Témoigner de l’amour, écrivait Calaferte

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Le 24 mai 1989, Calaferte écrivait dans son carnet «La beauté aide à vivre. (Prudente, la tourterelle s’est réfugiée dans notre petit prunier, d’où elle hésite à plonger jusqu’au riz éparpillé dans le sentier de pierres du jardin. La méfiance des oiseaux n’a d’égale que celle du chat.)»
Et Calaferte était malade à nouveau, ses joies ne venaient plus que du jardin où ses rosiers multipliaient leurs fleurs entre ses mains.

Le lendemain du 24 mai, jour de mon anniversaire, il écrivait une lettre à Georges Piroué, puis visitait la petite chapelle Saint-Antoine qui est à Savigny-sous-Mâlain, presque invisible dans le silence de la forêt. Il parlait aux amis qui l’accompagnaient de l’Europe en train de s’inventer, certain que sa génération serait la dernière à souffrir de discriminations à l’égard de l’étranger, que la barbarie allait s’achever avec la fin du XXème siècle.

Il parlait aux amis qui l’accompagnaient de l’Europe en train de s’inventer, certain que sa génération serait la dernière à souffrir de discriminations à l’égard de l’étranger, que la barbarie allait s’achever avec la fin du XXème siècle. Les romanciers ne sont pas des prophètes.

Quand ils annoncent la fin du malheur, c’est qu’avant de mourir ils veulent bien se laisser aveugler, lisser un peu la mort en imaginant possible une sagesse politique, une paix européenne favorable à ceux qui vont leur survivre. Le continent de Calaferte s’était réduit aux dimensions de son jardin. «Seule vraie joie, écrivait-il à Piroué : la beauté de notre petit (tout petit) jardin, avec ses fleurs, son calme, sa paix, qui est celle des régions spirituelles. » Calaferte devait mourir cinq ans après, le temps d’assister aux massacres de Bosnie, à la folie purificatrice de la Vojska Republike Srpske, l’armée serbe de Bosnie qui massacrait Croates et Musulmans tout en violant leurs filles et leurs épouses.

Calaferte devait mourir cinq ans après, le temps d’assister aux massacres de Bosnie, à la folie purificatrice de la Vojska Republike Srpske, l’armée serbe de Bosnie qui massacrait Croates et Musulmans tout en violant leurs filles et leurs épouses.

« Témoigner de l’amour », écrivait le vieil écrivain. J’allais lui rendre visite dans sa petite maison de Dampierre. Septentrion m’avait donné un coup puissant au commencement de mes vingt ans. J’avais emporté la moitié de ses bouquins en Russie dans une malle en métal, j’allais devenir père aussi et Calaferte me parlait de cet éblouissement, malade des yeux qu’il était, son vieux crâne d’écrivain fracturé par une mauvaise chute.

Maladroitement, à ma manière, j’essayais de lui témoigner de l’amour. J’aimais passionnément son écriture et je voulais apprendre à écrire moi aussi, arrêter l’impasse de la peinture opératoire et devenir écrivain comme Calaferte et Serge Pey : mes deux repères alors encore à l’œuvre entre Angers et Toulouse, bourreaux de travail et desperados d’une poésie française qui s’asphyxiait d’elle-même, presque invisible et difficile de plus en plus à déceler dans le maquis des revues.

Dans Nuit close, paru l’année d’avant chez Fourbis, Calaferte avait écrit « La nuit est rouge

« La nuit est rouge
Cette nuit qui me parle une langue étrangère

Les corps sont dévêtus
Les corps sont déchirés »

et ça me déchirait de lire et relire ses poèmes.

