Raoul Vaneigem, par-delà l’impossible

Le journal l'Impossible, première de couverture du numéro 2, avril 2012

Le journal l’Impossible, première de couverture du numéro 2, avril 2012

On ne lit pas assez Vaneigem. Ce texte avait paru dans le numéro 2 du journal l’Impossible. Pour les lecteurs de l’éphémère Impossible, le texte de Vaneigem était bien un cadeau, ou plutôt un potlatch, pour reprendre le titre d’une revue dont l’existence, au milieu des années 1950, fut à peu près aussi brève que celle du journal l’Impossible. Potlatch était une insoumission en actes, dont l’intention stratégique était d’inventer une configuration nouvelle, réunissant des artistes d’avant-garde et des penseurs travaillant, collectivement, à une critique révolutionnaire de la société. En novembre 1954, on pouvait y lire ce genre de choses en première page.: «.Malgré l’attachement normal d’une société mourante à des expressions faisandées, il est à noter qu’aujourd’hui une revue sérieuse n’ose plus publier de poèmes..»

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L’impossible est un univers clos. Néanmoins, nous en possédons la clé et, comme nous le soupçonnons depuis des millénaires, la porte s’ouvre sur un champ d’infinies possibilités. Ce champ, il nous appartient plus que jamais de l’explorer et de le cultiver. La clé n’est ni magique ni symbolique. Les Grecs anciens la nommaient «poésie», du verbe «poiein», construire, façonner, créer.
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Par-delà l'impossible, Raoul Vaneigem, page de titre

Par-delà l’impossible, Raoul Vaneigem, page de titre

Depuis qu’avec la civilisation marchande s’est instauré le règne des princes et des prêtres – dont les lamentables résidus continuent de grouiller sur le cadavre de Dieu – le dogme de la faiblesse, de la débilité native de l’homme et de la femme n’a cessé d’être enseigné, aux dépens de la créativité, faculté humaine par excellence. La loi du pouvoir et du profit ne condamne-t-elle pas l’enfant à vieillir prématurément en apprenant à travailler, à consommer, à s’exhiber sur un marché d’esclaves où la roublardise concurrentielle et compétitive étouffe l’intelligence du cœur et de la solidarité ?
Nous sommes en butte à une dénaturation constante où la vie est vidée de sa substance tandis que la nécessité de survivre se réduit à la quête animale de la subsistance. Le droit aléatoire à l’existence s’acquiert au prix d’un comportement prédateur qui monnaie et rentabilise la peur.

Alors que le travail socialement utile – agriculture naturelle, école, hôpitaux, métallurgie, transports – se raréfie et se dégrade, le travail parasitaire, assujetti aux impératifs financiers, gouverne les Etats et les peuples au nom d’une bulle financière vouée à imploser. La peur règne et répond à la peur. La droite populiste récupère la colère populaire. Elle lui désigne des boucs émissaires interchangeables, juifs, arabes, musulmans, chômeurs, homosexuels, métèques, intellectuels, en-dehors, et l’empêche ainsi de s’en prendre au système qui menace la planète entière. Dans le même temps, la gauche populiste canalise l’indignation en des manifestations dont le caractère spectaculaire dispense de tout véritable projet subversif. Le nec plus ultra du radicalisme consiste à brûler les banques et à organiser des combats de gladiateurs entre flics et casseurs comme si ce combat dans l’arène pouvait ébranler la solidité du système d’escroquerie bancaire et les Etats qui, unanimement, en assument les basses œuvres.
Partout la peur, la résignation, la fatalité, la servitude volontaire obscurcissent la conscience des individus et rameutent les foules aux pieds de tribuns et de représentants du peuple, qui tirent de leur crétinisation les derniers profits d’un pouvoir vacillant.
Comment lutter contre le poids de l’obscurantisme qui, du conservatisme à la révolte hargneuse et impuissante du gauchisme, entretient cette léthargie du désespoir, alliée de toutes les tyrannies, si révoltantes, si ridicules, si absurdes qu’elles soient ? Pour en finir avec les diverses formes de grégarisme, dont les bêlements et les hurlements jalonnent le chemin de l’abattoir, je ne vois d’autre façon que de ranimer le dialogue qui est au cœur de l’existence de chacun, le dialogue entre le désir de vivre et les objurgations d’une mort programmée.

