★ Un citoyen sera productif ou lentement mis à mort

Edvard Munch, portrait de Friedrich Nietzsche, 1906

★ En 2001, Patrick Declerck avait écrit un livre qu’on ne peut pas oublier : Les Naufragés. Avec les clochards de Paris, publié dans la collection Terre humaine.

Il avait frappé encore plus fort avec un livre étrange en 2005 : Le sang nouveau est arrivé : L’horreur SDF. Un livre où il explique que laisser un homme à la rue est un crime ignoble. Un crime d’État pour édifier les travailleurs et leurs enfants : «un citoyen sera productif ou lentement, et sans bruit, mis à mort.»

À la radio, en décembre, Patrick Declerck est venu parler de Nietzsche au sujet de la mémoire et de l’oubli. Dans mon souvenir, il était plutôt une sorte de travailleur social mais pas du tout, il est d’abord psychanalyste et aujourd’hui écrivain. Dans l’émission il raconte un truc important auquel je n’avais pas d’abord prêté attention : «Héraclite, pour moi, a raison, au fond : on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Le monde est une catastrophe. Nous ne contrôlons rien. Tout fout le camp, je veux dire, tout fout le camp. On peut gagner quelques instants, quelques minutes, quelques années, même. Mais fondamentalement, ontologiquement, nous n’existons pas.»

Denis Lavant dans le rôle d’Alex, pour Les Amants du Pont-Neuf de Leos Carax.

Declerk n’a pas perdu la vision noire qu’il s’était forgée au contact des SDF. Je me souviens que pour écrire les personnages d’Alex et Hans, dans Les Amants du Pont-Neuf, Leos Carax s’était appuyé sur le même centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre que Declerck pour son livre.

Klaus Michael Gruber dans le rôle de Hans, pour Les Amants du Pont-Neuf de Leos Carax

Dans une interview de 2016, Patrick Declerck expliquait pourquoi il parlait de clochards ou de clodos, et pas de SDF ou de sans-abri : «Certains vivent les murs comme quelque chose de terriblement angoissant, il est donc nécessaire de bouger sans cesse pour réduire l’angoisse. Entourés de murs, il ne reste plus que soi dans un face-à-face que l’on ne peut plus éviter. Les notions de SDF ou de sans-abri ne décrivent rien de la complexité psychique et ontologique d’une situation affreuse.»

Je crois qu’on n’a pas assez lu Patrick Declerck. Qu’il faut relire Les Naufragés, mais aussi ses livres plus récents : Socrate dans la nuit, Démons me turlupinant, Crâne, et le dernier qui raconte son apprentissage des armes à feu, Sniper en Arizona.

  • Patrick Declerck, Les naufragés : Avec les clochards de Paris, Paris, Plon, coll. « Terre Humaine », 2001, 468 p. 
  • Patrick Declerck, Garanti sans moraline, Paris, Flammarion, 2004, 272 p.
  • Patrick Declerck, Arthur, hippopotame de course et autres histoires, Paris, Plon, 2004, 183 p.
  • Patrick Declerck, Le sang nouveau est arrivé : L’horreur SDF, Paris, Gallimard, 2005, 96 p.
  • Patrick Declerck, Socrate dans la nuit, Paris, Gallimard, 2008, 256 p.
  • Patrick Declerck, Démons me turlupinant, Paris, Gallimard, 2012, 272 p.
  • Patrick Declerck, Crâne, Paris,Gallimard, 2016, 160 p. 
  • Patrick Declerck, Sniper en Arizona, Paris, Buchet-Chastel, 2022.

Interview de Patrick Declerck dans Philosophie magazine de mars 2016.

France Culture, Avec philosophie, Nietzsche et l’oubli, 27 décembre 2023.

★ Atef Abu Saif, l’écrivain qui veut mourir éveillé sous les bombes

★ Atef Abu Saif devant le portrait de Mahmoud Darwish.

