★ Mathieu Gabard, Pour un État Généreux de la migration

Helio Possoz, Juliette Massat, Pierre Mounir & Mathieu Gabard lisant des textes et témoignages d'enfermés au CRA de Sète
Helio Possoz, Juliette Massat, Pierre Mounir & Mathieu Gabard lisant des textes et témoignages d’enfermés au CRA de Sète

À Sète, mardi 10 avril à midi, au milieu de la place du kiosque a eu lieu une lecture de textes, rassemblant les témoignages d’enfermés au centre de rétention administrative de Sète.

Mathieu Gabard, qui est poète public à Montpellier, y a lu un poème important, Pour un État Généreux de la migration, que nous avons voulu reproduire ici, à l’intérieur d’Un cahier rouge.

D’autres lectures auront lieu très bientôt, associées à l’affichage des textes sur les murs des rues de Sète.

POUR UN ÉTAT GÉNÉREUX DE LA MIGRATION

C’est comme un hoquet général, un spasme de nos histoires, sans doute un vomissement – de fait, un vrai recommencement,
non du même, mais des forces réadmises de l’horreur.

Patrick Chamoiseau, Frères migrants

Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme

Imaginer le possible pour réaliser le désirable.

Armand Gatti, La Traversée des Langages

Les Etats Généraux des migrations veulent un État Généreux avec les migrants.

Un État qui n’emprisonne pas son regard dans l’imaginaire étriqué de sa nation, de sa patrie, de son identité.
Nous ne voulons pas porter le costume barbelé de l’égoïsme national.
Nous ne voulons pas d’une fabrique nationale de la peur.
Nous voulons que l’État développe un altruisme trans-national.
Nous demandons à l’État de monter dans le train plutôt que de lui barrer la route, le vider de ses passagers et laisser les pillards électoraux démonter ses pièces en douce pour la confection de leurs épouvantails médiatiques.
Nous voulons que le droit humain international soit appliqué.
Nous voulons un État qui ne parle pas d’étranger ou de sans-papiers mais de semblable dont il est impérieusement nécessaire de prendre soin.
Nous voulons un État qui ne pointe pas du doigt, mais qui tend la main, porte main forte, prend son courage à deux mains.
Un État qui ne produit pas une sous-humanité, une sous-catégorie humaine, qu’un préfet domestique et zélé peut enfermer à sa guise.
Nous voulons un État bienveillant avec tout humain.
Nous voulons que l’État cesse l’orchestration subreptice et quotidienne de la torture psychologique.
Nous ne voulons pas un État qui condamne un homme, ayant laissé pour mort son petit frère dans la mer, à l’enfermement, à l’insécurité, au stress, au manque d’intimité, à l’intimidation, à l’insomnie, à ne rien faire : à la rétention, craignant, par surcroît, d’être expulsé dans un pays dont il ne parle pas la langue, dans lequel son désir ne le pousse pas, parce qu’on y a relevé, un soir, ses empreintes alors qu’il s’y opposait de toutes ses forces jusqu’à s’en déboîter l’épaule.
Nous voulons un État qui ne blesse pas.
Un État qui ne complique pas.
Un État qui n’empêche pas un homme d’assister à l’accouchement de sa femme parce qu’il n’a pas de carte de séjour.
Un État qui ne pousse pas un homme à avaler les piles d’une télécommande.
Un État qui ne pousse pas un homme dans les retranchements morbides de sa santé psychique et physique.
Un État qui ne pousse pas un homme à se tailler les veines d’un bras entier.
Un État qui ne pousse pas un homme à se taper la tête contre le mur jusqu’au sang.
Un État qui accueille le voyageur, le demandeur, le passant et l’arrivant.
Un État qui accueille l’éventualité, le possible et l’indécis.
Un État ouvert.
Un État qui protège.
Un État qui facilite la vie.
Un État qui n’avorte pas les rêves et les chemins par incision préfectorale.
Un État qui aide tout un chacun, qui que ce soit, où qu’il soit, à travers le monde, à se construire au plus beau de ses possibles.
Un État qui aide à développer de vives lumières dans les regards.
Un État qui aide à rendre possible les illuminations.
Un État solidaire, aimant et humain.
Un État digne de confiance, confortable, accompagnant.
Nous voulons un État Généreux avec l’humain.
Nous voulons que l’État ne soit pas une machine à laisser périr ceux qu’il considère de toute évidence factuelle et statistique comme ses moins que rien. Qu’il ne soit pas une machine à laisser les morts lécher ses côtes.
Qu’il ne soit pas État abandon.
État criminel par omission.
Nous voulons que l’État serve l’humain sans sélection.
Nous voulons un État Généreux de la migration.
Nous voulons que l’État comprenne que la migration est l’état essentiel de la vitalité du monde.
Nous voulons que l’État relâche de son emprise incisive ses proies post-coloniales.
Nous ne voulons pas d’un État sauvage, peureux, agressif, voleur et replié sur lui-même.
Nous voulons que l’État sorte de son adolescence.
Qu’il dépasse ses traumatismes de maltraitance.
Qu’il sorte du foyer et se baigne de lumière.
Qu’il réalise qu’une fois sorti, il pourra entamer une fiévreuse ballade dans la nature et rencontrer des inconnus prêts à tout pour vivre en paix.
Qu’il laisse à tout un chacun le droit de voyager, de vivre et de s’installer.
Nous ne voulons pas d’un État meurtrier déguisé en chose publique.
Nous ne voulons pas des masques de la peur confectionnés jour après jour pour remporter la palme d’or au carnaval électoral.
Nous voulons un joli loup émaillé de dentelle, des peintures d’argile sur les visages, des
faces nues et des regards profonds.
Nous voulons faire confiance au passant.
Nous voulons un État Généreux.
Qui sème la générosité récolte la générosité.
Au vent les graines se transmettent comme des semences transgéniques qui contaminent les champs voisins.
Nous voulons un holding de la générosité dont nous ne ferons pas payer les fruits.
Nous ne poursuivrons pas les ressemeurs.
Nous voulons une multi-nationale des États Généreux gratuite et immédiate.

