L’Amitié de Guy Debord, rapide comme une charge de cavalerie légère

0714

Guy Debord, Dépassement de l’art, « Directive n°1 », 17 juin 1963. Huile sur toile. © DR

On oublie souvent que Guy Debord a habité Arles durant sept années. De 1980 à 1987 exactement. Et je me suis plus d’une fois demandé ce que Debord, « révolutionnaire professionnel » comme il aimait se présenter, avait pu fabriquer dans la ville où je suis venu habiter, vingt ans après qu’il l’ait quittée. Chez les Gitans, les anciens n’ont pas oublié son passage par ici et quelquefois, autour d’un café ou d’une bière, il arrive qu’ils évoquent quelques bribes de sa légende. Entre deux chants, quand l’ambiance est à la nostalgie. Mais voici quelques jours, dans un nouveau lieu arlésien qu’on a dédié à la poésie, je suis tombé sur le livre de Bessompierre qui raconte ces années. Une trouvaille imprévue et le beau récit d’une amitié, dans une langue dont Debord aurait savouré les éclats.

« Comme les Gitans ne parlent pas aux gadjé, les sociétés primitives se cachent au fond de l’Amazonie,  les statues nègres meurent dans leur secret, et Guy Debord n’échange rien avec l’ennemi. Qui veut se garder n’a rien à dire à qui le corrompt. Telle est la règle des matières pures, des états de la vérité, de la densité du cristal.»

couvDebordLes Gitans, ceux qu’en Camargue on appelle Catalans, n’étaient pas les ennemis de Debord. Alliés substantiels, ils pouvaient échanger autour d’une bouteille de vin noir, dans le quartier des caravanes où Debord habitait une maison très étroite, à l’Est de la Roquette, et tout près du dernier pont avant la mer. Bessompierre en donne l’adresse, il est allé y vérifier si sa mémoire n’avait pas trop dérivé.

C’est un livre de peintre et il arrive, parfois comme ici, qu’un livre écrit dans l’atelier prenne la forme de ces comètes inattendues qui ne cessent pas de brûler sous les yeux du lecteur. Comme ceux de Tapiès ou Gauguin, comme le livre de David Hockney, Savoirs secrets, dont parle Bessompierre aux dernières pages du sien.

« Après tout, c’était la poésie moderne, depuis cent ans, qui nous avait menés là. Nous étions quelques-uns à penser qu’il fallait exécuter son programme dans la réalité; et en tout cas ne rien faire d’autre.»(1) Mais le cœur enfoui profond du livre, c’est ce lien permanent qui relie le renversement de la société marchande à la poésie la plus intransigeante, à celle des femmes en particulier quand elles s’attèlent à l’arrachement du poème qui manquait.

L’éclat sans retour, c’est le nom que Bessompierre donne à cette idée qu’en partant de la plus haute poésie, on puisse d’un coup d’émeute définir un autre cap pour la vie en commun. A condition, bien sûr, d’en avoir terminé une fois pour toutes avec le monde des faux-semblants qui dévaste nos vies. « La seule issue, au cœur de cette auréole confuse de l’entendement moderne, est la poésie qui entreprend la nécessité de l’eau et de la nourriture, de toutes les nourritures, de la médecine, de l’éducation et du partage à l’échelle de toute la planète des fruits de l’activité et non du travail des peuples aliénés à l’économie marchande. »

portraitbessompierre

Bessompierre à l’atelier

La poésie la plus intense, c’est d’abord celle de Lautréamont, que Debord plaçait au-dessus de tout et que Breton avait exhumée pour s’en servir comme d’une proue, couverte d’images fondamentales, annonciatrices de la révolution surréaliste. Et dans le monde d’aujourd’hui, dit Bessompierre, c’est la poésie des femmes qui porte dorénavant l’incarnation d’une ultime poésie, seule nécessaire aux révolutions qu’il faudra faire étinceler.

