★ La voix de Pierre Pachet

Pierre Pachet

Pierre Pachet

J’ai souvent écouté la voix de Pierre Pachet à la radio, quand je dormais dans le camion. Je m’étais garé dans un jardin abandonné de Sète, sous deux grands pins maritimes qui  protégeaient le camion de leur ombre. C’était la nuit quand j’écoutais, dans les dernières heures d’avant l’aube, quand la nuit allait bientôt prendre fin et que j’attendais les premières lueurs avant d’allumer un feu. La voix de Pierre Pachet, je l’écoutais dans l’insomnie et dans l’attente du café. Et elle prenait parfois le goût de cette attente.

Comment l’idée m’était venue ?  Je ne sais plus. Peut-être était-ce la nuit où j’avais lu les dernières pages d’Eugenia, ce roman où Lionel Duroy raconte les dernières années de l’écrivain roumain Mihail Sebastian, pendant la seconde guerre mondiale à Bucarest. Le livre raconte la Roumanie des années quarante et le pogrom de Jassy, en juin 1941. Je me suis souvenu qu’un des livres de Pierre Pachet portait ce titre, Conversations à Jassy et je voulais savoir pourquoi. Je me souvenais de cette ville, rebaptisée Iași dans la Roumanie d’aujourd’hui.  J’y étais arrivé un matin dans la voiture d’amis roms, pour y attendre le bus de Constanța .

En écoutant la voix des morts enregistrée pour la radio, on peut fermer les yeux et essayer de repenser à la manière dont leurs voix nous habitent, plusieurs années après leur disparition. C’est ce que j’ai tenté de faire, en me demandant pourquoi la voix de Pierre Pachet demeurait attachée à un livre, un seul et que pourtant je n’ai jamais relu : Soir bordé d’or, d’Arno Schmidt. C’est un des livres qui m’évoque précisément la folie solitaire et la rigueur obsessionnelle dans lesquelles on peut s’enfermer à force d’écrire. Arno Schmidt était devenu une sorte d’ermite qui voyageait à vélo tout en noircissant des milliers de fiches, seul au fond d’une cabane perdue dans la lande. Il en avait besoin comme d’un travail préparatoire, avant de parvenir à écrire des livres qui avaient réussi à incendier la langue allemande. C’était aussi un écrivain photographe, absolument anti-autoritaire et bardé d’une fantaisie toujours prête aux pires transgressions.

Pierre Pachet aimait Arno Schmidt et il avait traduit son Léviathan, un recueil de trois nouvelles qui racontaient trois manières d’affronter l’État. Il avait aussi défendu d’autres livres de Schmidt dans la Quinzaine littéraire et La Main de singe, en faisant preuve d’une intelligence qui m’avait aidé, je m’en souviens, à décrypter Soir bordé d’or. «Chez Schmidt, a écrit Pierre Pachet, tout est vu, perçu, parlé et répercuté par une pensée jamais en repos, et donc tout est emporté dans une course ultrarapide qui fouette impitoyablement phrases, lignes et pages.» Le tourbillon qu’était devenue l’écriture d’Arno Schmidt dans les années 60 et 70, qui d’autre pouvait la raconter avec autant de précision ? Personne. Personne d’autre que Pierre Pachet qui n’est plus là pour défendre Arno Schmidt ou Bohumil Hrabal, un autre auteur que j’avais aimé lire.

Mais dans la nuit, en cherchant bien à travers les archives des radios qu’on trouve sur internet, la voix de Pierre Pachet peut nous parler encore et nous aider à mieux lire et à mieux voyager. Je recopie ces liens ici. Ils sont précieux et ce cahier rouge est devenu la seule archive que je n’ai pas perdue, à force de voyager et de déménager.