Enfermé dans l’enfer de Gaza, Atef Abu Saif a fait parvenir son journal d’écrivain au New York Times et à Slate. L’Obs et Le Monde en ont publié à leur tour des extraits. Non seulement romancier, il est aussi ministre de la culture de l’Autorité palestinienne.

«Vivre une guerre, écrit-il à la date du 1er décembre, c’est comme devoir renouveler chaque jour son contrat avec la vie.» Et deux jours après : «La maison de ma famille a été détruite la nuit dernière, lorsque les missiles d’un F-16 l’ont frappée avec six autres demeures. Heureusement, il n’y avait personne à l’intérieur.» C’était la maison où il est né, où il a appris à écrire. Son père, âgé de 74 ans, n’a plus d’endroit où dormir.

Atef Abu Saif, The Book of Gaza : A City in Short Fiction,2014.

Pour l’instant, Atef Abu Saif vit sous une tente, dans un camp de réfugiés à Rafah, où il essaie de continuer à écrire son journal malgré la terreur que font régner les soldats israéliens. Il essaie de se souvenir de la vie avant la guerre, et de tous les proches qui ont été anéantis depuis trois mois sous les bombes. «Alors que la guerre se poursuit, je ne peux penser qu’à survivre. Je ne peux pas faire mon deuil. Mon chagrin attendra.»

Dans un camp de réfugiés, au sud de la bande de Gaza, janvier 2024.

C’est l’enfer que ses phrases nous racontent. En direct de Gaza, irrespirable et réduite en poussière. «Dans ce texte, je peux voir tous ceux que j’ai aimés et perdus, et je peux continuer à leur parler. Ils sont toujours avec moi.» C’est le plus important. Et pour nous, dans un pays qui a criminalisé la volonté de soutenir les Palestiniens, quoi de plus important que de lire en direct celui qui continue d’écrire malgré la terreur et les bombes.

Des enfants visitant le musée de Goush Katif à Jérusalem, devant des cartes de Gaza et du Sinaï. © Photo Arthur Larie

★ Les frontières sont des animaux nocturnes

© Guillaume Origoni, Zeljava, base aérienne désaffectée de Zeljava, à cheval sur la frontière bosno-broate, avril 2020.

★ C’est seulement deux simples phrases dans le petit livre jaune de Luba Jurgenson, Quand nous nous sommes réveillés.

«Les frontières sont des animaux nocturnes, elles bougent pendant que nous dormons. Il faudrait toujours veiller.»

Des mots que je lis à voix haute sur la rive de la Seiche, au premier jour de l’an 2024. Les mots de Luba Jurgenson qu’elle écrit pour raconter la guerre en Ukraine et la fin du répit de l’exil : «Ces années, c’était le temps du sursis, il est terminé. «Ils m’ont rattrapée» : première pensée lorsque je regarde mon portable dans la nuit du 23 au 24 février. Et il n’y a plus où fuir.»

© La Taro, cormorans sur la rive de la Seiche, en Bretagne, le 1er janvier 2024

Luba Jurgenson est née à Moscou, dans l’URSS de Nikita Khrouchtchev. Depuis l’enfance, elle savait qu’il ne fallait pas répéter ce qui se disait en famille. Elle arrive en France à 16 ans, accomplissant le conseil de sa grand-mère qui lui disait qu’elles vivaient dans un pays d’esclaves, qu’il fallait qu’elle se sauve. Jusqu’en 1988, alors qu’elle retourne pour la première fois en URSS, Luba Jurgenson savait qu’il ne fallait pas croire à un «socialisme à visage humain». Elle avait raison. Peut-être parce qu’elle avait lu et relu Chalamov, dont elle allait diriger l’édition française des Récits de la Kolyma. Autant dire qu’elle a appris le goulag à travers ce qu’a pu en raconter un revenant miraculé. Elle connaît par cœur la capacité de nuisance du Kremlin et la manière dont il peut répandre la mort à travers les frontières.

