★ Séverine Delrieu, poèmes de lutte dans l’hiver de la grève générale

Séverine Delrieu

Séverine Delrieu en rouge & noir

C’est la grève générale. Depuis le 5 décembre 2019, les rassemblements et les blocages se multiplient à travers le pays, couvert de manifestations. Les paroles qu’on entend dans les rues sont répercutées sur des radios qui s’engagent, comme l’Acentrale, un collectif de radios et webradios qui prennent part à la grève pour mieux répercuter ce qui s’invente en continu autour des barricades et des cortèges. C’est sur l’antenne de l’Acentrale qu’on a commencé à lire les poèmes de Séverine Delrieu, qui portent en eux l’urgence d’une révolution en cours, aussi belle qu’attendue, une révolution qui commence à faire vaciller le pouvoir des ministères et de l’Elysée.

Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur. Première page du Monde des livres, décembre 2019.

Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur. Première page du Monde des livres, décembre 2019.

Au cahier rouge, on a voulu rassembler douze poèmes de Séverine Delrieu pour qu’ils puissent circuler davantage, aussi librement que possible. Pour qu’ils soient lus et partagés comme une écriture inventée à partir des blocages, des barricades et des émeutes qui se généralisent à travers un pays où les plus pauvres d’entre nous n’arrivent plus à se loger, à se soigner ou même à se nourrir. Quand leurs colères s’ensanglantent sous les armes de guerre d’un gouvernement en phase terminale, l’urgence des poèmes redevient manifeste, impossible à faire taire.

En attendant que ces poèmes prennent la forme d’un livre, d’un recueil aussi nécessaire qu’avait pu l’être Requiem, dans l’URSS de Staline et du NKVD, on a rassemblé les poèmes écrits depuis l’appel à la grève générale du 5 décembre 2019, en respectant l’ordre dans lequel ils ont pu être écrits, un peu comme un journal des luttes qui ne cesse pas de s’écrire.

 

Dimanche 8 décembre 2019

Vers la nuit
Les arbres d’automne engloutissent
mes cheveux d’or
Vague glaçante au réveil
Épaisse masse écrase
Le corps éteint
Lamentation sauvage dans ma gorge
Les terres muettes de la peau saluent
Les fantômes
En silence
S’amoncellent leurs cruautés
Récifs contre lesquels le corps s’écrase
Froid du ciel
Les routes de la ville n’ont plus de nom
Les quartiers n’ont plus de jour
Les arbres dorés brûlent le cadavre de l’enfant

Jeudi 12 décembre 2019

C’est la pleine lune
La nuit coule d’est en ouest
les vivants quelque part
Glissent
à la vitesse
De l’astre
La foule se mettra en marche
Demain
L’air de décembre est enivrant
La pluie s’est mise à briller
Les pas héritent de lumière
Les vivants changent de place
Nous ne sommes pas sans espoir
Malgré l’action de toutes les polices
Malgré l’action de tous les crimes
Tout ce qui vit, chante, remue
Tout ce qui lutte
Les mains aussi vides qu’une
Chemise sur une corde à linge
Sur les quais d’une gare
Dans les dépôts de bus
Devant les portails
Dans les arrières cours
Tous ceux qui viennent
Avec des mots pas du langage
Comme la luciole qui s’allume et s’éteint
Toute l’inspiration qui vit cachée
Est un étonnement toujours aussi immense
Tout cet amour inexpliqué

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Samedi 14 décembre 2019

Les arbres nus
Se fracassant contre la vitre au matin
Le flux du vent dans les rues
Bras dessus, rythmes, pompe invisible
Turbine du ciel mélancolique
Cratère éblouissant de silhouettes
Ombres à présent dans le matin frais
Aux premières heures
la conscience rejoint le monde
Comme la main saisit le sable chaud
La randonneuse voit combien la nuit
A consumé la voie lactée de son âme

Photo Révolution permanente - Départ de la manifestation des grévistes de la RATP, de la SNCF et de leurs soutiens à la gare de l'Est, le 26 décembre 2019.

Photo Révolution permanente – Départ de la manifestation des grévistes de la RATP, de la SNCF et de leurs soutiens à la gare de l’Est, le 26 décembre 2019.