« Les femmes, à présent, se sont introduites dans l’âme de la poésie pour un juste retour de sa puissance créatrice désincarnée et lui restituent un corps, un tempérament et des palpitations qui sont celles de leur propre corps, comme celles du « sauvage » qui habitent le corps sexué et le cri du paon. »

L’idée qu’il n’y aura pas de révolution sans une langue inventée à partir du poème n’est pas nouvelle. Elle appartient peut-être déjà à Sade, si l’on en croit Annie Le Brun, et elle résonne de tout ses hurlements dans les Cahiers de Rodez qu’Artaud écrivit à l’asile. Mais l’invention qui surgit dans ce livre, incandescente et vierge encore, c’est que cette langue du poème ne puisse surgir qu’entre des mains de femme. « Les retrouvailles de la terre avec l’homme sont dans la femme. »

« Les poésies de Blanca Varela, Isabelle Pinçon, Valérie Rouzeau, Marie Huot, Fabienne Courtade, Alejandra Pizarnik, Albane Gellé… sont subséquentes au bois de l’armoire, aux herbes du jardin, aux plumes des chapeaux, au sourire de l’ange, dans l’ordre du plus lointain au dernier venu. Elles sont portées par le vent qui est passé sur le bois d’avant l’armoire, sur les herbes des savanes et des steppes, jusqu’à celles du fond du jardin, sur les plumes du condor et de l’aigrette d’Egypte, et qui est venu de l’ange jusqu’à la cathédrale et a fait ensuite armoires, jardins, coiffes et oiseaux dans les lotissements et leurs petits enclos. »

Trois œuvres de Guy Debord : « Dépassement de l’art (Directive n° 1) », « Abolition du travail aliéné (Directive n° 4) », « Réalisation de la philosophie (Directive n° 2) © Elsa Comiot

Trois œuvres de Guy Debord : « Dépassement de l’art (Directive n° 1) », « Abolition du travail aliéné (Directive n° 4) », « Réalisation de la philosophie (Directive n° 2) © Elsa Comiot

Le portrait de l’ami Guy Debord se grave ainsi, de plus en plus précis dans l’encre noire des lettres du livre. « Il pratiquait le secret et la séparation des informations. » Ce sont les mots d’un homme qui sait a appris la valeur de l’amitié dans nos vies. « Il parlait volontiers, doucement, presque à voix basse, ne se laissant jamais couper la parole, mais accordait une grande place aux propos des autres et au silence. »

Le livre se termine par une lettre, et juste avant par un poème. La lettre n’est pas signée et le poème contient cinq remarques, qui sont autant de questionnements.

« Deuxième remarque :
Demandons-nous si l’amour projeté tantôt sous le soleil,
tantôt sous la lune,
dans l’un comme dans l’une, ne contiendrait-il pas
une part compensatoire
de l’amour évacué du corps social. »

C’est un poème qui élargit la possibilité humaine à l’étendue du monde vivant.
« L’homme qui reconnaît l’arbre comme son égal naturel,
son frère de vie, ayant les mêmes droits à l’existence,
est reconnu par l’arbre et cette reconnaissance
chasse toute vanité. »

Je relis plusieurs fois le poème, il porte ses propres lois, celles qui manquent à nos vies.

« L’homme qui pétrit l’argile a des devoirs envers celui qui la
jette, il doit lui en apprendre les secrets. »

A la suite du poème, la lettre apporte plusieurs fragments vécus pour reconstruire la mémoire de Debord. « Je me souviens de son regard aigu et concentré. Le regard d’un homme qui pense. »

Après la lettre viennent encore deux questions, les dernières dans ce livre.
« Que faire après ce passage de la subsistance au pillage de la substance ?
Rester en équilibre sur un pied ? »
Et à vrai dire, la réponse est impossible à oublier : « Au fond de la forêt, une lampe verte ne s’est jamais éteinte. Lampe dans mes rêves d’enfant qui tournait dans le noir comme un vieux coucou, avec d’autres lampes rouges, ou cet arbre dans la nuit qui me tendait, au bout d’une branche, un panier de cerises.
C’est la seule vérité qui me maintient.
Le monde peut tomber mais pas le panier. »

____________________
(1) Guy Debord, Panégyrique, tome premier, Gallimard, 1993.
____________________
Bessompierre, L’Amitié de Guy Debord, rapide comme une charge de cavalerie légère, Les Fondeurs de briques, 2010.

 

En lisant la nuit Akhmatova

En lisant Akhmatova

En lisant Akhmatova

Lydia Tchoukovskaïa,

Lydia Tchoukovskaïa,

« Devant nous, la Neva. Ses eaux sont bleu clair, mais elles écument légèrement.
– Ce fleuve va toujours à rebours. Toujours, dit Anna Andreevna. »

Anna Akhmatova et Lydia Tchoukovskaïa sont à Leningrad, au tout début des années soixante. Elles continuent ce long dialogue que Lydia T., la fille de Korneï Tchoukovski, mène avec Anna Akhmatova et retranscrit depuis ce jour de novembre 1938 où elles se retrouvèrent. Lev, le fils d’Akhmatova venait d’être arrêté pour la seconde fois.  « Il est habitué à dormir par terre, à manger peu », explique la poète à la fille de son ami. Le mari de Lydia T. venait d’être fusillé mais personne ne le savait, chacun croyant encore aux mensonges de l’administration du goulag qui annonçait simplement une peine de « dix ans avec interdiction de correspondre ».