Et puis neuf livres de Pierre Pachet viennent de paraître en un seul volume, où figure Conversation à Jassy, que j’ai commencé à relire. Le titre du recueil, Un écrivain aux aguets, dit quelque chose de son intranquillité et de sa vigilance, pour reprendre les mots d’Emmanuel Carrère, dans la préface qui ouvre le livre, avant le fabuleux Autobiographie de mon père, où Pierre Pachet raconte à la première personne l’histoire de son père, Simkha Apatchevski. Yaël Pachet, la fille de Pierre, présente le livre en quelques mots :  «En laissant cette voix paternelle rendue muette par l’égarement trouver en lui un terreau fertile, Pachet ne donne pas seulement naissance, de façon mythologique, à son propre père, il se donne naissance à lui-même comme écrivain
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★ Avant de reprendre la route

Zibeline

Zibeline sous la neige à Sakhaline

★ Avant de reprendre la route, je continue de chercher le sud à travers un passage au milieu des immeubles, en descendant les rues jusqu’au fleuve que je longe, maintenant, en direction du pont Haudaudine. Le voyage commence en traversant ce bras de la Loire, ses eaux souvent boueuses et tourmentées en contrebas, là où Steve s’est noyé dans la première nuit du dernier été. Impossible d’oublier quand sur les murs de Nantes, la question revient partout sur les stickers et les affiches : Justice pour Steve ?, écrit en lettres noires reconnaissables au tout premier coup d’œil. Je roule jusqu’au sud de l’île de Nantes, jusqu’à la route qui traverse la Sèvre pour aller vers Niort et la Vendée. En gardant bien le cap, on peut rouler jusqu’à Gênes en un jour et une nuit, atteindre le sud du lac Majeur avant les rives du Pô si on peut garder les yeux ouverts assez longtemps, avant de bifurquer vers l’Est jusqu’à Padoue, de continuer encore jusqu’à Pirane en Slovénie pour longer le rivage avec Sarajevo en ligne de mire, irrespirable en hiver et prise d’assaut par les milliers de réfugiés qui campent là-bas sous la neige des collines.

L'aéroport de Sarajevo sous la neige, pendant les bombardements

L’aéroport de Sarajevo sous la neige, pendant les bombardements en 1993

On sait que la mort est partout. Impossible d’oublier celle de Steve sur l’île de Nantes, ni la nuit de terreur qui l’a poussé à chuter dans le fleuve avec d’autres, leurs poumons déjà brûlés au gaz toxique que les grenades avaient répandu quai Wilson, pendant qu’aboyaient les chiens de la police qui, elle, n’arrêtait pas de frapper les danseurs. Est-ce qu’on pourra encore s’enfuir et rouler vers Skopje si demain, on n’arrive pas à oublier comment des hommes en armes ont poussé à la noyade un jeune homme désarmé ? Tous seraient payés à la fin du mois de juin. L’un après l’autre pourraient s’en aller en vacances pour essayer d’oublier le travail qu’ils venaient d’accomplir. Impossible, non. Impossible d’oublier. On sait qu’un peu plus loin vers le sud, il y a encore Thessalonique et la mer sous les drones que la police utilise pour surveiller l’arrivage des navires.

Nuit d'hommage à Steve, huit mois après l'assassinat. Nantes, le 21 février 2020.

Nuit d’hommage à Steve, huit mois après l’assassinat. Nantes, le 21 février 2020.

C’est la dernière étape avant d’aller se perdre dans Istanbul avec en tête la dernière nuit dans l’existence de Steve. Les noms des villes me font de plus en plus imaginer d’interminables itinéraires, des cheminements à travers la poussière et la boue pour atteindre le premier point de passage vers l’Asie, à travers le Bosphore que les aigles franchissent en avril, suivis par des milliers de cigognes blanches . Ensuite il y a l’Anatolie où je veux me perdre, oublier mon chemin, les blessures et la mort que répandent les forces de police à l’intérieur de mon pays. C’est là que se tiennent les terres kurdes, encore des villes de la couleur du sable et des poussières ramenées du désert qui les cerne. Gaziantep, Diyarbakir et Cizre jusqu’à Mossoul et Erbil, de l’autre côté de la frontière irakienne. Encore plus loin. Personne n’a jamais vu de zibeline dans la neige à Erbil.