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Lundi 30 décembre 2019

Les morts du cimetière marin
Happent parfois mon esprit
Ils me donnent une bourrade salutaire
Une exhortation à ouvrir les yeux
Ils me font sortir du fond des bistrots obscurs
Ils ont le pouvoir gracieux de laper la lumière
De m’ouvrir la barrière de l’horizon
Comme un cheval
Je chevauche les murs de la maison
De Soulages
Vas-y dit-il, regarde l’obscurité briller
Marche longuement dans la forêt
Sur les traces de la petite fille joyeuse
aux yeux de fauves
Celle submergée de coups
Inachevée comme un ciel
A l’entrée de la colline
Le phare
Comme un soleil haut
Incandescent
Connaît chaque pierre

Photo Virginie Foloppe, janvier 2020

Photo Virginie Foloppe, janvier 2020

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Vendredi 3 janvier 2020

J’ai passé le pont du moulin
Là où je courais enfant
Dans la terre bien-aimée
Accompagnée du crépuscule
Rien n’a changé
Quelque chose me dit toujours
Que la vie est un petit nuage qui passe
Une illusion une chimère
Un feu dans le brouillard diffus
Rien n’a changé
Le pont en bois
Au regard céleste posé sur
Les fourmis rouges et noires
Ma grand-mère qui chemine
Ses yeux aveugles dans la nuit
sources fiables à tout jamais
Rien n’a changé dans les rues
Solitaires du village
Ni dans la maison aux murs rongés
Quelque chose me dit toujours que l’amour
Est un feu pénétrant
Qui allume les yeux éteints
Extase extase
Qui se replie sur le rivage du village abandonné
Extase extase sur les coccinelles phosphorescentes qu’on dirait découpées aux ciseaux
Faites à la mesure de mon âme
Extraordinairement heureuse
A la lumière des feuilles que j’énumère

Je me suis souvenue de la mer

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Samedi 4 janvier 2020

En direction du centre-ville
Où s’ébranlent les manifestations
Ils sont autorisés à terroriser
A fréquenter chaque cortège
A faire irruption
A rompre l’unité à scinder le rassemblement
Munis de leurs puissantes armes
Faire trembler à la lacrymogène
Maltraiter au LBD
Il faut faire feu
Faire un peu d’exercice militaire
Poser sur nous la menace d’un crime
Ils installent leur surveillance
Contrôlent les photographes
Leurs laboratoires sombres
Criminalisent les journalistes
Développement excessif de brutalité
Alors qu’une pierre couverte de poussière
Apparaît
Les courageux font mettre les mains en l’air
Aux lycéens qui mordent la terre
Les délinquants modernes
Ce sont eux
Casseurs d’os
Eborgneurs de justice
Amis personnels de son excellence
S’emparent de la démocratie

En direction du centre-ville
L’exaltation du folklore
Profusion d’hommes en noir
Culte du véhicule lourd qui écrase et repousse
Délires de désintégration de l’atome
Du vivant
Toute puissance qui nie l’existence des voix
Des âmes nobles poursuivies
A bout portant
Tout ça parce que
Ça donne le vertige à la télévision
Sur les chaînes  » d’infos »
La diffusion de la mise en scène
Une minutieuse explosion de feu
Tandis qu’ils veulent assassiner la solidarité
Extraire les draps des hôpitaux
Purger l’entraide dans les écoles
Tandis que leurs valeurs sont celles du capital
De l’argent
De la fascination pour la force
Et que nous voulons la beauté
Nourrir la vie
Penser à l’autre
Et aux déserts

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Feminicides, photo Lionel Bonaventure, AFP, janvier 2020.

Feminicides, photo Lionel Bonaventure, AFP, janvier 2020.

Dimanche 5 janvier 2020

J’ai vécu avec la mort
Même la nuit se retire
Sur l’enfant vulnérable
Même la nuit ne peut
Protéger l’enfant abandonnée
Même le jour expire
Sur l’enfant qui n’est pas écoutée
Même le rossignol
Douloureux chant
Ne peut emporter l’enfant
Dans son morceau shakespearien
Dans le cœur du petit enfant
Le monde entier est un cercueil étroit

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Mardi 7 janvier 2020

La nuit adresse un signe au peuple qui s’endort
Le soir se tait
La vague pourpre du combat
Flotte encore dans la grande ville
Les marches à travers les jours
Sont des grappes en fête
Des fruits au jardin crépusculaire
Cette peinture
Comme un monde à vif
Un monde à nu
Qui respire avec un poumon