© Guillaume Origoni, Gropada, frontière italo-slovène. Un panneau en italien et l’autre en slovène annoncent les frontières entre les deux États.

Luba Jurgenson a écrit des romans et des essais, mais elle a aussi rassemblé quantité de témoignages et de récits au sujet du goulag. Elle sait la force des livres contre la terreur politique. Mais ici, elle écrit qu’elle ne sait rien dire ni écrire qui puisse arrêter la guerre. «On me demande souvent : comment pouvez-vous étudier le Goulag, la Shoah, vivre avec ces histoires si lourdes, lire des témoignages si terribles ? J’ai toujours répondu : ce passé-là, on aurait beau s’en détourner, il est impossible de l’annuler, de faire en sorte qu’il n’ait pas eu lieu. Alors, il vaut mieux l’étudier, car sinon, il vous atteint imperceptiblement.»

© Cédric Riedmark pour Conflits, Migrants à Bihać, frontière entre la Bosnie-Herzégovine et la Croatie.

«Qui n’a pas connu la guerre ne sait rien de la vie,» disait la grand-mère de Luba. Impossible d’oublier : «La guerre n’a-t-elle pas commencé il y a déjà plus de huit ans, avec l’invasion de la Crimée ? Le temps n’avait-il pas déjà basculé avec Maidan ?»

«Cette sensation soudaine : «nous sommes en guerre», et non plus : «ils sont en guerre». Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la grand-mère de Luba se rasait le crâne en signe de renoncement à sa féminité et ses règles avaient cessé.

© La Taro, chiens sans collier à Bihać, frontière entre la Bosnie-Herzégovine

Le petit livre jaune de Luba Jurgenson est sorti en avril 2023, pendant la «contre-offensive» de l’armée ukrainienne. À Moscou, Vladimir Kara-Murza était condamné à vingt-cinq ans de prison pour avoir porté atteinte au crédit de l’armée et de son intervention en Ukraine. En France, des mobilisations de plus d’un million de personnes contestaient le recul de l’âge des retraites pour tous les travailleurs, exception faite des policiers chargés de gazer les manifestants. J’avais cessé de lire, jour et nuit dans la rue, sur les piquets de grève des éboueurs et les barricades à l’entrée des lycées. La parution du petit livre jaune m’avait échappé, alors que les derniers récits de Luba Jurgenson m’avaient pourtant marqué en profondeur.

«Que faire avec toute cette masse de rêves, de pensées, de gestes qui, du jour au lendemain, sont devenus «d’avant»? La guerre est entrée dans nos os et dans nos mots.»

© La Taro, On veut une vie sans LBD, Préfecture de Nantes, avril 2023.

Comment mieux dire ce qui nous est arrivé : LA GUERRE EST ENTRÉE DANS NOS MOTS.

C’est écrit page 21. Nous continuons d’écouter la radio, de faire les courses ou de prendre le train mais les mots qu’on prononce ont changé. Ils portent la guerre dans leurs ventres. La guerre et ses obus, ses massacres et ses viols, ses fosses communes et ses immeubles éventrés : ils ont infecté tous les mots qu’on échange en buvant du café avant l’aube, tous ceux qu’on répète en allumant le feu des barricades, à huit heures du matin, pour bloquer toute une ville un jour de grève. Et les mots qu’on prononce à la nuit, avant l’amour et le sommeil si profond que l’amour a provoqué dans nos corps. Eux aussi, les mots qu’on répète en aimant : des parures pénétrées par la guerre de l’armée russe à travers les vingt-quatre régions de l’Ukraine.

Luba Jurgenson, Quand nous nous sommes réveillés, Nuit du 24 février 2022 : invasion de l’Ukraine, éditions Verdier, avril 2023.

© La Taro, barricade sur le périphérique au nord de Nantes, avril 2023.