Par quelle aberration consentons-nous à payer les biens que la nature nous prodigue : l’eau, les végétaux, l’air, la terre fertile, les énergies renouvelables et gratuites ? Par quel mépris de soi juge-t-on impossible de balayer sous le souffle vivifiant des aspirations humaines cette économie qui programme son anéantissement en accaparant et en saccageant le monde ? Comment continuer à croire que l’argent est indispensable alors qu’il pollue tout ce qu’il touche ?

Que les exploiteurs s’opiniâtrent à convaincre les exploités de leur inéluctable infériorité, c’est dans la logique des choses. Mais que révoltés et révolutionnaires se laissent emprisonner dans le cercle artificieux de l’impossible, voilà qui est scandaleux. J’ignore combien de temps s’écoulera avant que volent en éclats les tables d’airain de la loi du profit, mais aucune société véritablement humaine ne verra le jour tant que ne sera pas brisé le dogme de notre incapacité à fonder une société sur la vraie richesse de l’être : la faculté de se créer et de recréer le monde.

L'Impossible n°2, détail de la première de couve, avril 2012

L’Impossible n°2, détail de la première de couve, avril 2012

Jusqu’à ce que les mots porteurs de vie se fraient un chemin dans la forêt pétrifiée, où les mots glacés et gélatineux consacrent le pouvoir d’une mort froidement rentabilisée, peut-être est-il indispensable de répéter inlassablement : oui il est possible d’en finir avec la démocratie corrompue en instaurant une démocratie directe ; oui il est possible de pousser plus avant l’expérience des collectivités libertaires espagnoles de 1936 et de mettre en œuvre une autogestion généralisée ; oui il est possible de recréer l’abondance et la gratuité en refusant de payer et en mettant fin au règne de l’argent ; oui il est possible de liquider l’affairisme en prenant à la lettre la recommandation « Faisons nos affaires nous-mêmes » ; oui il est possible de passer outre aux diktats de l’Etat, aux menaces des mafias financières, aux prédateurs politiques de quelque étiquette qu’ils se revendiquent.

Si nous ne sortons pas de la réalité économique en construisant une réalité humaine, nous permettrons une fois de plus à la cruauté marchande de sévir et de se perpétuer.

Le combat qui se livre sur le terrain de la vie quotidienne entre le désir de vivre pleinement et la lente agonie d’une existence appauvrie par le travail, l’argent et les plaisirs avariés, est le même qui tente de préserver la qualité de notre environnement contre les ravages de l’économie de marché. C’est à nous qu’appartiennent les écoles, les produits de l’agriculture renaturée, les transports publics, les hôpitaux, les maisons de santé, la phytothérapie, l’eau, l’air vivifiant, les énergies renouvelables et gratuites, les biens socialement utiles fabriqués par des travailleurs cyniquement spoliés de leur production. Cessons de payer pour ce qui est à nous.
La vie prime l’économie. La liberté du vivant révoque les libertés du commerce. C’est sur ce terrain-là que, désormais, le combat est engagé.

Raoul Vaneigem
Par-delà l’impossible, publié dans le numéro 2 de l’Impossible, en avril 2012.

Fanon, Amrouche et Feraoun les yeux fermés

À Zahia loin d’ici

Kateb Yacine

Kateb Yacine

« C’est vivre » est un poème de Kateb Yacine. Il commence par rassembler trois noms d’écrivains. Fanon, Amrouche et Feraoun. Trois voix venues de l’Algérie en lutte, si puissantes toutes les trois qu’elles sont parvenues à contrer les propagandes que diffusaient partout la presse en temps de guerre, au début des années soixante. Et le poème de Kateb Yacine rend compte de cette puissance visionnaire que porte parfois l’écriture d’un seul homme.

Mouloud Feraoun

Mouloud Feraoun

Quand le texte paraît, en novembre 1962, l’Algérie est devenue indépendante depuis le mois de juillet mais Frantz Fanon est mort sept mois plus tôt, d’une leucémie à 36 ans. Mouloud Feraoun, lui, a été assassiné par l’OAS au mois de mars, et Jean Amrouche est mort d’un cancer à Paris, au mois d’avril. En cinq mois, trois voix d’écrivains en lutte se sont brisées, loin de leur Algérie enfin libérée. Et le poème de Kateb Yacine est le premier à tenter de rassembler ces trois voix, d’en faire une constellation bienveillante :  «Lente ou violente chacun sa mort», est-il écrit à la fin du poème, juste avant l’idée que mourir en écrivant «le murmure angoissé des luttes souterraines», c’est vivre encore dans la conscience des Algériens.

