L’homme à la couverture

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C’est d’abord une silhouette humaine, un homme en marche sur un boulevard d’Istanbul, loin devant moi qui regarde. Je l’aperçois qui traverse en boitant l’avenue Ragip Gümüşpala, à l’angle du pont Atatürk.

IMG_6029Sur ses épaules, malgré le plein soleil de mars, une épaisse couverture comme celle des réfugiés et c’est la première chose à laquelle je pense : un homme venu se réfugier dans la ville.

Seul, l’homme à la couverture remonte le boulevard Atatürk en direction du parc Saraçhane. Et quand il croise une poubelle, tous les cent mètres, il en soulève le couvercle pour y chercher de quoi dévorer. Il marche vite, comme si c’était une faim immense qui le poussait jusqu’au prochain gisement de nourriture.
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Il en extrait des bouts de biscuits, un fruit qu’un enfant n’a pas voulu finir, la moitié d’un épis de maïs grillé dont il arrache les derniers grains en reprenant sa marche.

En passant à sa hauteur, je croise son regard et le salue avec la main sur le cœur, en inclinant un peu la tête.

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Ce double geste que font les musulmans. J’ai à peine le temps d’apercevoir sa main sale qui tient la couverture, son visage où se lit la fatigue et ses yeux noirs qui m’interrogent.

J’ai un livre à la main, il me demande de lui montrer la couverture. C’est un recueil de Lawrence Ferlinghetti. À l’intérieur il y a une phrase pour lui, que je tente de lui traduire en anglais. Ne crois surtout pas que la poésie ne serve à rien dans les époques sombres.

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IMG_6038 L’homme à la couverture me sourit en écartant les deux mains, les paumes tournées vers moi. La couverture glisse un peu de ses épaules, dessous il porte une chemise déchirée. Son sourire est devenu une simple question, Why ?

Je ne sais pas quelle langue il peut parler, j’essaie de deviner. L’arabe peut-être ou le farsi, difficile à partir d’un visage. Ou bien l’ourdou, s’il vient du Pakistan. Sa peau est sombre mais l’anglais, il a compris d’emblée, il veut savoir si je suis un poète.

Non, j’écris seulement des histoires, pas des poèmes. Mais j’ai besoin de ceux de Mandelstam ou d’Antonin Artaud, alors j’essaie de les apprendre par cœur quand je marche dans une ville comme Istanbul. Les boulevards sont des supports mnémotechniques, une manière d’explorer des zones inconnues à l’intérieur de ma propre mémoire.

Khairallah est arrivé d’Irak il y a bientôt deux ans. Il dort sous l’arche d’un ancien viaduc construit en briques, avec quatre autres Irakiens rencontrés à l’intérieur d’un camp où ils n’avaient rien à manger. Ils sont venus ensemble tenter leur chance à Istanbul, pour essayer de gagner un peu d’argent, passer en Bulgarie et continuer vers les pays scandinaves.
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Khairallah, lui, veut bifurquer vers Moscou, parce qu’à l’université d’Erbil, il a étudié la langue russe. On ne peut plus vivre en Irak, impossible d’imaginer sa vie avec une femme et des enfants. Tout est cassé et il n’y avait plus d’eau. Il fallait beaucoup d’argent pour boire un peu d’eau et pouvoir se laver. On partage un thé, accroupis autour d’un réchaud pour se raconter Istanbul quand la nuit va tomber. Je cherche mes mots en anglais, je veux lui dire quelque chose de difficile à traduire. J’ai oublié le verbe trahir.

— Khairallah, si toi tu es d’accord, je veux raconter ton histoire. Ton chemin d’Erbil à Istanbul, et ton chemin à partir de demain, à travers des frontières qui ne sont pas faciles. Je veux raconter ça et c’est difficile, pour moi, de trouver des mots qui ne vont pas te trahir. Je veux savoir pourquoi tes pieds semblent blessés à ce point, que tu sembles marcher sur des braises.

— Khairallah ! Je veux savoir d’où venait ta famille, et que tu me parles aussi de celle que tu aimais à Erbil, de ce qu’elle étudiait, de vos conversations quand vous avez décidé de traverser la frontière. Je veux comprendre pourquoi elle est morte, parce que je n’ai pas osé te demander tout à l’heure.