(Paris, au bord du fleuve le 22 mai 2015)

Dacca, la ville où les écrivains sont des cibles à abattre

Alireza Rôshan & Djalâl-Od dîn Rumî

Djalâl-od Dîn Rumi , مولوی

Djalâl-od Dîn Rumi , مولوی

Né à Balkh en 1207, dans l’actuel Afghanistan, Rumî part étudier à Damas et à Alep où il a probablement rencontré Ibn Arabî. Il devient professeur de théologie à Konya, dans l’actuelle Turquie. C’est en 1244, alors qu’il est déjà entouré de disciples, qu’il rencontre un homme dont on sait peu de choses : Shams de Tabriz, شمس تبریزی. C’est sous son influence que Rumî écrivit ses livres les plus incandescents. . Après la mort de Shams de Tabriz, Rumî institue le samâ’, سماع, une danse mystique.

Ses livres les plus mémorables sont le Livre du Dedans, فیه مافیه en persan, فیه ما فیه en arabe, les Odes mystiques ou le Mesnavi, مثنوی معنوی. Rumî a fondé l’ordre des Mawlawi, qu’on appelle aussi derviches tourneurs.

Nahal Tajadod a écrit sa biographie dans un roman, Roumi, le brûlé, où elle raconte la rencontre de Rumî avec Shams de Tabriz : soudain, à quarante ans, marié et père de famille, théologien reconnu, il rencontra un derviche errant de soixante ans, un homme frileux, étrange et provocant. Les deux hommes s’enfermèrent ensemble pendant quarante jours et, lorsque Roumi sortit de cette retraite, il dansait. Il était littéralement devenu un autre homme. Il abandonna ses disciples et se mit à chanter des vers inoubliables.

Cet événement extraordinaire demeure énigmatique, et la métamorphose d’un théologien en poète d’amour fou pose mille questions. La première, à laquelle répond le roman de Nahal Tajadod, est celle-ci : Pourquoi un homme, sachant que son amant est menacé d’être assassiné s’il quitte la demeure où ils sont enfermés, lui dit néanmoins : « sors » ? La flûte, pour devenir une flûte, doit se séparer du roseau. C’est une séparation déchirante, qui équivaut à une mort. Mais comment, sans cela, le roseau pourrait-il chanter ?

Dans la nuit, la femme que j’aime m’envoie un poème de Rumî :

Je l’ai étreinte, et mon âme, après celà, la désirait encore. Et pourtant, qu’y a-t-il qui rapproche plus que l’étreinte ? Et j’ai baisé sa bouche pour étancher ma soif, mais ce qu’elle y goûtait n’a fait que l’enflammer. Ah ! La fièvre de mon cœur ne saurait être coupée tant que nos deux âmes ne se seront pas entrepénétrées.

Un poème d'André Verdet

Un poème d’André Verdet

Et en lisant les mots de Rumî au réveil, en relisant des pages du livre de Nahal Tajadod, c’est à Alireza Rôshan que je pense, emprisonné à Téhéran le 5 septembre 2011 pour avoir défendu et pratiqué la danse mystique instituée par Rumî au 13e siècle. À Saint Paul de Vence, en juin 2013, l’association des Amis d’André Verdet attribuait le premier Prix du poète résistant à Alireza Rôshan, publié en France par Danièle Faugeras, dans la collection PO&PSY aux éditions Eres. Serge Pey présidait le jury, et ça lui ressemble que d’attribuer ce prix à un poète derviche emprisonné. Honneur à Serge Pey, et c’est notre rôle que d’empêcher qu’on oublie le poète André Verdet, qu’on empêche le poète Alireza Röshan de croupir dans l’oubli et le silence des prisons iraniennes.

Au matin, je réponds à l’aimée et au poème de Rumî par deux poèmes de Rôshan, recopiés dans un ancien numéro de la revue Décharge :

le poème c’est l’instant de ta présence
lorsque tu pars
il s’écrit

elle est partie ?
donc elle était là
donc elle est

Aujourd’hui, mercredi 18 mars 2015, aucune nouvelle d’Alireza Rôshan qui semble avoir été libéré de sa prison, après une année de détention au cours de laquelle il a écrit d’autres poèmes et un roman. A une question posée par ses traducteurs, il avait répondu que « dans les périodes de bouleversement, on va chercher la poésie. On se réfugie dans la poésie qui propose d’autres mots ».
T.