Mathieu Gabard

En juillet 2017, Mathieu Gabard s’est fait CRAieur de rue et a rendu visite, jour après jour, aux enfermés du centre de rétention administrative de Sète, avant de transformer leurs paroles en poèmes pour les dire, à voix haute dans la rue Gambetta, le temps que durait le festival Voix Vives. Accompagné par Hugo Minsat au saxophone et par Elio Possoz, écrivain lui aussi, Mathieu Gabard a tenté de raconter les violences et les humiliations subies par les détenus du CRA.

centre de rétention
cage de désespoir
où chacun attend
la sentence administrative
libéré ou expulsé

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D’autres paroles d’enfermés à écouter, lire et diffuser :

Podcast Les Enfermé·es : « Les murs enferment la parole mais la vie continue »

★ Pour ne pas oublier Ahmet Altan, condamné à mourir en prison

Ahmet Altan

Ahmet Altan

L’eau du puits a gelé dans la nuit et Ahmet Altan a été condamné à mourir en prison. La nuit peut continuer maintenant, le gel peut rendre l’eau presque aussi dure que la pierre mais Ahmet Altan est écrivain avant tout, un écrivain acharné et il continuera d’écrire du fond de sa cellule, dans la prison de Silivri jusqu’au jour de sa mort. Obstinément. Aux juges et aux procureurs qui l’accusent, il a répondu par écrit en les accusant à son tour d’appartenir à un appareil judiciaire déjà mort en Turquie, et que l’odeur de ce cadavre empestait l’air que respirait le peuple turc. Ahmet Altan n’a pas peur quand il écrit. De quoi aurait-il peur quand le reis turc, dans son palais présidentiel, a exigé que l’écrivain et son jeune frère soient condamnés à perpétuité tous les deux ?

Dans la prison de Silivri où les deux frères sont enfermés depuis des mois, au milieu de milliers d’autres innocents qui sont professeurs, écrivains, journalistes ou militants pacifistes, Ahmet Altan continue d’écrire et dans sa main, c’est aussi la main de Shakespeare qui revient pour mieux nous mettre en garde. La guerre civile est pour demain et le chaos se prépare en Turquie.

« Erdoğan, prends garde au silence.
Les yeux des enfants affamés habitent à l’intérieur de ce silence.
[…] Comment étoufferez-vous ce silence.
Une société toute entière vit dans le malheur.»

Erdoğan est venu porter la mort jusqu’en France, en janvier, et si nous laissons mourir un seul écrivain en prison, c’est que la mort aura fait sa besogne jusqu’au bout. Les mots de l’écriture sont puissants. Ils portent le pouvoir d’empêcher la mort de régner. Sur quoi pourrions-nous écrire d’autre, quand un seul romancier est condamné à mourir en prison ? La littérature a forgé ce pouvoir de réveiller nos consciences, de nous tenir en alerte, en colère, en guerre contre la mort.

