleš Šteger est poète. Le 2 août 2015, il s’est assis pendant douze heures dans la gare routière de Belgrade, sans bouger. C’était l’été où la Serbie était devenue un lieu de passage pour la plupart des réfugiés syriens, en route vers la Hongrie ou l’Allemagne. Au milieu d’eux, Aleš Šteger a noté scrupuleusement ce qu’il a pu voir et entendre, à la manière d’un sismographe humain. Malheureusement pour nous, jamais personne n’a eu l’idée de traduire en français ce qu’Aleš Šteger avait écrit pendant ces douze heures : «La gare routière de Belgrade – une salle d’attente pour réfugiés».

Il faut dire aussi qu’Aleš Šteger est slovène et que l’un de ses poèmes, «La frontière en moi», sert de voix off à un film de Peter Zach, «Beyond boundaries». C’est un poème assez long, composé au cours d’une marche solitaire qui suivait toutes les frontières de ce petit pays, la Slovénie, longeant ainsi la mer puis l’Italie, à l’ouest, l’Autriche au nord, la Hongrie à l’est avant la Croatie, qui forme la frontière sud. Ça donne un «texte plein de cartes postales, un texte plein de nouvelles sur diverses frontières en Europe. Un texte qui enseigne ce qu’est toute frontière, tout ce qu’une frontière peut être.»

Par chance, Guillaume Métayer, qui est aussi poète et traducteur du hongrois, a pris le temps de traduire en français le poème frontalier d’Aleš Šteger, qui rassemble à lui seul les questions qu’on se pose en traversant les frontières des Balkans, si rapprochées les unes des autres qu’elles semblent révéler leur désespérante absurdité.

Le poème d’Aleš Šteger a été publié au printemps 2017 dans la revue que Michel Deguy avait fondée trente ans plus tôt, PO&SIE, et c’est encore une chance. Le texte de Guillaume Métayer raconte sa venue à Ptuj, en Slovénie ou chaque année a lieu, au mois d’août, le festival «Les jours du vin et de la poésie» : «L’Europe centrale est un café donnant sur une place où le monde entier s’est rassemblé pour écouter des poèmes. L’Europe centrale est le centre de l’Europe, et personne ne le sait. Pas même elle. Sauf quelques jours par an : à la fin du mois d’août, à Ptuj.»

Aleš Šteger © Boris B. Voglar, Ptuj
Aleš Šteger © Boris B. Voglar, Ptuj

C’est au cinéma de Ptuj que Guillaume Metayer a découvert le film de Peter Zach et voulu en traduire le poème qui lui sert de voix off. Vingt paragraphes dont je recopie les cinq premiers, histoire de ne pas oublier ma trouvaille d’hier après-midi. Et aussi pour donner l’envie d’aller lire le poème jusqu’au bout.

La frontière en moi

1. 
Au début,
que je ne connais pas,
au début
dont je n’ai 
qu’entendu parler,
il n’y avait qu’un seul
espace, infini.
La frontière lui donna sa forme.

2.
Sans la frontière je serai un ange, ou un océan.
Mais ainsi je suis un être humain. 
Un être humain minuscule dans un minuscule pays.
Mon pays qui est plus petit que la poche de mon pantalon,
c’est pourquoi il y a des frontières partout.
Tout est frontière.

3.
Ceci est un texte plein de cartes postales,
un texte plein de nouvelles
sur diverses frontières en Europe.
Un texte, qui enseigne
ce qu’est toute frontière,
tout ce qu’une frontière peut être.

4.
Il m’écrivit
qu’il était allé aux frontières,
là où le slovène, la langue,
dans laquelle il m’écrivait
se perd dans d’autres langues.
Il m’écrivait
qu’il allait aux frontières,
entre le slovène, le hongrois, le croate, l’italien et l’allemand.

5.
Il m’écrivait :
qu’il était animé par la curiosité,
comment les gens vivent, réfléchissent et se taisent,
dans toutes ces langues,
dans toutes les langues le long des frontières,
dans toutes les langues frontalières.
Derrière sa signature illisible
se trouvait un petit post-scriptum :
La frontière est en moi.
Je dois la contourner.

6.
Il m’écrivait.
Les frontières et les oiseaux sont migrateurs.
Ils sont toujours en chemin et moi avec eux.
Ce qui hier encore était infranchissable,
est aujourd’hui ouvert imperceptiblement.
Où hier encore des ruisseaux murmurèrent,
on trouve aujourd’hui des terrains surveillés,
des camps de réfugiés,
des barbelés sur le ciel suspendu.
Les frontières et les oiseaux sont migrateurs,
m’écrivait-il,
et le fret est notre mémoire.

7. Dans ma langue, m’écrit-il,
on raconte une histoire de faux-sauniers.
Ce qui aujourd’hui ne vaut pas
plus qu’une pincée de jour
valait jadis plus que la vie.
Dans ma langue, m’écrit-il,
j’ai fait tant de contrebande de la tienne,
de chacune des langues voisines,
que je peux t’écrire.
Seul ce que beaucoup nomment étranger
me rend capable de t’écrire.
Je ne suis qu’emprunt.
Même mon voyage.
Même mes frontières.
Quand je t’écris
je me rends à toi
via l’étranger.