Avoir en soi la révolution inséparable
De la vie
Avoir en soi le fou qui est bien calme
Avoir en soi dans les rêves
Les sens clairs
La vitalité brillante des bêtes
Avoir en soi
La raison dans le grouillement immédiat
De l’impulsivité
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Jeudi 9 janvier 2020

J’ai coupé des arbres et
Des arbres
Seulement ça c’était trop long
Je suis arrivé à une source
Elle est devenue une fosse
Où l’on voyait les rats
J’ai commencé à m’ennuyer
Peut-être que je voyais des nuages
Peut-être
J’ai continué à aller de l’avant
Pas de marche arrière
L’air me voilà ! J’ai dit
Accompagné par d’autres êtres
Il s’est mis à mourir
L’air est absurde
Respirer est un acte manqué
J’ai produit de l’immuable
De l’irréversibilité
Tout ça après bien des jours
J’ai produit le tumulte des armes
Ensuite sont venues les sécheresses
Les feux terrestres qui ruissellent
Les chutes d’eaux sur les villes
Et les routes sur lesquelles certains cherchaient la félicité
Se touchant s’embrassant
Heureusement
Quelqu’un sécrétait d’autres planètes
Quelqu’un faisait jaillir une fusée
Pour aller bétonner un nouveau quartier
Et poursuivre poursuivre quelque chose
Il ne nous reste que le lendemain
Pas même deux
Notre carte à jouer pour combler le malheur
C’est se lancer plus haut dans le ciel
L’autre peut s’enterrer bien profond
Des véhicules enterraient des morts
On avait à peine le temps de semer
Les arbres n’avaient plus de forme
On ne portait plus de pull
Des années plus tard
J’ai conçu des choses et des choses
Des choses différentes
J’ai conçu des poissons
Non contaminés
Tant qu’on aura des ressources
D’avance évidemment que oui
Ça vaut le coup
Ça vaut le coup de manger
Des araignées de mer
Pour que certains puissent bien manger
Il est nécessaire que beaucoup mangent mal
Ne surtout pas
diminuer le rythme de croissance
Les enfants se retourneront contre leurs aînés
Mais ils disparaîtront comme nous
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Dimanche 12 janvier 2020

Je sens la vie en moi
Comme un torrent
Comme le bondissement
Instantané de la foudre
Dont je n’imagine pas
La capacité
Je sens la vie chargée de délices
De dédales tourbillonnants
Je sens cet arbre et son frémissement
Mon cœur est pris
Mon cœur est pris de tous
Ces bruits

feminicides

@berenice_farges_photographie, janvier 2020

Samedi 18 janvier 2020

Debout comme un cortège
Nous ne sommes pas perdu.e.s
Nos voix ensoleillées
Libres fières
percent la nuit
Vous ne savez pas
Le bout de notre courage
Vous ne savez pas les racines
De l’humanité
Vous ne pouvez pas comprendre
Les maisons des justes
Notre cœur bat au rythme fou
D’une vaste flambée.

On passe par le soir avec nos flambeaux
Foules muettes dans le grand froid des rues
Nos yeux suffisent
Pour vous lire
Vous êtes morts
Morts depuis si longtemps
Vos masques de miliciens brûlent
Noués à votre radeau en flammes
Les enfants du futur
Exècrent les creveurs de regard
Ils aiment les archipels intimes
De liberté et de rêve
L’acier mortel de la vie.

On a passé la nuit
A s’organiser
A se souvenir de l’amour
De la beauté
De l’aide et du secours
Du partage le poing levé
On s’évanouira dans ce bonheur
Dans le refus quotidien
D’être captifs de la finance et
De l’administrant
Dans le refus quotidien
Des riches et des nouveaux maîtres.

Les écoles que nous aimons sont closes
Les places dorment et les corneilles écoutent les chants de tout un peuple
Les murs se déchirent sous nos pâles mains
Notre Dame-de-Paris en ruines s’est tournée vers nous
Elle nous sourit
L’espérance guette ils le savent.

Ce soir le président et son armée
Des chevaux en troupeaux
Dont les croupes ruent
N’ont plus qu’à s’exfiltrer vers le néant
D’où ils griffent encore leurs
Coups de matraque
Étreignent ardemment leurs armes de guerre
Ont des émois en ouvrant leurs geôles.

Vous n’avez pas encore compris ce qui s’annonce.