Alors écrivons contre Erdoğan, contre la maladie de la mort qui règne à Ankara, contre la mort des romanciers à l’intérieur des prisons turques.

Sète, le 28 février 2018

★ Taha Muhammad Ali : des poèmes pour raconter Saffuriyya, avant le soir du 15 juillet 1948

Une rivière à Saffuriya - Photo Jonathan Cook

Une rivière à Saffuriya, le village de Taha Muhammad Ali – Photo Jonathan Cook

À Oussama Shikho

C’est en lisant une chronique d’Aslı Erdoğan que j’ai découvert le nom de Taha Muhammad Ali, un poète palestinien chassé de son village quand il était enfant, le soir du 15 juillet 1948. Aslı ne dit presque rien de son histoire, seulement qu’il est autodidacte et qu’elle a trouvé un de ses poèmes dans un livre d’Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine. Puis elle recopie les cinq vers du poème, en expliquant seulement qu’il a été écrit dans un camp de réfugiés palestiniens.

Nous ne pouvons faire le deuil des adieux.
Le temps et les larmes manquent…
Le souvenir même nous fait défaut.
Puis nous éclatons en sanglots.
Ainsi faisons-nous nos adieux.

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

Le dernier vers est devenu le titre de sa chronique, Ainsi faisons-nous nos adieux. Une de ces chroniques qu’elle écrivait chaque semaine pour Özgür Gündem, un journal d’Istanbul qui sera interdit de parution, le 16 août 2016, accusé de relayer la propagande des terroristes kurdes du PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan qui mène une guerilla contre l’État turc. C’est un poème très simple pour une très belle chronique, où Aslı Erdoğan établit une équivalence entre l’acte d’écrire et «une longue, très longue lettre d’adieux destinée à demeurer sans réponse.»

Je me suis demandé qui était ce poète palestinien, et si d’autres de ses poèmes avaient déjà été traduits en français.  J’ai d’abord trouvé un seul poème, sur un site dédié aux poètes palestiniens. J’ai pensé que j’avais de la chance.

Quarante ans après la destruction d’un village

Le passé sommeille à côté de moi
Comme le tintement
Près de sa grand-mère la cloche.
L’ amertume me poursuit
Comme les poussins poursuivent
Leur mère la poule.
Et l’horizon…
Cette paupière fermée
Sur le sable et le sang,
Que t’a-t-il laissé ?
Et quelle promesse t’a-t-il fait ?

 

Taha Muhammad Ali, Une Migration sans fin, éditions Galaade, 2012.

Taha Muhammad Ali, Une Migration sans fin, éditions Galaade, 2012.

Ce village, c’est Saffuriya, construit sur les ruines de Sepphoris, une ville antique de Galilée, au nord de Nazareth. En juillet 1948, les troupes israéliennes occupèrent le sud de la Galilée. Elles chassèrent les paysans arabes de Saffuriya et d’une vingtaine d’autres villages, au cours de l’Opération Dekel. Le début de l’exil pour la famille de Taha Muhammad Ali, et l’origine des poèmes pour Taha, qui racontera sa vie de rescapé avec des mots aussi simples que possible et notre chance, c’est que les éditions Galaade aient pu les rassembler à l’intérieur d’un recueil, Une Migration sans fin, traduits en français par Antoine Jockey. Le plus étonnant, c’est qu’Antoine Jockey soit venu à Sète en juillet 2012, pour rendre hommage à Taha Muhammad Ali au festival Voix Vives, dans cette petite ville où je suis en train d’écrire ces lignes et de lire ses poèmes. Le poète palestinien venait de mourir, huit mois plus tôt à Nazareth. Et je me dis qu’Une Migration sans fin, c’est précisément le destin que vit Aslı Erdoğan aujourd’hui, exilée en Allemagne depuis qu’elle a pu récupérer son passeport, d’abord confisqué par la police turque quand elle avait été arrêtée au mois d’août 2016.