Construction d'un hôpital à Qayyarah, Irak, 2017

Construction d’un hôpital à Qayyarah, Irak, 2017

Avant la fin de l’hiver en Europe, la fin d’un an de deuil je veux prendre le premier bus vers le Tigre, le fleuve immense qu’on traverse à Qayyarah juste avant de rouler jusqu’aux faubourgs d’al-Hadr, le nom d’une ville qui veut dire l’enclos du soleil en langue araméenne, le nom d’un temple voué au dieu šmš dans l’ancienne Assyrie. Il faut traverser les terres du royaume d’Adiabène, devenues sables d’un désert à perte de vue, si l’on espère encore atteindre l’immensité des méditerranées devenues pires qu’une frontière où l’on vient pour sombrer, vies perdues dans l’ouverture maximale vers le ciel, lumière cinglante pour aveugler les yeux déjà brûlés des naufragés. S’aveugler au milieu du désert, sous le ciel d’un Irak où la paix ne vient pas. Juste avant de mourir, Mathieu Riboulet écrivait ce qu’il avait appris des tueries dans Paris, dans les onze mois qui séparèrent l’attentat contre Charlie Hebdo de la fusillade du Bataclan : «Ce qui m’a été arraché de part et d’autre, et dans une violence psychique et symbolique dont je n’avais pas connu d’équivalent jusqu’ici, c’est cette croyance insensée que les hommes pourraient être frères, l’Histoire autre chose qu’un champ de bataille, et que nous sommes là pour vivre plutôt que pour mourir – des lieux communs, à tous les sens du terme.»

Mathieu Riboulet, «Nous sommes là loin de Thèbes et je suis épuisé» © photo Michèle Delpy

Mathieu Riboulet, «Nous sommes là loin de Thèbes et je suis épuisé» © photo Michèle Delpy

Mathieu Riboulet est mort il y a déjà deux ans et deux semaines, le 5 février 2018. Steve Maia Caniço est mort dans la nuit du 21 juin 2019 de l’acharnement des policiers, emporté par les eaux de la Loire d’où son corps ne sera ramené en surface qu’un mois et une semaine après, le 29 juillet. L’autopsie n’a pas permis de dire si Steve a succombé sous les coups reçus, juste avant de sombrer. Son corps était trop abîmé mais les agents de police ont reçu leur paye comme d’habitude, ils ont profité de l’été pour prendre le soleil et continuer de parler à leurs enfants comme s’ils n’avaient jamais pris part à la mise à mort d’un jeune homme, celui qui dansait comme un fou bienheureux dans la nuit.

Peinture de Ceija stojka

Peinture de Ceija Stojka qui nous manque, dans l’hiver 2011.

À l’Est de Qayyarah, on peut essayer d’avancer à travers le désert, affronter le silence et repenser à cette croyance insensée qui a été arrachée à Mathieu Riboulet, «que les hommes pourraient être frères, l’Histoire autre chose qu’un champ de bataille, et que nous sommes là pour vivre plutôt que pour mourir». C’est là qu’on peut reprendre des forces et essayer d’écrire la tragédie qui a commencé plus à l’est, de l’autre côté de la frontière séparant l’Irak de la Syrie en guerre. Une guerre qui commença par une révolution pacifique, il y a presque neuf ans, avant que le président de la République arabe syrienne ne fasse tirer sur son peuple à Deraa, dans le sud du pays. C’était le 18 mars 2011. En sortant de la mosquée Omari, juste après la grande prière du vendredi, quatre manifestants furent tués parmi les milliers qui réclamaient des réformes.