En France, les Entretiens avec Anna Akhmatova n’ont été publiés qu’en 1980, alors qu’ils n’avaient pas encore paru en URSS. Et c’est un livre majeur, pour peu qu’on s’intéresse à la manière dont Akhmatova, Pasternak ou Zochtchenko ont pu continuer à écrire sous la menace d’un pouvoir qui s’obstinait à refuser la moindre liberté aux écrivains. Un livre majeur parce qu’on y ressent physiquement la terreur et l’épuisement dans lesquels pouvaient s’écrire Le Docteur Jivago ou Un Poème sans Héros. Un livre qui ébranle.

Première édition en russe des Entretiens avec Anna Akhmatova, YMCA Press, Paris

Première édition en russe des Entretiens avec Anna Akhmatova, YMCA Press, Paris

Mais à la fin des Entretiens, quand je lis la phrase d’Akhmatova au sujet de la Neva, je ne comprends pas de quoi elle parle. J’ai pourtant habité Leningrad plusieurs semaines, c’était il y a longtemps, puis j’ai habité Saint-Petersbourg plus récemment. Comme un idiot, je pense à une phrase de Duras, la phrase d’un petit livre que j’ai si souvent lu à voix haute : « Je vois que la couleur violette arrive, qu’elle atteint l’embouchure du fleuve, que le ciel s’est couvert, qu’il est arrêté dans sa lente course vers l’immensité.  » C’est dans L’Homme assis dans le couloir, une phrase que j’ai toujours aimée. Mais la phrase d’Akhmatova, non, je la recopie sans la comprendre. « Ce fleuve va toujours à rebours. Toujours, dit Anna Andreevna. »

C’est le peintre Thierry Bertheault qui m’a mis sur la voie : « Saint-Pétersbourg a connu plus de 300 crues, m’écrit-il. La plus importante et la plus meurtrière est celle de novembre 1824. La seconde en importance date de septembre 1924. Ces inondations ont toujours lieu en automne et non au printemps avec la fonte des neiges, comme on pourrait le croire. En effet ce sont les vents marins d’automne qui les provoquent, car ils sont si puissants qu’ils refoulent les eaux du fleuve vers l’amont (donc dans le sens contraire de son écoulement naturel, vers le golfe). Et comme la région traversée par la Néva est pratiquement au même niveau que la mer et n’a aucun relief, les eaux, qui ont déjà naturellement tendance à s’étaler dans le delta se gonflent et se répandent vite sur les terres voisines qu’elles inondent.  »

Le même jour, Marie-laure Dupré m’écrit que c’est « un point commun avec le petit fleuve Aude.  » Ce que j’ignorais et qui m’intrigue d’autant plus. Deux jours plus tard, c’est Adèle Nègre qui m’apprend que « le Doubs fait ça aussi, le contresens, certains jours, c’est incompréhensible et fascinant… ». Et sa fascination, je peux la partager. L’Aude, le Doubs et la Néva dessinent une cartographie incompréhensible.

Mais c’est en lisant Tatiana Tolstoï que j’ai vraiment compris l’ampleur du phénomène dont parle Akhmatova. Dans Je suis née à Leningrad, un petit livre déniché au marché d’Arles et publié chez Actes Sud, elle raconte le lien ancien qui unit la famille Tolstoï à la ville de Saint-Pétersbourg : l’une et l’autre furent maudites par le tsarévitch Alexis, au moment de succomber sous la torture et de la main de son père, le tsar Pierre. « Personne, il est vrai, ne connaît les termes de la malédiction qui pèse sur la famille. Mais la ville, elle, a répondu dès les premiers jours aux appels que lança le tsarévitch avant de mourir : tous les ans, vers la fin de l’automne, de la mer monte une vague qui inonde la ville et menace de tout emporter sur son passage. Une fois par siècle, la vague s’échappe des quais de granit qui la contiennent et s’étale dans les rues, s’élève jusqu’au deuxième étage des maisons, emporte les arbres, tue des habitants – la nuit le plus souvent, quand souffle la tempête – une vague toujours subite, toujours inattendue. La grande vague s’est manifestée en 1724, en 1824, en 1924.  »