8.
Sans chez-moi je ne peux arriver.
Nulle part.
C’est pourquoi je suis parti,
écrit-il,
pour me bâtir un nouveau chez-moi à l’étranger.
Un chez-moi sans murs ni toit.
Un chez-moi construit avec tout ce que
je charrie en moi d’étranger.
J’entrerai dans mon nouveau chez-moi,
écrit-il,
et m’allongerait aussi librement
que mes ancêtres le firent dans
différentes langues.
Le ciel ouvert sera mon toit.

9.
Il m’écrivit :
Présences et citations.
Je trouve imprimée dans l’eau
une piste que je vais quitter.
Le passé me rattrape.
Comme les rails que
le même train parcourt
chaque jour au même moment.

Présence et citations
ouvrent l’oreille
au crépitement de la pluie.
La rouille ronge de plus en plus les rails.
Ce que je serai, je l’étais dès longtemps déjà.
Ce que je suis me rattrape.

10.
Il m’écrivit :
Où vont les noms
des petits fleuves
quand ils se mêlent
aux plus grands noms ?
Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ?
Pourquoi les fleuves
ne dorment-ils jamais ?

11.
Il m’écrivit
Dans les chutes abruptes
et les muets bassins,
dans l’eau j’ai lu les noms
de ceux qui sont présents dans l’oubli.
Les montagnes d’ici se taisent
en obscurs tunnels,
que contrebandiers et sujets,
et plus tard les détenus des camps et l’histoire ont creusées.
Parfois je flaire leur passage.
Le vent froid m’habille du pressentiment
que l’homme ne meurt qu’un moment,
tandis que la langue et l’oubli
avancent constamment.
Mais vers où ?
Et pourquoi ?

12.
Il m’écrivit :
Je m’obstine sur ce chemin jamais foulé,
je guette
les ombres silencieuses de la langue, jusqu’à ce qu’elles
commencent à parler de la logique des images à l’abandon
dans ma mémoire
comme des mouches dans une toile d’araignée.
Il n’y a aucune différence entre ombre et souvenir.
Ces mouches immobiles sur mon vivant visage.

13.
Il m’écrivit :
Je sais tout depuis le début
que je ne connais pas.
Mais sur les frontières que je vis chaque jour
je sais bien peu de choses.

14.
Il m’écrivit :
Frontières !
Frontières entre des territoires.
Frontières entre des langues.
Frontière entre des corps.
Frontières entre des idées.
Tout est frontière.

15.
Il m’écrivit :
Certaines choses doivent rester entières.
Parler et se séparer le retournent.
Hommes d’État, dictateurs, chefs militaires, agents secrets,
héros et criminels, gigantesques spectacles médiatiques,
et feux d’artifice de l’historiographie.
Les choses entières ne sont ni bruyantes ni agressives.
Il m’écrivit que la la langue se retourne.
Que ses frontières sont dessinées par des gens anonymes.

16. Il m’écrivit :
Je suis ma frontière.
Mais pas une frontière comme la frontière de deux États ou deux propriétés
mais l’incapacité à la franchir.
Je suis à la fois l’un et l’autre côté,
mais sans une porte,
les chemins se perdent.

17.
Il m’écrivit :
J’ai vu de l’eau.
Dans l’eau, un reflet de mon visage.
J’ai marché dans l’eau.
J’étais l’eau.

Il m’écrivit :
L’hiver est venu
et les frontières entre la terre et l’eau ont disparu.
Toutes les frontières ont disparu dans le blanc.

Il m’écrivit :
J’ai vu comment les frontières blanchissent dans le blanc.
Je suis allé au fleuve et ai vu le fleuve emporter mes visages.

Il m’écrivit :
Mon visage de blanche-neige.
Je suis disparition.

18.
Il m’écrivit :
Ne vaudrait-il pas mieux parler nuages et brumes ?
Ne vaudrait-il pas mieux parler des traces
que l’inconcevable laisse en nous ?

19.
Je vais briser le lieu,
où je suis,
m’écrit-il.
Je vais diviser le monde
pour voler plus léger,
loin de cette autre fin,
pour rentrer plus facilement
auprès de toi
que j’aime.
Tu es mon
Au-delà,
m’écrit-il.
Au-delà.
Inaudible
il ouvrit les lèvres.
De là-bas,
de l’autre côté.
Au-delà.

20.
Il m’écrivit :
Dans ma langue la nuit a quatre portes.
Gute Nacht, buna notte, laku noć, jó éjszakát,
dit ma langue ailleurs.
Il y a un ici dans ma langue.
Et il y a un là, en face.
Où est parfois cet ici.

Aleš Šteger
traduit du slovène par Guillaume Metayer

__________________

• La frontière en moi, poème d’Aleš Šteger traduit par Guillaume Metayer et inclus au cœur de son récit, «De notre envoyé spécial en poésie», PO&SIE n° 160-161, printemps 2017, «Trans Europe Eclairs».