Peinture de Ceija Stojka

Peinture de Ceija Stojka

Pendant neuf années, les massacres n’ont pas cessé en Syrie, pour aboutir en février 2020 à un drame humanitaire d’une ampleur aggravée. Pourtant, plusieurs observateurs ont essayé de nous alerter sur la catastrophe qui s’annonce. Que ce soit Raphaël Pitti, un médecin anesthésiste spécialisé dans la médecine de guerre, Firas Kontar, un juriste syrien réfugié en France ou Rami Abdurrahman, qui dirige depuis Coventry, en Angleterre, l’Observatoire syrien des droits de l’homme, tous essaient de briser l’indifférence occidentale pour alerter sur le sort des populations civiles à Idlib, bombardées par l’aviation russe, prises en étau entre les armées turque et syrienne : plus de trois millions de Syriens ont trouvé refuge à Idlib, pris au piège à l’intérieur d’une situation humanitaire catastrophique. Pas un seul jour en février sans que les bombes russes n’y répandent la mort, en prenant d’abord pour cibles écoles et hôpitaux pour mieux terroriser les survivants. Accablé, Riboulet avait trouvé les mots juste avant de mourir : «des milliers de cadavres et, témoins épuisés par trois années d’exactions, d’intimidation et de violence plus ou moins raffinée, des survivants terrorisés. Joli tableau.»

Ceija Stojka, dessin sans titre, 2013.

Ceija Stojka, dessin sans titre, 2013.

En partant de l’île de Nantes ou du port de Gênes, en roulant jour et nuit jusqu’au Bosphore, puis à travers le désert en Irak, marcher-parler-écrire pour essayer d’approcher l’Autre, en tentant d’inventer une histoire de routes qui se rejoignent, de frontières qu’on contredit, de montagnes devenues un refuge dans l’hiver des exils, c’est la seule chose que je puisse faire pour évoquer la mort de mes frères à Idlib, ordonnée par quatre criminels que ni l’ONU, ni les peuples du Moyen-Orient ne réussiront à contrer. Je pense encore aux mots de Ceija Stojka qui m’ont toujours paru définitifs face aux crimes annoncés par Raphaël Pitti, Firas Kontar ou Rami Abdurrahman : «Si le monde ne change pas maintenant, si le monde n’ouvre pas ses portes et fenêtres, s’il ne construit pas la paix – une paix véritable – de sorte que mes arrière-petits-enfants aient une chance de vivre dans ce monde, alors je suis incapable d’expliquer pourquoi j’ai survécu à Auschwitz, Bergen-Belsen, et Ravensbrück.»

Camp de réfugiés sous la neige à Idlib, février 2020.

Camp de réfugiés sous la neige à Idlib, février 2020.

Et si nous racontons la mort des réfugiés à Idlib, nous devons aussi écrire les noms des assassins : celui de Vladimir Poutine, pour commencer par le plus éloigné. 3145 kilomètres séparent les murailles d’Idlib de celles du Kremlin, à Moscou. Comme il s’agit bien d’un quatuor de chefs d’État acharnés à répandre la mort par les armes, il faut citer Bachar al-Assad, Hassan Rohani et Recep Tayyip Erdoğan, en ajoutant qu’ils n’ont rien apporté à leurs peuples qu’une odeur de cadavres au-delà des frontières. Gouvernants élus par la force, ils sont pire encore que la mort qu’ils répandent en Syrie. Nous ne fermerons pas les yeux, Ceija, et le monde doit changer maintenant si nous avons encore la force d’en écrire les tueries, qu’elles soient policières ou militaires. Nous avons appris la loi des massacres qui s’écrivait à Auschwitz et à travers la Kolyma, qui s’est répétée des banlieues de Kigali à travers tout le pays des mille collines pour s’annoncer maintenant à Idlib, devenu le nouvel épicentre de la mort sur la terre. Nous apprendrons maintenant à combattre les lois des assassins, chaque fois qu’on écrira seul contre la mort à Idlib.

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♦ Les citations de Mathieu Riboulet proviennent de son livre posthume, Les Portes de Thèbes, Éclats de l’année deux mille quinze, paru aux éditions Verdier en janvier 2020.

★ Extérieur monde, jusqu’à la Sibérie d’Eisner et Kovalev

Vladimir Eisner, In Darkness, Russie, 2000

★ Vladimir Eisner, In Darkness, Russie, 2000.