Le poème le plus connu de Muhammad Ali a été publié en 1973. Aslı Erdoğan avait cinq ans et elle venait d’apprendre à lire; elle raconte aujourd’hui que cette année-là, elle écrivait elle aussi des poèmes, ceux d’une enfant d’Istanbul qui passera toute sa vie à écrire. Le poème de Muhammad Ali s’appelle Abd el-Hadi combat une superpuissance. Il s’inspire d’un reportage radiophonique sur des villageois égyptiens s’efforçant de vendre du Coca-Cola aux marines américains de l’USS Enterprise dans le canal de Suez. Ce personnage, Abd el-Hadi, est un simple fellah égyptien, emblématique des êtres simples et très réels que les poèmes de Taha Muhammad Ali s’attachent à raconter  :

Abd el-Hadi combat une superpuissance

De toute sa vie
Il n’a ni lu ni écrit.
De toute sa vie
Il n’a coupé un arbre
Ni égorgé une vache.
De toute sa vie, il n’a parlé sur le dos
Du New York Times,
Il n’a élevé la voix sur personne
Sauf pour dire :
“Entrez, s’il vous plaît,
Par Dieu vous ne pouvez refuser.”
Malgré cela,
Sa cause est perdue,
Sa situation
Est désespérée
Et son droit un grain de sel
Tombé dans l’océan.
Mesdames, Messieurs :
Sur son ennemi mon client ne sait rien.
Et je vous assure
Que s’il croisait les marins de l’Enterprise
Il leur servirait une omelette
Et du fromage blanc !

Adina Hoffman, My Happiness bears no relation to happiness. A poet's life in the palestinian century. Yale University Press, mars 2010.

Adina Hoffman, My Happiness bears no relation to happiness. A poet’s life in the palestinian century. Yale University Press, mars 2010.

Par chance, il existe une biographie qui raconte l’existence de Taha Muhammad Ali. Écrite par Adina Hoffman, elle a été publiée aux Etats-Unis en 2010 et n’a pas été traduite en français. On y apprend que le soir du 15 juillet 1948, deux mois après la création officielle de l’État d’Israël, Taha rompit le jeûne du ramadan par un repas traditionnel, puis sortit faire paître son nouveau troupeau de seize chevreaux dans les collines entourant le village. Il n’avait que dix-sept ans et il marchait depuis environ cinq minutes quand il «entendit un étrange vrombissement, un bruit sourd, quelque chose qui tournait dans l’air au-dessus de lui. Quand le son se fit sifflement puis grondement, il vit un éclair brillant, perçut un fracas et un tremblement, puis un autre – puis ce ne fut plus que verre brisé, fumée, cris au loin, gémissements proches, des gens qui couraient, des enfants qui pleuraient… et les seize chevreaux qui glapissaient de terreur en s’éparpillant ».

Taha retrouva sa famille qui avait fui elle aussi Saffuriyya, et ils se joignirent à ces milliers de paysans qui venaient d’initier le long exode palestinien vers la Syrie, la Jordanie et le Liban. Ce que les Palestiniens appellent nakba, la catastrophe. Après deux jours et deux nuits de marche, ils arrivèrent au Liban. Grâce à ses économies, Taha peut d’abord épargner à sa famille les conditions les plus dégradantes des camps de réfugiés surpeuplés. Mais la mort de sa dernière sœur et l’immense chagrin de sa mère finirent de rendre une situation précaire proprement insupportable. Un an plus tard, Taha rentrait clandestinement en Israël avec sa famille, à Nazareth, laissant derrière lui sa fiancée Amira. Il l’attendra près de dix ans avant d’apprendre qu’elle avait fini par en épouser un autre.

My Happiness Bears No Relation to Happiness – Mon bonheur n’a rien à voir avec le bonheur – reste la première biographie complète d’un poète palestinien qu’on puisse lire en anglais. La réussite de ce livre tient au fait qu’il ne retrace pas seulement la vie et l’œuvre de Taha Muhammad Ali, et raconte à l’intérieur du même récit le destin de toute une communauté d’exilés, les Arabes israéliens, Palestiniens possédant la citoyenneté israélienne et qui représentent presque un cinquième de la population de l’État hébreu.

Avertissement

Aux amateurs de chasse
Aux passionnés de tir
Ne pointez pas vos fusils
Sur mon bonheur,
Il ne vaut pas
Le prix de la cartouche
(Ce serait du gaspillage)
Car ce qui vous semble
Agile et élégant
Comme une gazelle,
Fuyant dans tous les sens
Comme une perdrix,
N’est pas le bonheur.
Croyez-moi :
Mon bonheur
N’a rien à voir avec le bonheur. 

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

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