Frantz Fanon

Frantz Fanon

Alors restons vivants. Écrivons nous aussi le murmure des luttes souterraines, toutes celles qu’il nous faudra mener si nous voulons empêcher les nouveaux gouverneurs du désastre de régner en maîtres sur une planète peuplée d’obèses ou d’affamés, d’animaux voués à la mort industrielle et d’enfants sans enfance. Apprenons à lire dans les ténèbres, et sans jamais cesser d’écrire pour empêcher le pire qui se dessine désormais sous nos yeux. Kateb Yacine a éclairé un chemin devant nous, par où Fanon, Amrouche et Feraoun n’ont pas cessé d’œuvrer en solitaires.

C’est vivre

Fanon, Amrouche et Feraoun
Trois voix brisées qui nous surprennent
Plus proches que jamais
Fanon, Amrouche, Feraoun
Trois sources vives qui n’ont pas vu
La lumière du jour
Et qui faisaient entendre
Le murmure angoissé
Des luttes souterraines
Fanon, Amrouche, Feraoun
Eux qui avaient appris
A lire dans les ténèbres
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Portant à bout de bras
Leurs œuvres et leurs racines

Mourir ainsi c’est vivre
Guerre et cancer du sang
Lente ou violente chacun sa mort
Et c’est toujours la même
Pour ceux qui ont appris
A lire dans les ténèbres,
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Mourir ainsi c’est vivre

Poème issu de L’Œuvre en fragments, inédits littéraires et textes retrouvés rassemblés par Jacqueline Arnaud. Sindbad, Actes sud, Arles, 1986.

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Jean Amrouche

Jean Amrouche

C’est vivre a d’abord paru dans Jeune Afrique, Paris, n° 107 , 5-11 novembre 1962. Le poème a été repris dans Etudes méditerranéennes n°11, en juin-juillet 1963, avec de légères variantes.

Tahar Djaout, à propos de Jean Amrouche :

« L’œuvre poétique de Jean Amrouche ne vaut pas par son abondance : elle s’arrête pratiquement en 1937, alors que le poète vivra jusqu’en 1962. La majeure partie de sa vie est consacrée au déchiffrement du monde et à la recherche du territoire natal (Chants berbères de Kabylie, 1939), au questionnement du travail intellectuel (ses entretiens avec J. Giono, F. Mauriac, P. Claudel, A. Gide, G. Ungaretti) et au combat politique (ses interventions dans la presse écrite et à la radio). (…) La figure de l’Absent, au départ imprécise et mystérieuse, s’impose peu à peu et resplendit dans sa pureté et sa grandeur. Elle devient présence obsessionnelle. Mais elle n’est pas l’unique. (…) Présence douloureuse de l’enfance et de l’espace natal doublement perdu (par la distance et par la foi) – qu’on se rappelle dans Cendres ce poème sur la mort dédié aux tombes ancestrales qui ne m’abriteront pas, présence du corps jubilant et des fruits terrestres apaisants. (…) L’inspiration de Jean Amrouche est avant tout mystique, d’un mysticisme qui transcende la religion pour créer ses religions propres : celle de l’amour éperdu, celle de la contemplation cosmique, celle de l’harmonie des éléments. S’éloignant de l’ascétisme religieux, le verbe de Jean Amrouche éclate en des poèmes opulents, gorgés de ciels, de sèves, d’orages, de fruits et de femmes. »

Tahar Djaout, Amrouche, Étoile secrète, L’enfance de l’homme et du monde, dans Algérie-Actualité no 921, Alger, 9-15 juin 1983, p. 21