Extérieur monde est un livre de rencontres, où chaque nouvelle rencontre ouvre l’horizon vers un monde éloigné. Vers ce genre de contrée qui donne envie de faire son sac pour continuer sa lecture sur le pont d’un tanker, ou dans l’ombre d’un train de marchandises en route vers le nord-est, le grand nord-est d’une Russie engoncée face aux rafales de neige.

Page 72 surgit le nom de Vladimir Eisner et au bout de trois phrases, je rallume mon ordinateur pour chercher le visage de cet homme qu’Olivier Rolin rencontre à Khatanga, « une bourgade du bord de l’océan Arctique» où il vient tout juste de finir sa lecture des Misérables. « On y rencontrait des gens peu banals, tel l’ancien trappeur Vladimir Eisner, originaire d’une famille d’Allemands de la Volga, qui écrivait des récits inspirés de ses expéditions de chasse dans l’estuaire du fleuve Ienisseï durant la nuit polaire – c’est pendant l’hiver que la fourrure des renards bleus et autres zibelines est la plus belle. Je ne peux pas vivre loin d’ici, m’expliquait-il, c’est dans ces régions que se réfugiaient autrefois ceux qui voulaient échapper à la dictature communiste, les gens du Nord sont libres et rudes, son hombres de armas tomar (curieusement, nous conversions en espagnol, langue qu’il avait apprise seul dans une station météo du Grand Nord, observant parfois des aérolithes dont la chute illuminait le ciel noir, parce qu’elle sonnait à ses oreilles comme une langue de pirates, et que c’était celle, selon lui, des oiseaux migrateurs…)»

Vladimir Eisner

Vladimir Eisner

Le Vladimir Eisner dont je trouve le visage en photo est un cinéaste de Novosibirsk, en Sibérie. Il réalise des documentaires sur les Tchouktches, qui vivent à l’extrême orient de la Sibérie. Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse du même homme mais je visionne Corral, un de ses films en noir et blanc qu’il a dédié à Robert Flaherty. Eisner y montre la vie quotidienne des Inuits, une poignée d’hommes au milieu des rênes qui sont des centaines tout autour, rassemblés dans un plan large qui montre l’immensité où ils vivent. Et justement, le Vladimir d’Extérieur monde « était intarissable sur les animaux de l’Arctique, chouettes harfangs, élans, ours, loups… » Ce genre d’homme qu’on rêve de rencontrer quand on part voyager au pays des zibelines. « J’avais l’impression de parler avec Jack London – auteur que d’ailleurs Vladimir admirait. » Les visages eux aussi nous apprennent l’art de voyager, d’aller à la rencontre d’une femme ou d’un homme dont on ne sait rien d’autre qu’une photo, en plus de quelques phrases empruntées à un livre.

En l’an 2000, le cinéaste Vladimir Eisner a filmé un accordéoniste aveugle en Sibérie. Il n’a peut-être rien à voir avec l’ancien trappeur d’Olivier Rolin, ce n’est pas grave. Le film ne dure que 25 minutes, mais sur le site d’un festival qui l’avait programmé, je repère cette image qui déclenche aussitôt une attirance dont je ne vais pas me dépêtrer, je le sais. L’image est simple, aussi élémentaire que les photogrammes du Trésor des Iles Chiennes : un seul camion à contre-jour, en route vers les eaux sans navires d’un grand lac où la lumière a tracé deux bandes argentées qui s’étirent jusqu’aux rives. Pourtant, c’est une image qui raconte comment naissent les voyages, la première impulsion quand on ouvre l’atlas en cherchant à nouveau la Sibérie, avant de rouler jusqu’au nord des romans de London et Rolin, vers l’éclat d’une lumière qui serpente dans le soir.