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Nantes révoltée, janvier 2020

Nantes révoltée, janvier 2020

Dimanche 19 janvier 2020

Tu as cru que si tu gardais les yeux ouverts
La mort ne te toucherait pas
Curieux ils se sont écarquillés
Une sorte de douce chaleur légère
A couvert tes épaules
Du sang ?
Il se peut qu’autour de toi
Il y ait cent pas de bottes
Et leur poids de plus en plus lourd
Des routes hurlantes s’entrelacent devant toi
Tout est resté inachevé
Mais pourquoi ne te laissent-ils
Pas marcher tranquillement ?
Après le virage
C’est là que tout s’est arrêté
Que toute cette violence est sur toi
Quelques quarante poings
Comme un puits
Une roue noire qui t’écrase
Après le passage des arbres et des jardins
Tous ces coups de pied
au milieu du soleil affligé
Une force que la terre a subie
Prostrée et silencieuse
Tu es loin aussi loin que l’été à présent
Des visages et des barricades voudraient
S’interposer
Des vitres se brisent
Un brouillard cotonneux
Peint tes souvenirs
Tes pensées

 

★ Nous sommes les oiseaux qui annoncent le grand changement

Dans ses Fragments verticaux, Roberto Juarroz a écrit que nul ne possède rien. Que pour posséder quelque chose, il est nécessaire de se mettre à nu, de s’emparer de son centre et d’avoir un endroit où le protéger. Pour posséder une rose, nul ne peut la dévêtir de ses pétales et retenir son arôme. J’aime les chemins de pensée de Juarroz, quand il finit par écrire que les mains de l’homme sont toujours des mains vides. Que peut-être notre exercice fondamental consiste à aimer et écrire avec les mains vides.

Et ce matin, Elisabeth Benichou m’apprend que sur le mur de son immeuble, à Athènes, quelqu’un a écrit cette phrase en français : Nous sommes les oiseaux qui annoncent le grand changement. Comment la remercier de m’envoyer ces neuf mots qui rechargent l’espérance ? Je ne sais pas. Je crois que j’attendais cette phrase depuis plusieurs années. Que je n’en pouvais plus tellement je l’attendais.

Et puis ce sont les mots de Rosa Luxemburg que Sandrine m’a apportés comme une autre réponse. Une réponse aussi inattendue qu’une offrande par écrit : Sur la pierre de mon tombeau, on ne lira que deux syllabes : « tsvi-tsvi ». C’est le chant des mésanges charbonnières que j’imite si bien qu’elles accourent aussitôt. Et figurez-vous que dans ce « tsvi-tsvi » qui, jusque-là, fusait clair et fin comme une aiguille d’acier, il y a depuis quelques jours un tout petit trille, une minuscule note de poitrine. Et savez-vous, Mademoiselle Jacob, ce que cela signifie ? C’est le premier léger mouvement du printemps qui arrive. Malgré la neige, le froid et la solitude, nous croyons – les mésanges et moi – au printemps à venir ! Et si, par impatience, je ne devais pas vivre ce printemps, n’oubliez pas que sur la pierre de ma tombe, on ne devra rien lire d’autre que « tsvi-tsvi ».

★ La paix viendra des Somaliennes

Face au vieil écrivain, la jeune mère qui tend la main pour mendier n’a pas prononcé un seul mot. Mais sa bouche s’est durcie, ses yeux se sont baissés sur la paume claire qu’elle continue de tendre vers l’homme âgé, pendant qu’il cherche une pièce ou un billet à lui donner.

Avant sa venue, la main est longtemps restée vide et Nuruddin Farah le sait. Il imagine les doigts ouverts depuis des heures et c’est une image douloureuse qui se forme en travers de sa pensée. Un peu de la poussière du désert a recouvert les veines de son poignet à elle. Il l’a reconnue de loin. Elle est la plus jeune dans l’alignement des mendiantes et c’est immédiat, comme un reflet inespéré dans son regard de vieil exilé, il a contemplé sa beauté et enfoui dans le creux de sa main les derniers billets qu’il a pu trouver.