Khairallah rajoute de l’eau bouillante à l’intérieur d’une petite théière en alu. Lui aussi cherche ses mots en anglais. Les gestes nécessaires à la préparation du thé semblent l’aider à rassembler ses phrases et j’attends en silence, en regardant ses mains abimées elles aussi, sûrement douloureuses. Les premiers mots sont pour me dire qu’il veut me parler de Zohra. Devant lui, j’ai ouvert mon cahier rouge sur le sol. Je veux noter les phrases qu’il va me dire.

En contrebas du viaduc, des deux côtés circulent des camions et des voitures dont les moteurs couvrent nos voix quand les feux passent au vert. Je n’ai pas compris les premiers mots. Je lui demande de répéter. Zohra allait avoir 23 ans, dit Khairallah. Elle était chiite, issue d’une grande tribu du sud qui s’était réfugiée au Koweit. Sa famille était ennemie de l’Etat. Les pères étaient en prison.

Je pense aux récits qu’Asli Erdogan a pu écrire sur les réfugiés en Turquie, aux thés partagés dans les camps du sud-est, près des frontières syriennes et irakiennes. J’ai du mal à écrire, comme si j’étais venu l’histoire de Zohra, malade d’avoir bu une eau croupie pendant qu’ils se cachaient dans les décombres d’un entrepôt bombardé. 

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Dans le visage de Lucie Aubrac

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Lucie Aubrac par Ernest Pignon Ernest

Dans son visage, dans ses écrits, Lucie Aubrac portait quelque chose qui maintenant a disparu du ciel d’Europe. Peut-être que les combattantes kurdes, les femmes de ménage grecques ou les Pussy Riot portent l’esprit de Lucie Aubrac et que nous ne le savons pas. Une rivière souterraine à l’intérieur du ventre des femmes. Peut-être qu’elles, elles en sont conscientes mais qu’elles gardent encore un peu le secret.

Dans la petite chambre d’Istanbul, j’essaie de lire les mots que Lucie Aubrac a écrits . Il y a ce livre, Ils partiront dans l’ivresse,  où elle raconte toute une vie. Sa naissance en 1912. Ses parents vignerons, l’agrégation d’histoire et le mariage avec Raymond Samuel en 1939. Et tout de suite l’occupation nazie et la nécessité de résister, dès 1940. Aubrac sera leur nom de guerre. Avec Jean Cavaillès et son mari, elle crée à Lyon le groupe Libération-sud.  Elle est enceinte, mais elle doit prendre la tête d’un commando de résistants et tendre, le 21 octobre 1943, une embuscade sur le chemin d’une fourgonnette convoyant des prisonniers. Quatre hommes ­ sont libérés, et parmi eux le mari de Lucie. Après la guerre, il y a le Mouvement de la paix, la vie au Maroc et à Rome, son engagement à la Ligue des Droits de l’Homme quand elle revient en France.

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Ali Erdogan par Ernest Pignon Ernest

 

Ils partiront dans l’ivresse, c’était le message codé pour annoncer leur départ à Londres. Hier, Marie Bardet m’envoie une photographie du dessin qu’Ernest Pignon Ernest a fait du visage de Lucie Aubrac. Pour moi c’est un cadeau. Je n’avais jamais vu ce dessin, ce regard noir au milieu de la feuille. Voici quelques jours à peine, Ernest Pignon Ernest avait dessiné le portrait d’Asli et elle n’en savait rien. Un autre cadeau au milieu des épreuves. Je pense au visage de Konstantina Kouneva, dont je n’ai pas le courage d’écrire l’histoire ici. Pas maintenant, au milieu de la nuit, quand les musiques des cafés remontent jusqu’à ma chambre d’insomnie. Qui voudra faire le portrait de cette femme, agressée dans les rues d’Athènes par un fasciste grec, le visage vitriolé, les yeux brûlés par l’acide. Je m’en voulais d’avoir pu oublier son nom. Louise Desrenards me l’a écrit, et je l’ai remerciée. Je recopie son nom à l’intérieur du cahier rouge, pour ne pas l’oublier à nouveau. Konstantina Kouneva. En grec, Κωνσταντίνα Κούνεβα, et j’ai appris que nous avions le même âge, elle et moi.