______________________

Isidore Glikine et le manuscrit de Sophia Petrovna

Isidore Glikin

Isidore Glikine et sa fille, Tatyana

Isidore Glikine n’est pas seulement le personnage d’un livre un peu ancien, venu des profondeurs d’un pays maintenant disparu, l’URSS des années sombres. Simple figurant plutôt qu’un personnage, une apparition de quelques lignes à peine dans un ouvrage de plus de cinq cent pages, un livre d’entretiens avec Anna Akhmatova, écrit par Lydia Tchoukovskaïa de 1938 à 1962, toutes ces années d’amitié où ensemble, elles affrontèrent la censure et une surveillance policière incessante. Isidore Glikine a existé, ingénieur à Leningrad, il a protégé un livre impossible à publier du vivant de Staline, il a eu une petite fille qui s’appelait Tatyana et a accompli cet exploit d’abriter le manuscrit d’une dissidente, écrit par une amie qui lui rendra hommage à l’intérieur d’un autre livre.

Page 493 des Entretiens avec Anna Akhmatova, les deux femmes parlent de Soljenitsyne puis de Sofia Petrovna, un roman écrit par Lydia Tchoukovskaïa en 1939, traduit en français en 1975 alors qu’il circulait depuis presque vingt ans sous forme de samizdat en Russie.

La couverture de Sophia Petrovna, paru en 2007 aux éditions Interférences, dans une traduction de Sophie Benech

La couverture de Sophia Petrovna, paru en 2007 aux éditions Interférences, dans une traduction de Sophie Benech

Dans le livre des entretiens, c’est Anna Akhmatova qui aborde le sujet la première, s’adressant à Lydia Tchoukovskaïa : « – Je n’ai pas le courage de relire Sofia Petrovna, de me replonger dans cette époque maudite. Maria Petrovykh m’a dit exactement la même chose. Vous avez accompli un exploit. Si, si. Ne niez pas. Nous pensions tous la même chose, nous écrivions des poèmes, nous les gardions dans nos mémoires, ou nous les inscrivions pour un instant, brûlant le papier presque aussitôt, mais vous, vous avez écrit un livre. Sachant ce qui pourrait vous arriver, à vous et à votre fille. Vous l’avez écrit sous la menace du couperet.

Je ne nie rien, je ne cherche pas à discuter, je me sens confuse et fière, mais j’essaie d’expliquer mon acte, tel que je le revois dans mon souvenir. Il m’était impossible de ne pas écrire ce que j’avais écrit. Il aurait été plus pénible et plus affreux de ne pas écrire. Ecrire était un soulagement. Cela m’était nécessaire. Je le faisais pour moi, pas pour les autres. Je couchais tout par écrit, parce qu’ainsi je comprenais mieux ce que je décrivais.  C’était peut-être même la seule façon de comprendre. Je voulais à tout prix découvrir pourquoi notre société était inconsciente et aveugle, pourquoi je voyais, moi, des choses que les autres n’apercevaient pas. Cette inconscience de toute une société, je lui donnais le nom très ordinaire de Sofia Petrovna, dont l’aveuglement était celui de millions de gens. Je ne trouvais pas, à l’époque, qu’écrire fût un exploit. Ecrire était aussi naturel que respirer ou se laver. »

Première édition en russe des Entretiens avec Anna Akhmatova, YMCA Press, Paris

Première édition en russe des Entretiens avec Anna Akhmatova, YMCA Press, Paris

C’est à ce moment-là que Tchoukovskaïa évoque le courage de son ami Glikine, celui qui a sauvé son livre à deux reprises : « C’est Isidore Glikine qui a accompli un exploit en acceptant de garder mon manuscrit à un moment pareil. Je partais pour Moscou, avec Lioucha, me faire opérer. Garder un manuscrit, ça c’était l’exploit par excellence. Pendant le siège de Leningrad, Glikine est mort de faim et dans l’épuisement de l’agonie, il a traversé la ville entière pour confier mon manuscrit à sa sœur : un autre exploit. »

J’ai cherché à savoir qui était Isidore Glikine.  Исидор Гликин, si on écrit son nom en cyrillique. Je n’ai trouvé qu’une seule photo de son visage, avec sa fille encore bébé qu’il montre au photographe. J’ai appris qu’il était né à Sumy, en Ukraine, la même année que Lydia Tchoukovskaïa, en 1907. Il était devenu ingénieur en électromécanique à Leningrad, après avoir étudié à l’Institut d’Histoire de l’art puis à l’Institut Polytechnique. Il habitait au 5, rue Sovetskaya et souffrait, au début de la guerre, d’une forme aigüe de scarlatine qui lui évita d’être envoyé sur le front. Se sachant condamné par les médecins, il confia le manuscrit de Sophia Petrovna à sa sœur, deux jours avant sa mort, le 22 janvier 1942.

