★ Les mots d’Akhmatova qu’apporte Sophie Benech

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

Les mots de Sophie Benech, lundi 5 mars 2018, sur son mur. Rien d’autre.
Pas besoin.

Le 5 mars 1953, mourait Staline. C’est aussi un 5 mars, mais en 1966, qu’est morte Anna Akhmatova.
Elle lui avait survécu 13 ans. Elle avait eu cette chance.
Et aujourd’hui, c’est à elle que je préfère penser. Certains laissent derrière eux des cadavres et la mort, d’autres des poèmes et la beauté.

Ржавеет золото и истлевает сталь,
Крошится мрамор — к смерти все готово.
Всего прочнее на земле печаль
И долговечней — царственное слово.

L’or se couvre de rouille, l’acier tombe en poussière,
Et le marbre s’effrite. Tout est prêt pour la mort.
Ce qui résiste le mieux sur terre, c’est la tristesse,
Et ce qui restera, c’est la Parole souveraine.

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

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( ★ Vraiment rien d’autre.
Pas besoin.)
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Entre autres livres, Sophie Benech a traduit Requiem,  d’Anna Akhmatova, aux éditions Interférences :
En Russie, à la fin des années trente, parmi les millions d’innocents arrêtés qui disparaissent dans les cachots et dans les camps, il y a le fils d’Anna Akhmatova, un des grands poètes russes du siècle. Elle compose alors des poèmes qu’elle n’ose même pas confier au papier : des amis sûrs les apprennent par coeur et, pendant des années, se les récitent régulièrement pour ne pas les oublier. En évoquant sa tragédie personnelle, Akhmatova parle au nom de toutes les victimes, et aussi de toutes les femmes qui, comme elle, ont fait la queue pendant des semaines et des mois devant les prisons. Ses vers «formés des pauvres mots recueillis sur leurs lèvres», comptent parmi les plus poignants de la littérature russe. Les dizaines de millions de voix étouffées et brisées qui, grâce à elle, traversent l’espace et le temps pour parvenir jusqu’à nous, résonneront encore longtemps dans la mémoire de la Russie.

 

★ Les noms de Suada Dilberović et Olga Sučić à l’intérieur des livres

Carte de l'Herzégovine en 1875

Carte de l’Herzégovine en 1875

Dans leur livre sur la Bosnie, Isabelle Wesselingh et Arnaud Vaulerin ont raconté comment le siège de Sarajevo avait pu commencer, en 1992. «Le 6 avril, la Communauté économique européenne reconnaît officiellement l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine. Le même jour, plus de soixante mille personnes descendent à nouveau dans la rue à Sarajevo, pour la paix. Postés sur les toits, les hommes de Radovan Karadzic tirent sur cette foule opposée à leurs projets et fière du caractère multiethnique de la Bosnie. Une étudiante est tuée sur le coup. La guerre de Bosnie a commencé.»

Pourtant, les deux journalistes ne donnent pas son nom, et son nom manque à leur récit. C’est dans «Les gravats et les étoiles» que j’ai trouvé le nom de l’étudiante assassinée. Valérie Zenatti y raconte son expérience d’apprentie journaliste pendant le siège de Sarajevo :

Deux portraits de Suada Dilberović

Deux portraits de Suada Dilberović

En une dizaine de lignes, à peine, Valérie Zenatti parvient à faire exister le visage et la mémoire de Suada Dilberović, et je crois que ça suffit à établir toute la puissance de la littérature. Et sa nécessité dans un monde où l’info accélère. Comme Valérie Zenatti, j’avais oublié le nom de l’étudiante assassinée par les soldats du général Ratko Mladić. Je me souvenais seulement qu’un pont portait son nom désormais, à l’endroit même où elle avait été frappée. En faisant des recherches à mon tour, j’appris qu’elle était née le 24 mai 1968, à Dubrovnik, au sein d’une famille bosniaque musulmane. Elle avait quatre ans de moins que moi et nous étions nés précisément le même jour, le 24 mai.

Sarajevo, stèle en mémoire de Suada Dilberović et Olga Sučić

Sarajevo, stèle en mémoire de Suada Dilberović et Olga Sučić

Mais j’appris aussi qu’une deuxième jeune femme avait été tuée ce jour-là, qu’on oublie régulièrement de mentionner. Elle s’appelait Olga Sučić, elle était Croate et en réalité, l’ancien pont Vrbanja porte maintenant leurs deux noms. Je n’ai pas trouvé de photo du visage d’Olga Sučić et malgré mes recherches, j’ai seulement appris qu’elle était née en 1958 et qu’en 1992, elle n’était plus étudiante mais secrétaire au Parlement. Elle travaillait ce jour-là, et elle avait quitté son poste pour rejoindre les manifestants. Avec eux, elle criait «Nous sommes Sarajevo ! Nous sommes pour la paix !» quand une balle l’a atteinte.

Quelques minutes auparavant, un journaliste s’était approché d’Olga Sučić pour lui demander pourquoi elle était là. Sa caméra a filmé son visage, enregistré sa voix pendant qu’elle répondait. «Je suis la mère de deux enfants et je défendrai cette ville.» C’était quelques minutes avant les premiers coups de feu qui tuèrent Suada Dilberović sur le coup, son corps gisant sur le bitume pendant que la foule se dispersait, paniquée. Olga Sučić a été blessée, elle s’est rendue à l’hôpital où elle n’est morte que quelques heures plus tard. Le soir, les journaux télévisés et les radios de toute l’ex-Yougoslavie racontent la fusillade du pont Vrbanja, en mentionnant seulement le nom de Suada Dilberović. Aucun journaliste ne sait qu’une autre victime vient de mourir à l’hôpital et dans les jours qui suivront, les agences de presse européennes ne feront pas davantage mention d’Olga Sučić.