kouneva-1C’est son récit à elle que je reprends, parce qu’il raconte la barbarie qu’elle a trouvé sur son chemin. «À minuit passé, quand je rentrais du travail, j’ai vu un homme assis sur le pas de la porte, à l’entrée de mon immeuble. Il avait la tête baissée et le bras autour dans une position de souffrance. Je me suis naturellement baissée pour lui venir en aide. C’est sans doute ce qu’il attendait. L’individu s’est soudainement déployé et m’a aspergé le visage… la sensation de brûlure a été instantanée jusqu’au fond de la gorge et ma vue s’est brouillée. J’ai eu à peine le temps de reconnaître la silhouette qui me filait à moto de temps à autre quelques jours auparavant, puis tout est allé très vite…» Il faut lire le portrait qu’a fait d’elle Nadjib Touaibia dans le journal L’Humanité. L’histoire d’une femme de ménage devenue déléguée syndicale, agressée pour avoir tenu tête à ses employeurs en exigeant ses droits, hospitalisée pendant une année avant de devenir députée européenne pour Syriza.

Lucie Aubrac, Asli Erdogan, Marie Bardet, Louise Desrenards et Konstantina Kuneva. Cinq femmes dont j’ai croisé les pensées en marchant seul sous la pluie d’Istanbul, un vendredi d’avant le retour du printemps. Comme une longue tresse dans l’épaisseur des pensées qui sinon s’éparpillent dans les rues. Ce sont des liens précieux à l’intérieur d’une langue devenue étrangère, loin de l’Europe aux anciens parapets. De plus en plus étrangère maintenant que je suis seul dans les parages. En attendant de raconter à nouveau quand j’aurais retrouvé, tout à l’heure à midi, les Mères du samedi, place Galatasaray. Et d’écrire.

T.

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Le ciel de Turquie

n_94414_1Ouvre les yeux, a-t-elle demandé encore une fois. C’est là que l’écriture s’est recroquevillée, délavée par les pluies qui ne voulaient plus défaire le maléfice du hüzün, la tristesse d’Istanbul tenue à la gorge. Sans l’avoir décidé, elle t’a prévenu qu’elle n’était plus autant en vie qu’avant-hier, ou même l’année dernière quand elle pouvait marcher seule au bout des pentes de Beyoğlu. Avant qu’ils ne fassent d’elle une prisonnière, quand aucun de vos amis n’avait prononcé les mots guerre civile devant toi.

Dans l’ombre de ta voix et dans l’effroi des explosions, la nuit s’est répandue et l’hiver continue dans son ventre. Regarde mieux si tu peux, a-t’elle répété en te montrant, au sud-est, la direction de la guerre en Syrie. C’est loin mais le ciel de Turquie s’est rempli de nuages. Là-bas, de l’autre côté de la frontière, les premières villes s’appellent encore Idleb, Alep, Manbij et Racca. Plus au sud Homs et Palmyre. Des tas de gravats abandonnés aux mouches et aux mercenaires de Daesh. Qu’avons-nous fait pour empêcher les armes d’écrire de nouvelles lois ? Et j’ai vu ses yeux sévir, avant de se débattre dans le silence de la vie rassemblé en poèmes, obsessions noires à l’intérieur des tout derniers poèmes.

Ce n’est pas pour moi que j’ai peur, a-t-elle fini par t’annoncer. La chanson qui passait à la radio appartenait aux années de l’enfance, dans cette langue transfrontalière qui te servait à déchiffrer les journaux : l’amas des faux reflets à l’autre bout du fracas. L’existence d’un plomb presque noir, dans la réminiscence perpétuelle des prisons.

Plus personne n’aurait l’idée de défendre le droit d’être naïf longtemps après l’enfance. Elle et toi, vous avez tenu à témoigner d’une vie violente, abandonnée, une vie de plus en plus sale dans les colonnes de la presse. Et la presse est un fleuve qui t’emporte, toi aussi, enseveli dans les profondeurs des récits qu’elle t’apporte. Juste avant l’estuaire, un fleuve canalisé sous l’intenable mainmise du temps compté.

Regarde mieux si tu peux. Parce qu’après la fonte des icebergs, nous n’aurons plus jamais la même idée du bleu. Aucun journal n’en parlera, tu peux compter là-dessus. Penser encore à la clarté du bleu vivant, comme une utopie cristalline restée un peu vivante entre nos mains – si seulement elle et moi nous parvenons à en faire un poème.

T.

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La nuit à Istanbul, Papa Roncallli Sok © Tieri Briet