Le dernier poème de Javier Sicilia et la lutte continue…

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Javier Sicilia

Dans sa vie d’avant, Javier Sicilia était poète. Et puis le samedi 2 avril 2011, sur la place de Cuernavaca, au sud de Mexico, il a lu son dernier poème en annonçant que c’était terminé, la poésie en lui n’existait plus parce qu’avant tout, il avait un combat politique à mener. En quête de justice et de paix pour le Mexique. «La société mexicaine a longtemps vécu terrorisée, épuisée et soumise à une propagande belliqueuse, a-t-il expliqué après avoir lu son dernier poème. Jusqu’au 28 mars 2011, où ils ont assassiné mon fils et six autres personnes. Alors a commencé un mouvement, dont j’ai été la voix douloureuse, qui a articulé les luttes, ouvert un espace, donné une visibilité et une voix aux victimes de la violence. »

Le monde n’est plus digne de parole.
Ils l’ont étouffée à l’intérieur de nous.
Comme ils t’ont asphyxié.
Comme ils t’ont déchiré les poumons.
Et cette douleur ne me quitte pas.
Seul le monde reste.
À cause du silence des justes.
Seulement à cause de ton silence et de mon silence, Juanelo…
Voici mon dernier poème, je ne peux plus écrire de la poésie…
La poésie en moi n’existe plus.

Poète avant tout mais aussi romancier, essayiste, scénariste et journaliste, Javier Sicilia est un homme de l’écrit qui a brutalement arrêté d’écrire après l’enlèvement, les tortures et l’assassinat de son fils et de six autres personnes par un cartel de narcotrafiquants. Tout arrêter pour combattre la violence criminelle qui s’est répandue partout au Mexique. Les sept cadavres avaient été retrouvés par la police, pieds et poings liés dans une voiture abandonnée en pleine rue. Six ans après, le crime est resté impuni comme c’est souvent la règle au Mexique. Et pourtant, le 5 mai 2011,  Javier Sicilia a organisé une grande marche depuis la ville de Cuernavaca pour arriver le 8 mai, avec plus de 85 000 personnes, à la Grand-Place de Mexico. Une marche soutenue non seulement par le sous-commandant Marcos et les zapatistes du Chiapas, mais aussi par les insurgés du Guerrero et les manifestants de San Salvador Atenco.

Javier Sicilia en couverture de Proceso, mai 2011

Javier Sicilia en couverture de Proceso, mai 2011

Avec plus de 300 000 meurtres, plus de 23 000 disparitions et près d’un million de déplacés, la guerre contre le narcotrafic, décidée en 2006 par le président mexicain Felipe Calderón est l’un des conflits les plus meurtriers de la planète pour ces dix dernières années. « La société mexicaine a longtemps vécu terrorisée, épuisée et soumise à une propagande belliqueuse. Jusqu’au 28 mars 2011, où ils ont assassiné mon fils et six autres personnes, continue-t-il. Alors a commencé un mouvement, dont j’ai été la voix douloureuse, qui a articulé les luttes, ouvert un espace, donné une visibilité et une voix aux victimes de la violence. »

Deux ans plus tard, en 2013, Javier Sicilia essaie de mieux nommer l’ennemi qu’il essaie de combattre : «Ce qui se passe au Mexique est un miroir dans lequel nous devons commencer à regarder la société dans son ensemble. C’est une nouvelle forme de totalitarisme, basé sur l’empire de l’argent, du consumérisme, des grands capitaux. Comme au Mexique il n’y avait pas d’équilibre politique, cela a été dévastateur.»

Son discours est devenu plus radical encore : « En regardant mon pays, je pense qu’une mosaïque de peuples et de cultures pourraient s’unir d’une autre manière. C’est le rêve d’autonomie de Gandhi, le même que celui des zapatistesIl faut donc trouver un nouveau pacte social, une nouvelle manière de construire la démocratie, la vie politique… et refonder la constitution, non pas à partir de l’élite, mais à partir de la base populaire, avec les absents d’aujourd’hui : les paysans, les indiens, les homosexuels, les victimes, l’environnement aussi, tous considérés comme sujets politiques. Nos liens doivent déterminer la constitution, pas le contraire.»

« La grande manquante, depuis la révolution, c’est la fraternité, c’est-à-dire l’amour… Et la résistance. Je la vois comme une image : allumer une bougie au milieu de la nuit. Une lumière allumée dans l’obscurité fait une différence énorme. Toute résistance est un point de lumière.»