Et l’autre fonction de la littérature, je crois, c’est de ramener par l’écriture le nom des oubliés à la surface de nos consciences. Et d’inscrire à présent le nom d’Olga Sučić à côté du nom et du visage de Suada Dilberović.

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  • Isabelle Wesselingh et Arnaud Vaulerin, Bosnie, la Mémoire à vif, Buchet-Chastel, 2003 – p. 42
  • Valérie Zenatti, Les gravats et les étoiles, dans L’Aventure, le choix d’une vie, Editions Points, 2017.

★ Nâzim Hikmet, une autobiographie

Nazim Hikmet en exil

Nâzim Hikmet en exil

Autobiographie, c’est un poème que Nâzim Hikmet avait écrit le 11 septembre 1961, à Berlin-Est, dévoré de nostalgie pour la Turquie dont il s’était exilé dix ans plus tôt. Autobiographie a été écrit deux ans à peine avant sa mort, à Moscou, puis adapté par Charles Dobzynski et Nâzim Hikmet, qui parlait français, pour l’Anthologie poétique de Hikmet qu’avait finalement éditée Temps Actuels, en 1982.

Avant son exil en URSS, Nâzim Hikmet avait passé quinze ans de sa vie à l’ombre des prisons turques, où il avait mené deux grèves de la faim. Tristan Tzara : «Les plus belles années de sa vie, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes.» Finalement déchu de la nationalité turque, il était devenu citoyen polonais et avait vécu ses dernières années à Moscou.

AUTOBIOGRAPHIE

Je suis né en 1902
Je ne suis jamais revenu dans ma ville natale
Je n’aime pas les retours.
À l’âge de trois ans à Alep, je fis profession de petit-fils de pacha
à dix-neuf ans, d’étudiant à l’université communiste de Moscou
à quarante-neuf ans à Moscou, d’invité du Comité central,
et depuis ma quatorzième année, j’exerce le métier de poète.

Il y a des gens qui connaissent les diverses variétés de poissons moi celles des séparations.
Il y a des gens qui peuvent citer par cœur le nom des étoiles, moi ceux des nostalgies.

J’ai été locataire et des prisons et des grands hôtels,
J’ai connu la faim et aussi la grève de la faim et il n’est pas de mets dont j’ignore le goût.
Quand j’ai atteint trente ans on a voulu me pendre,
à ma quarante huitième année on a voulu me donner le Prix mondial de la Paix
et on me l’a donné.
Au cours de ma trente-sixième année, j’ai parcouru en six mois quatre mètres carrés de béton.
Dans ma cinquante-neuvième année j’ai volé de Prague à La Havane en dix-huit heures.
Je n’ai pas vu Lénine, mais j’ai monté la garde près de son catafalque en 1924.
En 1961 le mausolée que je visite, ce sont ses livres.
On s’est efforcé de me détacher de mon Parti
ça n’a pas marché
Je n’ai pas été écrasé sous les idoles qui tombent.
En 1951 sur une mer, en compagnie d’un camarade, j’ai marché vers la mort.
En 1952, le cœur fêlé, j’ai attendu la mort quatre mois allongé sur le dos.

J’ai été fou de jalousie des femmes que j’ai aimées.
Je n’ai même pas envié Charlot pour un iota.
J’ai trompé mes femmes
Mais je n’ai jamais médit derrière le dos de mes amis.

J’ai bu sans devenir ivrogne,
Par bonheur, j’ai toujours gagné mon pain à la sueur de mon front.
Si j’ai menti c’est qu’il m’est arrivé d’avoir honte pour autrui,
J’ai menti pour ne pas peiner un autre,
Mais j’ai aussi menti sans raison.

J’ai pris le train, l’avion, l’automobile,
la plupart des gens ne peuvent les prendre.
Je suis allé à l’opéra
la plupart des gens ne peuvent y aller et en ignorent même le nom,
Mais là où vont la plupart des gens, je n’y suis pas allé depuis 1921 :
à la Mosquée, à l’église, à la synagogue, au temple, chez le sorcier,
mais j’ai lu quelquefois dans le marc de café.

On m’imprime dans trente ou quarante langues
mais en Turquie je suis interdit dans ma propre langue.

Je n’ai pas eu de cancer jusqu’à présent,
On n’est pas obligé de l’avoir
je ne serai pas Premier ministre, etc.
et je n’ai aucun penchant pour ce genre d’occupation.

Je n’ai pas fait la guerre,
Je ne suis pas descendu la nuit dans les abris,
Je n’étais pas sur les routes d’exode, sous les avions volant en rase-mottes,
mais à l’approche de la soixantaine je suis tombé amoureux.
En bref, camarade,
aujourd’hui à Berlin, crevant de nostalgie comme un chien,
Je ne puis dire que j’ai vécu comme un homme
mais le temps qu’il me reste à vivre,
et ce qui pourra m’arriver
qui le sait ?

Nâzim Hikmet,
écrit le 11 septembre 1961 à Berlin-Est.

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