Impossible à oublier, une autre rencontre à la page 98 : « C’était à Magadan, port sur la mer dkhotsk, que Chalamov, dans ses Récits de la Kolyma, appelle « le débarcadère de l’enfer », parce que c’est là qu’arrivaient, transportés à fond de cale dans des conditions effroyables, les malheureux (et malheureuses : il faut lire Le Vertige et Le Ciel de la Kolyma, d’Evguénia Guinzbourg) condamnés à la déportation dans les camps de l’Extrême-Orient sibérien (les bateaux-prisons étaient enregistrés sous l’appellation « transport de marchandises diverses »). La mer, lorsque nous y étions, mon amie Anne et moi, commençait à geler dans la baie de Nagaïevo, elle avait l’apparence d’une purée grise sur laquelle un pâle soleil traînait quelques heures par jour, au ras de l’horizon. Des centaines de milliers de déportés avaient emprunté, escortés par des chiens et des soldats, la route qui montait du rivage vers la ville. Beaucoup n’en reviendraient pas. Je l’ai déjà dit ailleurs, mais je le répète : cette histoire est un peu la nôtre aussi, même si nous ne voulons pas la connaître. Le communisme a été une passion européenne. Sur un mur le long de cette « Nagaïaevskaïa », une main avait écrit un sarcastique Vsie plokha, chto nie Revoloutsiia ?, «Tout va mal, pourquoi pas la Révolution ?» Vassili Kovalev était un petit bonhomme pétulant, volubile, arborant un sourire entièrement métallique, couvert en dépit du froid d’une simple chemise épaisse de bûcheron sur un tricot, coiffé d’un béret basque sur ses cheveux grisonnants – « Tant que les oreilles ne gèlent pas, ça va ».

Vassili Kovalev

Vassili Kovalev

Tout de suite, j’ai cherché le visage de Vassili Kovalev. Et en plus d’une photo, j’ai trouvé des mots pour expliquer la fin de son histoire : « Le dernier survivant du goulag de la Kolyma est décédé ». C’est par ces mots que l’ONG russe Mémorial a annoncé la mort de Vassili Ivanovitch Kovalev, 88 ans, ancien détenu de l’un des plus vastes camps staliniens, situé dans l’extrême orient russe.

Mais Olivier Rolin est un romancier qui ramène plus d’images qu’un simple communiqué de presse d’ONG. Ce qu’il raconte de Kovalev a beaucoup plus de valeur qu’un avis de décès : « Son père, un koulak, avait été fusillé en 1933, alors qu’il avait trois ans. Vassili Ivanovitch avait fait des tas de métiers, docker, marin, ouvrier dans une usine d’embouteillage de vodka… Arrêté en 1952, expédié à la Kolyma, libéré à la mort de Staline, sans doute (j’ai oublié). Sa haine de l’Union soviétique était sans faille – cela peut se comprendre. A travers une ville qui préférait oublier, il nous avait guidés d’un lieu de détention ou d’exécution à un autre. Entre des immeubles lépreux de cinq étages, dans une

Vassili Kovalev

Vassili Kovalev, 2013

cour bordée de garages en tôle : « Ici, on fusillait. Les gens qui habitent tout autour ne le savent pas, ou ne veulent pas le savoir. Tout le monde s’en fout. » Devant une grande esplanade enneigée plantée de sapins : « Il y avait ici une maison dans la cave de laquelle on fusillait. Après, c’est devenu une coopérative de menuiserie, puis elle a fermé, on l’a rasée et on a asphalté, il y a un an. » (Précision utile : dans la Russie stalinienne, « fusiller », rastrelat’, signifie : une balle dans la nuque, à bout touchant.) Vassili Ivanovitch nous avait menés jusqu’à une maison d’un étage en brique. Par un soupirail, on s’était glissés dans le sous-sol. Par terre, une épaisse couche de glace à travers laquelle on distinguait, dans le faisceau de sa lampe, des ferrailles, des vieux pneus, des godasses. Des étoiles de givre au mur et au plafond. Porte métallique, énormes loquets, vestiges d’anciens châlits. Il avait été enfermé ici avec cinquante autres, pendant quatre mois. « On avait deux cents grammes de pain par jour. Personne ne parlait : quand tu parles, tu perds des calories. Des types s’accroupissaient pour mourir, les bras croisés, se balançant, et quand ils ne se balançaient plus, ils étaient morts. » On était montés à l’étage. Une pièce emplie de gravats, de boîtes de conserve vides, de bouteilles : c’était le bureau du chef de camp, un droit commun qui tuait les prisonniers de sa propre main. Les murs étaient couverts d’un plâtre badigeonné de vert et de rouge. J’en avais, je ne sais pas pourquoi, arraché un éclat triangulaire. Il est toujours, scotché, dans le carnet où figure aussi la photo d’identité judiciaire de Vassili Ivanovitch. »