Alors elle incline un peu son visage, on pourrait croire à un salut mais ce n’est pas saluer qu’elle veut. Plutôt esquiver son regard de vieil homme attristé. Elle ferme les paupières en répétant trois mots d’une prière silencieuse, les trois seuls en arabe qu’elle ait retenus du Coran. D’anciens mots de l’enfance devenus talismans dans l’exil. Maintenant, elle pense que prier l’a protégée dans sa fuite. Aujourd’hui, le vieil écrivain qui a fui son pays lui aussi peut deviner qu’elle n’a rien d’autre que les mots d’une prière pour affronter les mauvais coups. Dans les rues de Mombasa, trois mots d’arabe veillent sur l’aîné de ses garçons qui va avoir douze ans, qui a déjà envie d’une arme pour aller tuer.

Sans un ancien pour veiller sur leurs vies, les gamins apprennent très vite à monnayer quelques grammes de qaat en échange de violence. Nuruddin le sait ça aussi. La survie à l’intérieur des camps de réfugiés se négocie trop souvent à ce prix. Et depuis le temps qu’il fuit, depuis le temps qu’il écrit des articles et des livres, il a fini par apprendre au moins ça : l’existence qui est faite aux enfants somalis en exil n’est pas acceptable.Il faut fuir. Il l’a raconté dans ses romans. Il a décrit ce peuple d’enfants accourant par centaines, les yeux fous quand un camion de ravitaillement remonte l’allée d’un camp dans le nord du Kenya. Le plus étonnant, c’est qu’il ait su l’écrire à travers les yeux d’une femme dont le visage et le prénom sont ceux de la mendiante.

Le vieil écrivain ne raconte le monde que par la voix des somaliennes, elles qui même à l’intérieur de leur famille n’ont pas le droit à la parole. La mère de Nuruddin Farah est morte. Et menacé de mort dans son pays, il n’a pas pu assister aux funérailles. Mais il n’a pas oublié qu’à l’intérieur des poèmes de sa mère, la Somalie est une femme. Elle, la jeune mère qui lui fait face les yeux baissés. Il la regarde incliner son visage vers le sol pour mendier, puis replacer son voile jaune et rouge pour dissimuler ses cheveux. Il essaie de deviner à ses vêtements si elle vient du Hiiraan ou d’une autre province plus au nord, ravagée par l’armée éthiopienne.

Il s’agenouille face à la jeune mère qui mendie. Il a quelque chose à lui dire. Il veut lui raconter qu’à Paris, porte de la Chapelle, une femme vient de mourir dans la rue d’être seule. Exilée, abandonnée et violentée depuis des mois par l’administration et la police française. Elle était Somalienne.

C’est le mardi 2 avril qu’on a retrouvé son corps déjà raidi sous le pont de l’échangeur du périphérique nord, un corps humain recroquevillé sous une couverture trempée d’urine et de pluie à l’intérieur d’une petit tente, un sac à main serré entre ses bras. Nuruddin est écrivain et il veut raconter toute l’histoire de sa vie. Parce que c’était une femme âgée, qu’elle s’est beaucoup battue avant de succomber dans ce pays maudit. Enfermée dehors depuis des mois, dans les rues de Paris, la capitale de la France qui refuse d’accueillir. Chaque matin, elle était réveillée à coups de pied par des fonctionnaires de police, juste avant qu’ils ne pulvérisent lui du gaz en plein visage. Sans comprendre leur violence, elle continuait d’essayer de survivre, dans la peur absolue des coups qu’elle recevait.

Nuruddin veut écrire son histoire pour qu’en France, les responsables politiques qui organisent la mort et la torture des sans-papiers soient eux aussi emprisonnés. Il croit encore à la justice internationale. Il pense que la vieille femme venue de Somalie avait encore des droits humains, et que les policiers de La Chapelle ne sont rien d’autre que des tortionnaires qu’il faut juger, eux aussi, devant un tribunal compétent et nécessaire. Je suis comme Nuruddin Farah, je crois encore en la justice des hommes, dans l’importance de raconter.

Face à la jeune mendiante, Nuruddin ajoute qu’à Paris, le Collectif de la Chapelle a organisé une cérémonie funèbre en mémoire de la femme morte. C’est le plus important. Leur deuil, leur rage resteront la seule réponse humaine face à un crime d’Etat. En mémoire de tous les exilés que l’Etat français a laissé mourir à ses frontières, dans les neiges des montagnes ou dans les vagues de la Méditerranée. En mémoire de tous ceux qu’elle a poussés au suicide dans les centres de rétention administrative. En mémoire d’une Somalienne abandonnée jusqu’à la mort dans les rues de Paris.

La cérémonie a eu lieu un dimanche, le 21 avril 2019, porte de la Chapelle.

Tieri Briet