Soljenitsyne évoque lui aussi la figure de Glikine dans L’Archipel du Goulag. « En ces temps terribles, écrit-il, quand dans les affres de la solitude on brûlait les journaux intimes, les photos et les lettres les plus chères, quand chaque papier jauni dans l’armoire familiale se déployait soudain en une  flamboyante fougère de mort et ne demandait qu’à se jeter de lui-même dans le poêle, quel courage ne fallait-il pas pour conserver, pour ne pas brûler durant des milliers et des milliers de nuits les manuscrits d’un condamné (comme Florenski) ou d’un réprouvé notoire (comme le philosophe Fiodorov) ! Comme devait apparaître comme anti-soviétique, clandestin, dangereusement subversif le récit de Lidia Tchoukovskaïa, Sofia Petrovna ! Il fut conservé par Isidore Glikine. Dans Leningrad assiégé, pressentant sa mort, il se traîna à travers toute la ville pour le remettre à sa sœur, et le récit fut sauvé.  »

Alexandre Soljenitsyne en 1974

Alexandre Soljenitsyne en 1974

Soljenitsyne développera à son tour des techniques de plus en plus complexes pour préserver ses manuscrits. Pour lui, l’histoire d’Isidore Glikine est d’autant plus frappante qu’Élisabeth Voronianskaïa, l’une de ses complices qui avait dactylographié le manuscrit de L’Archipel du Goulag, se suicidera après avoir avoué sous la torture où se cachait le tapuscrit tant recherché, qu’elle avait enterré au fond de son jardin. Soljenitsyne s’en voudra longtemps, car son amie ignorait qu’il existait d’autres copies, cachées chez d’autres complices. En 1973, en apprenant la pendaison d’Élisabeth Voronianskaïa, il se décide à divulguer la nouvelle et à faire publier l’Archipel du Goulag à Paris.

Lydia Tchoukovskaïa,

Lydia Tchoukovskaïa,

J’ai cherché à savoir qui était la sœur d’Isidore Glikine, qui continua de cacher le manuscrit de Lydia Tchoukovskaïa après la guerre, pendant plus d’une dizaine d’années. Par fidélité à son frère, j’imagine. J’ignore encore si elle connaissait l’auteur du texte, mais j’ai appris qu’elle s’appelait Rosalia Glikina, et qu’elle vécut à Leningrad jusqu’au milieu des années cinquante. Quand Lydia Tchoukovskaïa apprit la mort de Rosalia, en 1956, elle prit le train de Moscou à Leningrad, et se présenta à son appartement, boulevard des syndicats. Les nouveaux occupants lui indiquèrent un tas de paperasses qui prenaient la poussière au fond d’un réduit. C’est là qu’elle retrouva le manuscrit de Sophia Petrovna, qu’elle n’osa pas relire dans le train du retour, et qu’elle dissimula encore plusieurs mois avant qu’il ne paraisse en samizdat, en 1957.

« Je ne voulais qu’une seule chose, a écrit Lydia Tchoukovskaïa dans la postface de  Sophia Petrovna, c’était de voir mon livre publié en Union soviétique. Dans mon propre pays. Dans le pays de Sophia Petrovna. J’ai attendu patiemment pendant trente-quatre ans. »

En 1987, elle refuse la publication des Entretiens avec Anna Akhmatova tant que
Sophia Petrovna n’a pas le droit d’être publié.

______________________
Sofia Petrovna, de Lydia Tchoukovskaïa, a d’abord paru en 1975 aux éditions Calman-Lévy, sous le titre La Maison déserte.
En 2003, une nouvelle édition traduite du russe par Sophie Benech a paru aux éditions Interférences.
Il existe une étude intéressante de Sofia Petrovna en anglais :
A Path of Healing and Resistance : Lydia Chukovskaya’s Sofia Petrovna and Going Under, Amber Marie Aragon, Washington University in St. Louis