Vassili Kovalev - Васи́лий Ива́нович Ковалёв

Vassili Kovalev – Васи́лий Ива́нович Ковалёв

Et puisqu’il est mort, on ne peut plus lui écrire. J’essaie quand même de continuer à chercher la trace de Kovalev à Magadan. C’est Nicolas Werth qui en parle dans La Route de Kolyma, un livre paru en 2012, six ans avant la mort de l’ancien zek. L’historien y raconte ses recherches en compagnie des membres de l’association Mémorial, aujourd’hui sans cesse harcelée par le Kremlin pour avoir tenté de « sauvegarder la mémoire du Goulag et des répressions staliniennes ». Dans les années cinquante, les déportés mettaient trois à quatre mois pour arriver à Magadan dans des conditions abominables. Et c’est là que part Nicolas Werth, où il rencontre Vassili Kovalev, « fils de koulaks dont la vie (qui semble en contenir plusieurs) est à peine croyable tant sont nombreux les rebondissements dans la persécution, que nous lisons avec émotion et effarement. »

Vassili Kovalev

Vassili Kovalev

Plus loin, on découvre d’autres histoires qui pourraient faire de la vie de Kovalev un roman.: « On peut lire aussi le récit de Vassilii Ivanovitch Kovalev (né en 1930) dont les péripéties stupéfient: vagabondages, arrestations à répétitions, pendaison (par les Allemands) interrompue par «miracle», travail sous fausse identité, camp du Gorlag où il est actif dans la grande grève des détenus (en 1953)!!, transfert de Magadan vers des mines d’or à 500 km, évasion, arrestation pour 25 ans de peine au cours desquels il rédige une Lettre ouverte à l’Organisation des Nations Unies !!! (dont on le soupçonne d’être seulement le prête-nom…), cachot (quatre mois dans une cave où les morts étaient nombreux)… Il est libéré en août 1956. »

Vassili Kovalev, photo DRS-Radchenko

Vassili Kovalev, photo DRS-Radchenko

Pour trouver d’autres images, je tape le nom de Kovalev en russe : Васи́лий Ива́нович Ковалёв. Alors surgit la photo d’identité judiciaire dont parlait Olivier Rolin dans son livre. Avec un peu de patience, les archives auxquelles internet nous permet d’accéder sont à peu près inépuisables et la photo montre le visage de Kovalev en jeune homme, de face et de profil. Elle illustre un article de juillet 2018, paru dans «Весьма» à l’occasion de la mort de Kovalek, avec d’autres photos de l’ancien zek dans la maison de Magadan où il avait été détenu. Par prudence, je recopie le lien, parce qu’on peut aussi s’égarer à l’intérieur du dédale, et j’ai l’impression qu’une partie des archives de Memorial a déjà disparu, effacée avec leur site déclaré hors-la-loi. Il faut aller voir les images prises pour l’article : la photographie a le pouvoir de restituer l’esprit des lieux quand ils continuent d’être hantés, et c’est le cas de ce sous-sol dans le Magadan d’aujourd’hui.
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♦️ Olivier Rolin, Extérieur monde, Gallimard, 2019.
♦️ Vladimir Eisner, In Darkness, Russie, 2000. Chronicles of the time of troubles (ХРОНИКИ СМУТНОГО ВРЕМЕНИ), Russie, 2017
♦️ Et une autre trouvaille par ici. Un article de 2015 dans un journal local, à Magadan, avec deux photos de Kovalev dans la neige, agenouillé face à un monument avec l’étoile de David.
♦️ Un autre article encore ici, sur un site régional de Mémorial à Perm, avec le récit détaillé d’un voyage de cinéastes allemands à Magadan, et d’autres photos de Kovalev :