En 2011, la lettre ouverte qu’il avait écrite aux autorités et aux narcotrafiquants se terminait par ces mots : «Il n’y a pas de vie sans persuasion et sans paix, écrivait Albert Camus, et le Mexique aujourd’hui ne connaît que l’intimidation, la souffrance, la méfiance, la peur qu’un jour un fils ou une fille d’une autre famille ne soit avili et assassiné. Nous ne pouvons plus accepter, comme c’est déjà le cas aujourd’hui, que la mort ne soit qu’une affaire de statistiques à laquelle nous devrions tous nous habituer. Il est grand temps de rendre sa dignité à notre pays.»

Ces deux dernières années, Javier Sicilia a participé aux fouilles et aux exhumations de plusieurs fosses communes récentes, continuant d’alerter et allant jusqu’à parler de crimes d’État et de crimes contre l’humanité. Avec plus d’une centaine d’organisations mexicaines et la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme, Javier Sicilia se bat pour que la Cour Pénale Internationale de La Haye se saisisse du dossier et reconnaisse qu’il s’agit bien de crimes contre l’humanité, de manière à obliger l’État mexicain à répondre de crimes de masse restés impunis. De plus en plus de preuves attestent que les fonctionnaires de la police fédérale et de l’armée sont impliqués dans ces meurtres et ces disparitions.

Les avocats et les juristes qui travaillent à la rédaction de ce dossier pour la Cour Pénale Internationale sont eux-mêmes placés sous haute surveillance, s’estimant menacés par la police fédérale. «Les gens disparaissent parce qu’un modèle de terreur a été mis en place par le cartel de Los Zetas, explique Miquel Chamberlin, l’un de ces juristes. Afin de contrôler la population, Los Zetas a inventé un genre nouveau de criminalité. Ils ne se contentent plus de faire passer de la drogue aux Etats-Unis, ils ont aussi commencé à mettre la main sur les affaires locales, à vendre de la drogue sur place, à imposer leurs conditions aux petites entreprises. Ils se sont mis à faire payer la sécurité et à contrôler les polices municipales qui leur permettaient de surveiller ceux qu’ils considéraient comme leurs ennemis. Avec la disparition, ils ont trouvé un mode de terreur généralisée pour que la population obéisse. Le tout a été permis par les hautes instances de l’État et de la Fédération.»

Javier Sicilia, image tirée du film Mexique, justice pour les disparus

Javier Sicilia, image tirée du film Mexique, justice pour les disparus

C’est contre ce système que Javier Sicilia continue d’alerter, utilisant autant qu’il peut la presse d’opposition et la presse catholique. Mais les mots du poète, pas plus que les enquêtes des juristes mexicains ne semblent suffire à convaincre Emeric Rogier, chef des analystes pour les ouvertures d’enquête au bureau du procureur de la Cour Pénale Internationale. Javier Sicilia continue de lire les poèmes de Saint Jean de la Croix et de Luis Cernuda, d’y chercher la force de continuer le combat qu’il mène depuis plus de six ans maintenant. «Après tout ce que nous avons fait, fouiller le sol du pays, rendre visible ce qui était caché, parler avec le président, débattre publiquement, parler avec tous les pouvoirs en place, pactiser avec eux, nous n’avons pas trouvé une seule once de paix, de justice, rien. Le pays est plein de ce genre de terrains vagues, avec des centaines et des centaines de cadavres. Il faut les exhumer. Et ça nous l’avons fait ici. Les honorer. Découvrir leurs identités afin de les rendre à leurs familles. Un pays qui ne peut faire cela pour se réconcilier avec lui-même, c’est un pays qui n’existe déjà plus.» Devant la caméra de Patrick Remacle et André Chandelle, la voix de l’ancien poète s’aggrave encore un peu : «Je pense que si la communauté internationale ne prend aucune mesure ici ou ailleurs afin que ce pays retrouve la paix et la justice, alors elle sera complice du crime. Ce que nous vivons au Mexique n’est pas propre au Mexique. C’est une affaire humanitaire, qui engage les êtres humains du monde  entier.» Ces dernières paroles sont tirées du film de P. Remacle et A. Chandelle, Mexique, justice pour les disparus, réalisé en 2016. Elles disent à quel point la société civile mexicaine a besoin maintenant de notre compréhension, et d’une solidarité au moins aussi active qu’intransigeante.

 

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